‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 9 sur 132 · Proc. Can. Dep. P. de Alvastro sup. SO» arL f. 213 recto · texte numérisé non relu

Proc. Can. Dep. P. de Alvastro sup. SO» arL f. 213 recto

2. La vision est une grâce gratuilement donnée par laquelle Dieu manifeste surnaturelleinent un objet en réalité ou en représentation. C(p, R. P. Meynard, Theol, MysL JI, 390.

SA JEUNESSE. l5

son marî. Birger venait d'être élevé à ladignité de séné* chai d'UpIand*. Partout on recherchait sa faveur et son alliance. Il ne savait trop que faire entre les exigences des paysans ses électeurs, les i nstances pressantes des frèresdaroi,ses suzerains directs, et les ordresde ce prince, qui voulait garder dans sa main un gouverneur aussi puissant. Quand les ducs Eric et Valdemar avaient conspiré contre leur frère aîné, àrexempledesfilsdu premier Birger, le seigneur de Fiustad avait refusé de leur obéir. Il les blâmait de fomenter ainsi la guerre civile, d'appeler en Suède des mercenaires étrangers, et de tenir le roi en prison. Il avait même négocié une paix, qui bientôt fut rompue par les rancunes fratricides des princes. Birger ne s'était donc point associé à leur révolte criminelle, mais il n'avait pas échappé aux capitulations de conscience. La prodigalité des ducs épuisait leur trésor. Chargé de le remplir, Birger n'eutpas honte d'accabler d'impôts ses paysans, faiblesse impardonnable pour un législateur et indigne surtout d'un chrétien ^ Aussi, un jour vint où le sénéchal craignit les arrêts de la justice divine. Retiré dans son château de Finslad, il s'interrogea sur ses fautes et s'imposa de rudes pénitences, a Je me prépare le cœur aux épreuves que le Seigneur m'enverra, > répétait-il souvent à Ingeborge. D'oii viendrait le coup

t. n est difficile de fixer le moment exact où Birger porta le titre de «éoéchal d'Cpland. Dans la pièce 1980, T. III du Diplomatariiim, 21 sept. 1314, Birger est qualifié « Uplandarium legifer », et dans le n* 1996, « legifer Swecie superions », ce qui est la même chose.

1 Barflttêlitr ur Svenska Historien al A. FryxeU. IV*** Upp, Stockkêlm, 1831. //. IV, V — Svenska Folkets Sago-Hflfder ai A. âlitUnf andra Upp. Stockholm, 1844, IV, 5.

i6 SAINTE BRIGITTE.

redouté du sénéchal? Mieux que lui cette courageuse femme le pressentait, et elle voulut elle-même l'en avertir.

Un matin du mois de septembre 1314, la châtelaine fit appeler son mari avec les trois enfants qui leur restaient *.

c Je mourrai dans peu de jours, Dieu me Ta révélé, D dit-elle d'une voix calme. Les assistants ne purent retenir leurs larmes.

« Pourquoi pleurez-vous ? reprit Ingeborge, j*ai assez vécu. Vous devriez plutôt vous réjouir de ce que Dieu m'appelle '. >

Avant la fin de la semaine, un long cortège sillonnait la route qui conduit du manoir de Finstad à la cathédrale d'Upsal. Pour la dernière fois les portes s'ouvrirent devant la sénéchale d'Upland. Le talent de l'architecte Etienne de Bonneuil avait reproduit en plein monde Scandinave la merveilleuse image de Notre- Dame de Paris. Son œuvre n'était pas terminée, mais déjà on pouvait célébrer l'office divin dans la cathédrale, et Birger y avait creusé la sépulture de sa famille. Plusieurs de ses enfants y reposaient ; c'était là qu'Ingeborge ressusciterait avec eux. Plein d'espoir en ce jour, Birger remplit tous les pieux désirs de la morte, puis il confirma le testament de sa femme par le sien. Restait un dernier et douloureux devoir: Finstad, privé de sa châtelaine, n'était plus une demeure pour de

1. Le testament de Birger, en date du 14 mars i3U(l)<p/. ///, n* 2008), ne mentionne qu'Israël, Brigitte et Catherine.

2. Vifa S. Birg. 189. Un acte du 2t septembre i^U(Dipl, lUy n* 1980) fixe répoque où mourut Ingeborge.

jeunes filles. Birger confia donc Brigitte et Catherine à Tuoe des sœurs cadettes dlngeborge, qui s'appelait également Catherine *. Avec son mari Canut Jonsson, sénéchal de Gothie Orientale, elle habitait Aspenses, vieux manoir héréditaire de la maison des Foikungs. Brigitte eut un serrement de cœur en quittant le toit paternel. Là chacun de ses pas se posait sur la trace des pas de sa mëre, et elle se sentait encore guidée par celle qu'elle avait vu agir. Mais son père parlait, et sans un mot elle obéit.

La ch&telaine d'Aspenap.s accueillit les deux jeunes filles avec ce sentiment de tendresse inquiète que les femmes privées d'enfants ont pour leurs neveux. Elle les surveilla de toute la vigilance que donne la responsabilité du bien d' autrui. Quoique Brigitte et sa sœur fussent installées, avec leur propre maison, dans une des ailes du château, à tout moment du jour et de la nuit, leur tante se tenait près d'elles. Un soir qu'elle croyait les enfants endormies, elle trouva Brigitte à genoux au pied du crucifix. La jeune fille veillait et priait, alors que tous s'abandonnaient au sommeil. N'est-ce point là un caprice juvénile, ou l'une de ces dévotions nouvelles répandues dans le peuple, malgré les défenses de l'Eglise ? se dit la dame d'Aspenses. Il faut ch&lier l'enfant afin qu'elle ne se livre point à de sottes pratiques. Selon l'usage du temps, la tante leva sur sa nièce une baguette d'osier. Avant d'avoir touché Brigitte la verge se brisa.

1- Nommée à tort Ingride par quelques historiens. Cfr. ùipl. III, »- Î145. 2206, 3689.

« Qu*est ceci? s'écria Ja châtelaine, tes femmes t*auraient- elles enseigné quelque sortilège ?i>

Brigitte rassura sa tante.

<c Que fais-tu alors?

€ — Je loue Celui qui m'assiste, répliqua doucement la servante de Dieu.

« — Qui est-ce?

« — Le Crucifié. »

Jamais aucun mensonge n'avait passé sur les lèvres de Brigitte ; sa voix était si franche, son regard si pur, que sa tante n'ajouta point un seul mot.

Après avoir consulté le saint évêque de Skara, elle abandonna Fenfant à la direction de TEsprit-Saint, et bientôt elle reçut la récompense de sa foi. On travaillait dans la grande salle du château. Dames et demoiselles filaient leur quenouille ou cousaient. Etablie près de la fenêtre dans une niche profonde, formée par l'épaisseur du mur, Brigitte brodait des ornements pour l'église paroissiale et, comme son aiguille se refusait à rendre sa pensée, elle implorait le secours de Celui qui n'avait jamais trompé sa naïve confiance. En venant surveiller ses dames, la sénéchale aperçut tout à coup, aux côtés et au métier de sa nièce, une belle inconnue qui disparut sans laisser d'autres traces de son passage que des fleurs et des fruits exécutés avec une rare perfection. « On t'a aidée? » demanda Catherine penchée sur l'ouvrage. « Non, i> répondit Brigitte. L^enfant n'avait rien vu et la dame d'Aspenaes, n'insistant point, s'empara de la broderie qu'elle garda comme une précieuse relique. Cependant, plusieurs nobles dames et quelques

femmes de service avaient remarqué la présence de Vinconnue. Elles soupçonnèrent un niiracleet en répandirent le bruit. Nul ne mit leur véracité en doute. Ce signe de la miséricorde de Marie affermit au contraire les espérances de tous, des grands et des petits, des suzerains et des vassaux. Incapables de comprendre les mystères que, dans tous les ordres de la création, Dieu cacbe à notre intelligence, trop actifs pour rêver aux questions éternelles qui ne seront jamais résolues sur la terre, ces hommes de foi ne mettaient point de bornes à Tinfinie puissance du Créateur, lis ne s'étonnaient pas que, de leur temps, le monde des vivants fût, comme au temps des patriarches et des apôtres, en relations familières avec celui des esprits.

Les faveurs célestes dont Brigitte était Tobjet ne lui donnèrent pas d'orgueil. Dieu, qui ia chérissait si visiblement, l'abandonna un instant à elle-même et lui fit sentir que seule elle ne pouvait rien. Il permit au démon de la tenter, et la préserva de la présomption par le ministère d'un esprit de ténèbres. Son instrument De fut pas le séducteur Satan. Ce fut un de ces monstres que les Pères du désert eurent si souvent à chasser, et dont les sculpteurs avaient taillé partout la figure hideuse dans les murs de la cathédrale d'Upsal. Brigitte avait pu remarquer les chapiteaux autour desquels ils s'enroulaient. Un matin donc elle eut une vision épouvantable. Cent mains infernales se tendaient pour la saisir, cent pieds s'acharnaient à sa poursuite; elle s'enfuit loin de la société de ses compagnes et courut à l'ombre de la croix. Dompté, le démon s'arrêta. Les

femmes de service interrogèrent Brigitte sur cette course effarée et sur son effroi encore visible. « J'ai souffert du cœur, » répondit-elle simplement. Quelques jours plus tard, elle révélait à sa tante ce qui lui était arrivé. Catherine engagea Penfant à garder le secret de ses relations avec les êtres surnaturels, Brig-itle atteignait sa quatorzième année. Sa vie dans la société commençait, et il ne fallait point provoquer des regards curieux. Le monde sut seulement qu'elle était jolie, gaie, intelligente, instruite selon son rang, aimable pour tous, généreuse de son bien, de son temps et de son cœur, chrétienne à Tégal des saints, ses ancêtres \

Quelque temps encore la noble demoiselle vit s'écouler des jours remplis par ses devoirs envers Dieu et envers le prochain ; puis une nouvelle imprévue la troubla: son père voulait la marier. Un héritage venait d'obliger le sénéchal d'Upland à voyager en Gothie Orientale. Au manoir d'Ulfâsa * il avait reçu Thospitalité de deux frères orphelins qui recherchèrent ses filles et dont l'alliance lui parut désirable : Ulf ^ et Magnus, tels étaient les noms de ces nobles Suédois issus, par leur mère, de la race des Folkungs. Leur père Gudmar, sénéchal de Néricie, comptait des reines parmi ses ancêtres. Quoiqu'ils n'eussent encore que 18 et 17 ans, ces deux jeunes gens étaient déjà

Page 1