‹ Sainte Brigitte de Suède, sa vie, ses révélations et son œuvreChapitre 94 sur 132 · Diar · texte numérisé non relu

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chambre de Brigitte, soit par son chapelain, soit par l'un de ses confesseurs. Elle communiait et trouvait dans la grâce du sacrement la volonté de souffrir.

Le 17 juillet, la Mère des Miséricordes se pencha sur l'héroïque femme, qui subissait un véritable martyre. d D'après les médecins tune mourras pas, disait Marie ; « savent-ils donc ce que c'est que mourir ? Celui-là « meurt qui, se séparant de Dieu par l'attache au péché, « perd la foi et l'amour. Celui qui craint le Seigneur et « se purifie sans cesse par la confession vit à jamais. « Vois saint François, il porta de grands fruits selon « la volonté de Dieu ; maintenant, il fait de plus « grandes choses encore. Tu pourrais demander pource quoi ta maladie est si longue, pourquoi tes forces « sont anéanties; je te répondrais que c'est parce « que mon Fils et moi nous t^aimons. A Jérusalem il « t'a rendu l'innocence baptismale. Il t'a dit que tes « péchés étaient remis, mais il ne t'a pas dit que « tu ne souffrirais plus sur la terre. La créature doit « effacer les négligences de sa vie par la patience « dans les infirmités. Quant aux prophéties que tu as « reçues du ciel, tu ne les verras pas toutes réalisées « avant de quitter ce monde. Pourtant la promesse de (( mon Fils va s'accomplir, et on te considérera comme « une religieuse du monastère de Yadstena. >»

La croix sombre et accablante que Brigitte portait depuis de longs jours, redevint lumineuse et légère. La malade se complaisait dans l'oppression de son cœur, jadis trop mobile, dans la lourdeur de ses membres, trop agités en leur jeunesse, dans la lenteur de sa parole, autrefois trop vive, dans cette prise de pos-

session que l'infirmité exerçait sur son être entier, car sa vie passée, admirable aux yeux de tous, lui semblait impare, et elle se réjouissait de ses souiïrances expiatoires ; sa faiblesse, qu'elle voulait et acceptait parce que tel était l'ordre de Dieu, lui devenait une invincible force.

Après la douceur d'entendre parler Marie, Brigitte eut celle de sentir la présence du Christ. Elle le contempla de ses yeux devant Tautel où, victime volontaire, il venait de descendre à la voix du prêtre. « Ce « temps a été pour toi un temps d'épreuve, dit-il. Si <c l'homme n*avait point de mauvaises pensées, il serait « un ange, non un homme. La tentation lui est né- « cessaire afin * qu'il comprenne sa faiblesse et son c< besoin de moi. Pourquoi te troublais-tu?

« — Je ne pouvais chasser ces pensées, répliqua la « sainte, et je craignais vos terribles jugements.

« — Voilà ma justice, reprit le Verbe. Jadis tu aimais « les créatures contre ma volonté, aujourd'hui j'ai V permis que, contre la tienne, ces pensées vinssent <c t'assaiilir. Si ton âme travaille à ne point consentir « aux coupables désirs, à ne s'y point délecter, elle se c( purifie par l'épreuve et acquiert des mérites. J'ai ce agi comme Tépoux qui se dérobe aux regards de « l'épouse, pour faire désirer son retour. Voici l'heure (c de la consolation. Prépare- toi, j'accomplirai ce que <c j'ai promis. Ici, devant mon autel, tu vas être admise c< à ta prise d'habit et à ta profession. Désormais on te <c regardera non point seulement comme mon épouse, « mais comme une religieuse, abbesse du monastère de . « Vadstena. »

Brigitte s'inclina sous la main du Maître, et reçut les grâces attachées à ces vêtements bénis, qu'on porte avec joie, non point pour eux-mêmes, mais à cause de leur signification mystique. Elle eut le mérite des vœux qu'on jure d'observer jusqu'à la mort. Maintenant elle serait à jamais la mère de toute une famille qui, après la consommation des siècles, pourrait garder encore son caractère, son union, sa personnalité, dans la symphonie des élus. A cette religieuse nouvelle le Seigneur n'ouvrit point de cloître. « Je prends la bonne volonté a pour l'acte même, déclara le Christ; je ne veux plus « de labeurs. Tu mourras à Rome. 0 Rome I ma Rome ! (c s'écria tout à coup le Maître du monde. Le pape a: me méprise et n'écoute pas mes paroles. Il préfère « l'incertain au réel, il veut à sa volonté régir le temps « de mes miséricordes, aussi n'entendra-t-il plus la « voix de ma servante. »

L« Verbe entretint alors Brigitte des révélations qu'elle avait reçues. A l'heure voulue elles profiteraient soit aux privilégiés à qui elles étaient faites, soit à d'autres. Les prophéties arriveraient en leurs temps. Il fallait que la sainte remît ses écrits au prieur d'Alvastra ; il les enverrait à l'évêque Alphonse, que la Providence comblerait de grâces. Le Christ recommandait particulièrement à leurs soins la révélation qui, tout en concernant d'une manière spéciale la ville de Naples, s'adressait à chaque peuple chrétien et l'avertissait des jugements de Dieu.

Au jour surnaturel dont elle était éclairée, Brigitte vit les âmes qu elle aimait. « Dans cinq jours, lui dit le « Maître^ après avoir fait la sainte communion, tu ras-

« sembleras ceux que je te désigne et tu leur indique- « ras leurs devoirs, puis, soutenue de leurs prières, ton « âme entrera dans ton monastère, c'est-à-dire dans « les joies éternelles. Leurs mains rapporteront ton <c corps à Yadstena. » La pensée de la mourante se tourna vers tout ce qu'elle aimait sur terre, vers tout ce que Dieu lui ordonnait d'accomplir. Pour le premier monastère de son ordre , sa vigilance ne négligea aucun détail. Elle fixa des choses d'aussi peu d'importance que rheure des messes en hiver. Décidée à D6 pas laisser sa tâche incomplète, elle soumit ses derniers règlements à Tapprobation pontificale ^

Ce n'était point, hélas! son manuscrit des révélations que Brigitte envoyait à Tévèque Alphonse ; il n'aurait pas compris l'original suédois, écrit tantôt d'un jet sous l'irrésistible action de TEspri t-Saint, tantôt par un travail de l'intelligence qui, ce après avoir tourné etretourné les ce paroles de Dieu afin de les mieux comprendre, les diea tait à la plume qui les écrivait et les corrigeait, jusqu'à « ce que le sens en fût exprimée » C'était la traduction latine rédigée par le prieur d'Âlvastra, secondé de maître Pierre et d'Alphonse de Yadaterra lui-même. Là étaient rapportés, tels que la sainte les entendait au cours de ses extases, les enseignements de Dieu, du Christ, de l'Esprit-Saint, de la Vierge, des anges et des bienheureux au sujet de la Trinité, de la création, de la chute, de la rédemption et des sacrements ; les leçons aux papes, au clergé, aux rois et aux peuples et les

1. La bulle, datée du 7 août 1373, arriva après la mort de Brigitte. 1 Rev. IL 27. -- ///. 19. — VU. 31. Extrav. LXVIL LXVHL

constitutions de l'ordre du Saint*Sauveur. Les tableaux tracés par Brigitte donnaient une forme aux abstractions de la théologie. On concevait mieux ce qu^eile délBnissait sous les figures qu'elle avait contemplées. Bien que ces figures fussent souvent étranges, ou même vulgaires^ au sens que la critique littéraire attache à ce mot, elles ne semblaient point inusitées. Le type s'en retrouvait dans T Ancien et. le Nouveau Testament, Tun et l'autre familiers à la sainte, qui sans cesse se reportait, par la citation des textes, aux promesses de l'ancienne loi, qu'elle montrait réalisées grâce à la nouvelle. Si Tobjet des comparaisons était emprunté au monde matériel, on se sentait sur la verte terre de Suède, voilée de brumes, ainsi que dans VËcriture on s<) croit sur le sol doré de la Palestine, éclairée par un ardent soleil. Si Brigitte traitait de l'idéal, ses expressions rappelaient Ezéchiel et saint Jean. Quand elle dépeignait les manifestations de la gloire de Dieu icibas son langage faisait songera celui du prophète; si sa vision lui ouvrait le ciel, la tournure de ses paroles rappelait l'Apocalypse. Par l'esprit prophétique élevée au-dessus du temps et de l'espace, Brigitte voyait les choses dans les décrets éternels et les promulguait selon les arrêts de Dieu ; mais elle n'assignait point d'époque pour l'accomplissement de ses prophéties, et elle était la première à déclarer que les actes des hommes pouvaient, en fléchissant la justice de Dieu, ou en lassant sa miséricorde, modifier les événements annoncés. Avec la généreuse charité qui veut connaître pour aimer davantage, Brigitte méditait la vie de la Vierge-Mère. Plus avant peut-être qu'aucun autre

saint, elle pénétrait les profondeurs d'amour de ce cœur maternel et elle devançait les définitions de TEglise au sujet de deux dogmes : l'Immaculée Conception de Marie et sa glorieuse Assomption au ciel \ Le Verbe incarné était l'objet habituel de son oraison. L'idée de l'humanité du Christ, cette idée si différente pour chaque chrétien, se personnifiait pour Brigitte sous la forme d^un chevalier au cœur héroïque, impatient de lutter, ardent à se sacrifier, non pas dans la mesure du possible, mais dans l'infinie mesure de l'amour; sous la forme d'un chevalier victorieux, conquérant, dont la devise dès son premier jour sur la terre était : Vent pugnaturus^ je suis venu combattre.

Quelle confiance allait-on témoigner aux révélations? N'était-il pas permis de croire que la sainte les avait écrites sous l'influence de ses directeurs ? Mais ceux-ci, maître Mathias, Pierre de Skeninge, le prieur d'Alvastra, l'évêque de Jaen, se déclaraient ses disciples et non ses maîtres ; en dehors des questions de conscience, ils ne lui avaient donné aucun enseignement et s'étaient, au contraire, mis à l'école de cette femme inspirée. Elle avait eu de fréquents rapports, il est vrai, avec les moines Cisterciens et avec les fils de saint Dominique.

1. Rev. I. 8. — //. 28. — V 10, 10, 12, 13. -^ VI. 49, 55, 61, 70. 71. — VIII. 48. — Extrav. XX. XLIX. Dans les notes explicatives dont il fait suivre le texte latin des révélations, Gonsalve Durant montre sur ces points la science infuse de la sainte d*accord avec la science acquise des théologiens; puis il répond à ceux qui, sur la foi d*un document apocryphe, mettent Brigitte en opposition avec Catherine de Sienne au sujet de l'Immaculée Conception. C'est au savant théologien que nous renvoyons M. Hammerich qui iÙen Hel. Birgitla, 191), afin de faire ressortir le désaccord de deux saintes sur un point de dogme, s'arrête \k une question dont on ne le supposerait pas préoccupé.

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Fallail-il supposer qu'elle s'était nourrie de leurs doctrines? Moins encore. Quand elle se présentait dans un monastère, c'était pour communiquer ses lumières, non pour en recevoir. Ne pouvait-on alors se figurer qu'elle avait été guidée par ses lectures, et que son livre reproduisait simplement les impressions qu'elle en avait recueillies? Pas davantage. Sur une foule de points, sa théologie était celle de saint Thomas, sa morale celle de saint Bernard ; mais, on le voyait^ la mémoire n'apportait qu'un insignifiant concours à l'action directe de l'Esprit-Saint. Les révélations n'auraient-elles pas besoin d'éclaircissements? La mourante n'en fournit aucun à son dernier directeur. Retenu près du pape, il n'était pas là pour les recevoir, et d'ailleurs tout ce qu'elle aurait pu lui dire était compris dans l'oeuvre même. Derechef, selon l'ordre du ciel, Alphonse devait diviser en livres et en chapitres ce texte qui sans chronologie, sans ordre, traitait les sujets les plus divers, passant de l'un à l'autre et réunissant dans la même phrase l'avenir au passé ou au présent, l'idéal au réel, le général au particulier. Déjà modifiées, les révélations étaient léguées à un nouvel interprète.

Après avoir songé à sa famille spirituelle, la sainte, qui ne parla ni de Grégoire XI, ni du roi Magnus, ni de sa pairie, n'oublia pas son fils. Supposant que Birger serait élu sénéchal de Néricie, elle lui donnait des conseils écrits où se mêlaient la prévoyance maternelle, la science du monde et la science surnaturelle ^ Bientôt

1. Cette lettre n*est pas datée. L'année 1370 qu*Àfzelius (V. 29) lui

elle entra dans une extase non interrompue. Au cours de ses révélations elle déclarait que la Vierge Marie et saint Jean avaient, parleur martyre au pied de la croix, mérité une douce fin tout éclairée de rayons de gloire ^ Elle participait à leurs privilèges. A la dévote de la Passion, qui, depuis près de soixante-dix années, compatissait aux douleurs du Calvaire, Dieu accordait la faveur d*un départ calme ; son corps, accoutumé à se soumettre à l'àme, tombait sans lutte.

Le 22 juillet, Brigitte attira sa fille et lui prédit que le lendemain serait le jour des adieux. Dès Taube du 23, le Verbe incarné, libérateur de la mort, éveilla la sainte et apparut à ses yeux presque éteints. Sur Tautel portatif dressé au milieu de la cellule, Pierre d'Alvaslra commença le sacrifice de la messe. Pour cette âme qui partait à jamais du monde oii les hommes avaient crucifié leur Rédempteur, le sang divin s'offrait en holocauste. L'hostie sacrée descendit sur les lèvres de la mourante ; elle ne vivait plus de sa vie isolée, c'était Jésus-Christ qui vivait en elle. Par humilité elle s'était fait étendre, revêtue de son rude cilice, sur une table de bois. Quand le prieur d'Alvastra eut terminé le saint sacrifice, maître Pierre s'avança, et l'huile bénite de TExtrème-Onction passant sur ce corps flétri par la

assiipie est contredite par Ten-téte même qu*il y joint : c Au sénéchal de Néricie. » Les sentiments , le tour des idées n*ont rien de Télévation et de roriginalité des autres écrits de la sainte. Si ce document n'avait pas été imprimé d après une note du Lagbok d'Arvid Trolle (A/as. à la Biblioth. de Sloekholm. B. 4) et offert au public {Hel, Birg. Upp. K. 140. Bih) par M. Klemming, nous aurions des doutes sur son authenticité. 1. Bev. K/.Ï3.

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maladie, déformé par i'inBrmiié, usé au service du Maître, le prépara aux splendeurs de la résurreclion. Lorsqu'ils se rouvriraient, ces yeux contempleraient toutes les splendeurs du ciel; ces oreilles entendraient les paroles de Téternelle Sagesse; ces narines se gonQeraient aux parfums de la gloire ; ce palais goûterait la suavité du Seigneur; ces mains toucheraient le Christ; donnant une nouvelle forme au corps, l'âme lui rendrait un mouvement, une vie, dont la conception dépasse la pensée *.

L'une des grâces multiples de rExtrême-Onction se manifesta aussitôt en Brigitte ; elle se ranima, et suivant l'ordre qu'elle avait reçu du Christ cinq jours auparavant, elle s'adressa pour la dernière fois à ses enfants, à ses familiers, aux amis venus de toutes parts, qui remplissaient sa cellule. Selon ce que Dieu attendait des âmes différentes par leur nature, leurs aptitudes, leur état et leurs aspirations, elle commenta pour chacune le commandement qui renferme la loi entière : « Aime Dieu de tout ton cœur, et ton prochain <' comme toi-même. » Elle parlait en extase ; elle y demeura, lorsque Magnus d'Eka qui , au retour de Jérusalem, avait été ordonné prêtre % commença la messe d'action de grâces qu'elle avait coutume d'entendre après la communion. Le devoir de vivre, accompli jusqu'à l'héroïsme, avait épuisé les forces de l'agonisante, et cepenJant, on le remarquait, rien en elle ne demandait à être déchargé de sou fardeau, avant l'heure

1. Gfr. Divi Thomao Aquinatis Expositio saper Epist. S. Pauli apost ad Philippenses. II. Vives, Paris, 1874. II. 331, 1.

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