Raiai. Pars i, cap. vi, p
loin de là, au penchant d'un coteau, des épis de blé s'inclinaient sur le grand chemin ; bien que lourds et dorés, ils étaient pourtant vides. Les hommes allaient et venaient dans ce paysage ; la plupart d'entre eux semblaient attirés par les fruits du grand arbre: ils s'avançaient pour les saisir, puis, effrayés par les épines, ils reculaient et cherchaient dans les épis une nourriture trompeuse qui les laissait mourir de faim. D'autres plus hardis traversaient les ronces; mais bientôt découragés par la hauteur de l'arbre d*où pendaient les fruits, ils rejoignaient dans le champ de blé ceux qui s'y étaient rendus tout d'abord ; quelques hommes enfin atteignaient les fruits et se rassasiaient si complètement qu'il ne leur était plus jamais nécessaire d'avoir recours à d'autres aliments. Le Saint-Esprit expliqua à Catherine que l'arbre dont on ne voyait ni le commencement ni la fin représentait le Verbe incarné. Les racines profondément enfoncées dans la terre signifiaient l'union de la nature divine avec la nature humaine. Les fruits étaient les enseignements de Dieu, le champ de blé l'image du monde. Les hommes qui renoncent aux fruits de l'arbre par crainte des épines sont les sensuels. Parfois connaissant à temps la vanité du monde, ils font un effort de volonté et traversent les épines. Ceux qui au delà des épines se sentent défaillir à la vue de la hauteur de l'arbre, ce sont les âmes qui, après s'êtr& données à Dieu, se détournent de son service et perdent ainsi le salaire de leurs premiers labeurs. Les victorieux enfin, ceux qui se nourrissent des fruits de l'arbre, ce senties fidèles de la vérité. « Je suis le Dieu immuable», disait le divin Maître à son écolière, «et je ne me dé- « tourne d'aucun des hommes, je leur montre la vérité
ce en me rendant visible à leurs yeux. Je leur ai témoigné « que sans moi tout est amer ; mais perdus dans les té- « nèbres de l'amour désordonné des créatures, ils ne me ce connaissent pas et ne se connaissent pas eux-mêmes, ce Vois combien sont fous ceux qui meurent de faim pluce tôt que de traverser quelques épines ; ils ne pensent ce pourtant pas fuir les peines, car dans cette vie nul n'est ce exempt de croix. Il n'est que ceux qui portent leur ce croix qui n'en sentent pas le fardeau ^ »
Catherine pressentit dans cette vision un encouragement à des luttes prochaines et, quand l'amour divin la laissait redescendre en elle-même elle s'armait pour le combat qu'elle aurait tôt ou tard à livrer, ce Esprit-Saint, ce ne me refusez pas le don de force, » s'écriait-elle. — ce Ma fille, si tu veux avoir le don de force, il te faut « me suivre, » lui répondait Jésus-Christ, ce Ma puisée sance absolue et divine aurait pu surmonter et vain- « cre toutes les puissances infernales, mais j'ai voulu ce agir par des opérations humaines, par le moyen de ce la croix, afin de te donner l'exemple. Lorsque la joie a me fut proposée je préférai la croix ; plus vous souf- <c frirez pour moi, plus vous me serez semblable; donc, « ma chère fillo, trouve douce l'amertume et amère la c( douceur, puis ne crains rien, car tu seras assez forte «c pour te mesurer avec toutes les adversités. »
L'heure de la lutte sonna : comme saint Paul, Catherine entrevoyait la gloire du Tout-Puissant; comme lui, elle devait subir les plus humiliantes tentations. Bientôt son esprit ne se laissa plus dominer par la prière, son corps se révolta contre les coups sanglants