Sappl. vitœ Mss. Pars I, Tr. I, Dial. XLÏV
de la discipline. Dans la solitude de sa cellule tous les instincts de la vie se tournaient contre elle et son imagination l'environnait de fantômes. Si elle sortait un instant, elle rencontrait ses parents et leurs amis ([ui, frappés de Taltération de son visage, lui conseillaient de changer de vie. « Les saintes femmes n*ont- « elles donc point servi Dieu et mérité les récompenses « éternelles ? » lui disait-on ; « pourquoi ne pas les imiter « au lieu de t'obstiner dans une voie où tu ne pourras « persévérer? » — « Je me confie en Notre Seigneur Jésus- « Christ et non pas en moi, » répondait-elle, puis elle courait à Téglise demander au Sauveur les consolations que seul il pouvait lui donner. Si le démon l'effrayait par la vue de ses fautes, elle se réfugiait dans la miséricorde de Dieu. S'il voulait la remplir de vanité en lui montrant ses mérites, elle confessait son propre néant. Quand, malgré la présence du Saint-Sacrement, le trouble l'envahissait, elle s'excitait au mépris d'ellemême. Etait-elle donc digne des faveurs divines ? Avaitelle oublié ses péchés ? Tout ce qu'elle pouvait espérer de Dieu, c'était qu'il ne la damnât pas ; « d'ailleurs, » se disait-elle, «je ne suis point au service du Seigneur « pour un salaire, môme pour un salaire éternel, mais « par pur amour. » Ainsi Catherine se calmait et s'encourageait à la fois. Cependant, la nuit venue, il fallait quitter Féglise et rentrer à la maison. Combien n'eûtclle pas préféré fuir dans les vallées et les montagnes comme saint Jérôme 1
Un soir, elle venait de regagner sa demeure, quand se rappelant les conditions auxquelles Dieu lui avait promis le don de force, elle s'offrit eu holocauste. Aussitôt, les puissances infernales se déchaînèrent contre
elle. La Toix du découragement dominait les autres: a Que yeux- tu donc faire, » murmurait cette voix ; « tont a le temps de ta yie se passera dans [ces peines auxa quelles succéderont celles de Tenfer. » Alors, d'un cœur viril et avec un sincère mépris d'eUe-même, la jeune 6Ile répondit : « Je ne crains pas les peines, « car je les ai choisies pour ma consolation et, si même «c mon Créateur me condamnait à l'enfer, je ne l'en « servirais pas moins. Je suis digne de l'enfer, puisque a j'ai offensé l'étemelle et douce Vérité. Si Dieu m'y « condamne, il ne me fait aucun tort.» Soudain, comme au milieu de l'orage le soleil perce les nues, Notre Seigneur dissipa par sa présence les ténèbres qui environnaient sa servante. C'était sur la croix et couvert de sang qu'il lui apparaissait : « Ma fille Catherine, » lui dit-il en lui tendant la main droite, « regarde combien « j'ai souffert pour toi et sois désormais contente de « souffrir pour moi. » — « doux Jésus ! où étiez-vous a quand j'avais l'âme si affligée ?» — et selon la belle parole du Psaume, son être tout entier se fondit en larmes. « J'étais dans ton cœur, » reprit le Maître. « Comme je « suis immuable, je ne quitte ma créature que lors- « qu'elle se sépare de moi par le péché mortel. » Catherine se croyait la proie de tous les péchés mortels, mais le Maître la reprit en lui montrant que le péché mortel est le consentement de la volonté et que l'âme est pure tant qu'elle veut rester unie à Dieu. La vertu est-elle autre chose que la tentation surmontée par la volonté? Continuant alors ses leçons, le Maître lui donna de précieuses lumières sur la présence de Dieu au milieu de nos luttes contre nous-mêmes. Jésus-Christ y demeure en nous dans Tétat où il était sur la croix et nous fait
partager cet état. Pendant la Passion, la nature divine jouissait de Dieu, tandis que la nature humaine souffrait, ainsi rbomme tenté n'est point privé de la grâce, quoiqu'il perde le sentiment du secours divin. Sans ces épreuves, où Tâme acquerrait-elle les vertus d'humilité et de charité qui, pareilles à deux ailes, doivent la transporter dans les sphères de la perfection ? Si elle n'avait pas de combats à livrer pour se frayer un passage, ne marcherait-elle pas avec négligence^ ?
La vision disparut, mais la paix du Seigneur n'abandonna pas la jeune tertiaire. Ces mots: « Catherine, ma « fille », lui laissèrent une impression ineffaçable; elle se les redisait sans cesse pour renouveler le bonheur de les avoir entendus. La jouissance d'un si doux souvenir était plutôt augmentée qu'atténuée par ses fréquents rapports avec Dieu. De nouveau le Tout-Puissant se manifestait à elle et la Sainte-Trinité l'environnait de lumières. Notre Seigneur lui parlait, il récitait avec elle les paroles de l'office ; et ce n'était plus seulement en esprit qu'elle contemplait, qu'elle comprenait le Maître; elle le voyait de ses yeux, elle l'écoutaitde ses oreilles; lorsqu'elle était lasse elle s'asseyait par terre aux pieds de Jésus comme Marie deBéthanie et s'y tenait jusqu'à €e qu'il lui dit : «Va, ma fille, va dormir. » Parfois la pauTre cellule était peuplée de Saints; dès cette vie Catherine goûtait l'indicible plaisir des conversations célestes; la Vierge Marie, Jacques le Majeur, Jean TETangéliste, saint Paul, saint Thomas d'Aquin, Marie- Madeleine, venaient l'entretenir des grâces qu'ils avaient reçues du divin Maître ; leurs visites la remplissaient
K B, Raim. Pars I, cap. tu, p 880. Lett. 221. Dial. CLXVI.
d'une joie que saint Dominique lui apprenait à faire éclater dans des cantiques célestes.
Mais plus Catherine aimait le Sei^eur, et plus elle sentait que Tamour ne dit jamais « c'est assez j » plus elle recevait, plus elle demandait, et il lui fallait pour s'exprimer des paroles presque supérieures à celles de l'entendement humain, k Oscideturme osculo oris swi,» s'écriait-elle avec l'Epouse du cantique, et à peine Jésus- Christ avait-il exaucé ce désir, qu'avide de la vision béatifique elle demandait à s'échapper des liens terrestres qui J 'empêchaient de se perdre en Dieu. Le temps de la récompense n'était pas venu. Le Maître lui répondit qu'il en avait « disposé autrement dans ses « décrets », et elle dut chercher des consolations près du Sacrement de l'autel ou dans la communion. - Ses stations à l'église des Frères Prêcheurs étaient d'autant plus longues qu'elle recevait dans ce lieu béni de fréquents témoignages des préférences célestes. Parfois saint Dominique lui apparaissait pour l'éclairer ou l'instruire, puis comme un ami dévoué il protégeait son retour à la maison paternelle. D'autres jours c'était Notre Seigneur lui-même qu'elle voyait. Un matin, à l'heure où, les religieux ayant tous célébré, l'église était déserte, Catherine^restée en prières au fond de la chapelle délie Volte, s'entendit implorer par un mendiant. Elle n'avait pas d'argent et, s'excusant auprès du pauvre, elle le pria de la suivre chez ses parents où elle l'assisterait de son mieux. « Je ne puis pas attendre », reprit cet homme, « donnez-moi tout de suite! » Comment le secourir immédiatement,puisqu'elle n'avait rien ? Ses yeux tombèrent alors sur un cordon pendu à sa ceinture, cordon qu'on appelle pater noster parce que les nœuds
dont il est garni servent à réciter Toraison dominicale un nombre de foi» déterminé. Une petite croix d'argent y était attachée. Catherine Tarracha aussitôt et la donna au pauvre qui se retira satisfait. La nuit suivante Notre Seigneur vint dans la cellule de sa servante tenakit i la main la croix d'argent; cette croix rayonnait de lamières plus brillantes que les feux des pierres précieuses, a Ma fille, » dit le Maître», reconnais-tu ta « croix?» — a Oui, mon Dieu, mais quand elle était mienne t elle n'avait pas cet éclat? » — «Tu me Tas donnée hier t dans ta généreuse charité ;je te préviens qu'au jour du '< jugement tu la recevras de mes mains devant tous les Saints telle que tu la vois aujourd'hui. »
Peu après, Catherine et une autre tertiaire quittaient la chapelle délie Volte, où Ton venait d'achever la récitation de tierce, et descendaient à l'église quand un jeune homme vêtu de haillons les arrêta. Il paraissait âgé d'une trentaine d'années et on voyait facilement •{ue c'était un étranger. Le froid l'avait saisi ; il demandait un vêtement pour couvrir ses membres glacés. Aussitôt Catherine remonta dans la chapelle ; aidée (le sa compagne elle se dépouilla d'une sorte de robe sans manches qu'elle portait sous sa tunique et rofinl au pauvre avec cette joie de donner que bénit le Seigneur. « Voici une robe, douce dame^ » dit le mendiant, a maintenant il me faudrait du linge. » Catherine remmena chez elle ; profitant de la permission que Jacques Benincasa lui avait octroyée de distribuer aux pauvres tout ce qui se trouvait dans la maison, elle dépouilla non seulement son père, mais encore sa mère. Cependant l'étranger se montrait insatiable ; il n'avait pas plus tôt reçu le linge qu'il demandait des manches»
Apercevant la robe de la servanto accrochée au mur Catherine nhésita pas à faire aux autres ce qu*elle eût Youlu qu'on lui fit à elle-même; oUe ôta les manches et les remit au mendiant. « Je prie Celui pour l'amour de « qui Yous m avez secouru de vous récompenser», lui dit alors le jeune homme ; « mais j'ai à l'hôpital un compaa gnon qui n'a point do vêtements, envoyez-lui cpielque c chose? » Catherine resta muette; tous, sauf son père, se plaignaient de ses charités; ses frères et ses sœnrs fermaient leurs armoires craignant qu'elle no les vidât an profit des pauvres de Jësus-Christ ; déjà elle se demandait si elle avait bien agi en prenant les manches de la servante qui n'était pas riche^ et quant à ellemême il ne lui restait qu'une chose au moudc, la robe dont elle était couverle. Fallait -il la donner? Elle y réfléchit sérieusement, mais, malgré tout l'attrait qu'elle éprouvait à le faire, elle en fut empêchée par la pensée du scandale qu'elle causerait, si elle allait à l'église sans robe. « Mon ami », dit-elle tristement au mendiant, « je n'ai que ce seul vêtement, je no puis pas a vous le donner. Je vous. en prie, no soyez pas mécon- « tent, car, si je le pouvais, je vous le donnerais volon- <« tiers. i> — a Je le vois bien, et je vous recommande à M Dieu i>, reprit le pauvre. Au moment où il s'éloigna Catherine crut reconnaîtra Celui qu'elle aimait uniquement, mais elle se persuada bientôt qu'elle était indigne d'une telle faveur, et elle passa la journée dans ses travaux accoutumés. La nuit venue, elle veillait et priait dans sa cellule quand Noire Seigneur lui apparut sous les traits du pauvre qu'elle avait assisté. Il était couvert dos dons de Catherine, et pourlant, jamais Saiomon dans toute sa gloire n'avait égalé pareille
« magniCccnce. » « No connais- tu point cette robe? » dit le Maître. «Oui, mon Dieu. Elle n'était pas si belle « quand je vous la donnai. » « Hier tu m'as couvert « quand j'avais froid », continua Jésus-Christ, « mainte tenant je le vêtirai sensiblement d'un vêtement formé « de ma substance ; il protégera ton âme et ton corps^ « jusqu'à ce qu'ils soient revêtus de la gloire éternelle. » A ces mots le Rédempteur prit dans la plaie béante de son calé un vêtement mystique dont il enveloppa la jeune vierge. Elle seule put dire de quel secours il fut pour son âme contre les tentations, mais tous virent qu'à partir de ce jour ses membres délicats ne sentaient plu» les rigueurs des saisons; la pluie no la mouillait ja^ œaiSy les âpres gelées de l'hiver, les ardeurs brûlantes, de Tété étaient impuissantes contre elle, et le vent qui tourbillonnait parfois en impétueuses rafales sur le plaleaa de Gamporeggi n'agitait même pas les plis de sa robe *.
I. |je R. Raymond dit avoir trouvé quatre eahicrs du P. Tbomas^ Ml PoRte pleins des plus louchantes légendes ; on y voyait la Mère et Diea iioamssant Catherine du lait de son sein virginal ; sainte XaJcleine lui rac«»nl.inl les communications divines qu'elle recevait leptrois le jour djins te désert, etc.— Dial. CXLIX. B. Raim., Pars II, ca|i. Il, p. 8M6-888. Supp. vitse. Pars I, Tr. I. Le P. Carapelli assure qoela baiitle eut ces visions en 1370; il est facile de prouver qu'il M Iromfse, paisqu^il y est question de Jacques Bcnincasa, qui mounit en 13t)8.