MORT ET RÉSURRECTION DE CATHERINE
Cogli angeli la veggio alzata a toIo A piè del sno e mio signore eterno.
(Pet. Son. LXXXIV.)
Ante meam Titam Rit mihi yita mori.
( J. N. Erytbrœus. Cat. Sen. ad Christ, sponsom.,
Visions de Catherine. — Sa mort et sa résurrection miraculeuse. — Elle reçoit une mission de Dieu.
Catherine, toujours avide d'étudier raction du Seigneur dans Tâme des saints, et curieuse de connaître la route qui de la terre les avait conduits au ciel, trouvait une singulière douceur à suivre les traces du fondateur de son ordre. La fête du 5 août ^ la trouvait absorbée par la méditation de la vie de saint Dominique, et tandis qu'elle s'unissait à l'allégresse de la famille Dominicaine militante, elle entendait les cantiques célestes de
1. La fête de saint Dominique se célébrait alors le 5 août.' Elle fut avancée de 24 heures quand le pape Paul V consacra ce jour & N. D. des Neiges.
la famille Dominicaine triomphante. En 1371 Tapôtre saint Paul lui apparut pour la préparer à cette solennité, et l'avertit de s'abandonner sans relâche à Toraison. Le soir du 4 août^ le P. dei Dominici, auquel elle se confessait pendant une courte absence du P. délia Fonte, s*étant fait attendre à Téglise, elle eut d'admirables visions. Dieu se montrait à elle sous une forme, dont toute forme humaine, si belle qu'elle soit, n'est que Timage sensible. Catherine contemplait le Tout-Puis sant proférant de sa bouche le Verbe coétemel, tel qu'il était quand il sa fît homme. « De la poitrine du « Créateur sortait le Bienheureux Dominique resplendis- « sant de clarté. » — « Ma fille bien aimée, » disait Dieu, « j'ai engendré ces deux fils, l'un par nature, l'autre par « douce et tendre adoption, » et comme l'Extatique s'étonnait qu'un homme fût comparé à Jésus-Christ, Dieu le Père ajouta : « Quand mon fils engendré par nature a eut revêtu la forme humaine, il m'obéit jusqu'à la mort. « Dominique, mon fils d'adoption, suivit ma volonté en « toutes choses depuis sa naissance jusqu'aux derniers ' « instants de sa vie; jamais il ne transgressa un seul « de mes commandements ; jamais il ne viola ni la virgi- « nité de son âme ni celle de son corps I II conserva « toujours la grâce du baptême qui l'avait régénéré. « Mon Fils par nature, le Verbe éternel, prêcha publia quement au monde ce que je l'avais chargé d'en- « seigner. Comme il le dit lui-même à Pilate, il rendait « témoignage à la vérité. Mon fils adoptif Dominique « prêcha aussi au monde la vérité de mes paroles ; il « parla aux hérétiques et aux catholiques. Sa prédicaa tion continue dans ses successeurs, il prêche encore, « il prêchera toujours. Mon Fils par nature est mon
« Verbe; mon fils d'adoption le hérault, le ministre <c de mon Verbe, aussi lui ai-je donné, ainsi qu'à son a Ordre, l'intelligence de mes paroles et la fidélité à « ma volonté. Mon Fils par nature a tout fait pour le a salut des âmes, Dominique mon fils d'adoption Ta ce imité, je le compare donc à mon Fils par nature, à a la vie duquel il a conformé sa vie : tu vois que même oc son corps ressemble au corps sacré de Jésus Christ. » La vision disparut, le premier coup de vêpres sonna, le P. dei Dominici entra dans l'église et, apercevant isa pénitente, il s'approcha d'elle. Le visage de Catherine était transfiguré; elle ne pouvait contenir l'expression de sa joie. Aux questions de son confesseur elle s'écria charmée de nouveau par la vue de ses amis célestes : « N'apercevez-vous pas le Bienheureux Domicc nique dans la gloire? Je le vois comme je vous vois, a il m'est même beaucoup plus présent ! Saint Pierre « martyr, saint Thomas d'Aquin, le Bienheureux Regic< nald, l'accompagnent ; mais quel est ce frère Réginald? « est ce le compagnon de saint Thomas d'Aquin ou celui « de saint Dominique? » Tournée vers son confesseur, Catherine attendait une réponse à sa naïve question quand son frère Barthélémy traversa l'église et se dirigea du côté de la sacristie. Que venait-il faire à Sienne où il n'était point attendu? apportait-il quelque fâcheuse nouvelle de Florence? Perdue dans ses réflexions Catherine n'écouta pas le P. Barthélémy lui dire que l'ami céleste de saint Dominique était sans doute le Réginald qu'il avait aimé sur la terre; elle ne reprit pas non plus le cours de son récit, mais levant les yeux au ciel, elle fondit en larmes. Inquiet, le religieux là pressa d'expliquer ce chagrin subit ; des sanglots lui répon-
dirent. Les vêpres commençaient ; le P. dei Dominici dut tUer au chœur ; l'office à peine terminé il revint près de sa pénitente : « Âh ! mon père, » gémit-elle, « combien «j'ai offensé le Créateur? Tandis que dans sa bonté il a me montrait saint Dominique, j'ai détourné les yeux « pour voir mon frère traverser Téglise ! » Le Religieux essaya de la consoler ; elle l'arrêta vivement : « Si « TOUS entendiez la Vierge Marie, si vous voyiez avec « quelle austérité me reprend le maître que Dieu m*a « donné, TApdtre saint Paul, vous n'auriez pas tant d'in- « dulgence pour mon péché. Sachez que si j'étais morte « ayant de le confesser, le bonheur de voir Dieu ne « m'eût point été accordé sur l'heure ^ »
Le P. déi Dominici crut sa fille spirituelle égarée par Humilité ; il la rassura et partit pour Florence où il était envoyé en mission. Là il sut que, durant tout% mois d'août, Catherine restait privée des faveurs dont Dieu lui faisait une douce habitude, et il comprit que le Seigneur demande beaucoup à ceux qui reçoivent beaucoup de lui. L'union surnaturelle de son âme avec celle de la Sainte ne fut point interrompue par l'absence. Inquiet de la validité de son ordination faite atant l'âge prescrit par les canons, le P. dei Dominici ( aTtii'cessé de célébrer le sacrifice de la messe sans que les efforts du Prieur de Sainte-Marie-Nouvelle pussen vaincre ses scrupules. Tout à coup il regretta les conseils de son amie et comme inspiré par elle il se laissa
1. B. Raim. Pars H, cap. vu, p. 903. Processus attest. Fr. Bartli. <le Scms. Mart. T. VI, p. 1330-1331. Suppl. vilœ, Pars II, Tr. I. Il est ^lede se conTaincre que celte vision eut lieu en 137 1 et non en 1370, pviiqae le P. Caffarini dit que pendant tout le mois d'août suivant CiUieriDefut privée de communications surnaturelles.
conduire chez Tarchevèque de Florence Ange de Ricasoli, théologien estimé de toute la Toscane. Au moment même où le savant prélat dissipait les doutes du religieux, Catherine rendue aux joies de l'extase s'élevait dans les airs sous les voûtes de Saint-Dominique de Sienne et priait à haute voix pour le P. dei Dominici « cruellement tourmenté du démon ! » C'était la veille de la fête de la Sainte-Croix. Catherine^ songeant aux souffrances du Christ, s^humilia de Tingratitude avec laquelle elle répondait à tant d'amour. Elle entendait l'Église chanter l'immortel amant des âmes — en même temps, le sang qui rachète à jamais le genre humain la lava une fois de plus de ses pèches. « Prends cette croix, ma fille, » lui dit le Seigneur Jésus, « et viens avec moi ; si tu veux m'être chère, il ccITaut attacher tes pieds à ma croix, c'est-à-dire, te a détacher de toute affection terrestre, ainsi tu comi( menceras à goûter la douceur de mon amour ! » Elle marchait à la suite de Notre Seigneur, quand une croix plus grande que celle qu'elle portait se dressa devant eux. Jésus-Christ s'y attacha et se tournant vers Catherine : « Approche tes lèvresde moncôlé, je te découvrirai ^cc les secrets de mon cœur. » Elle ohéit. Il se fit en elle une telle clarté, elle fut embrasée d'un si ardent amour que sa puissance d'aimer devenait immense. «Élève-toi « jusqu'à moi, » dit le Sauveur. Elle sentit alors sur ses lèvres le baiser du Christ, union mystique du Créateur et de la créature, qui donne la paix sur la terre avant de faire la béatitude éternelle des élus *.
1. Processus altest. Fr. Bart. de Senis. D. Mart.T. VI, p. 1323-1326. Suppl. vitœ, Pars II, Tr. V. Dial. XXVI.
Quels enseignements dans de pareils récits! Gomment n'eussent-ils pas augmenté en ceux qui les écoutaient la connaissance et l'amour de Dieu? Aussi le P. délia Fonte amenait-il chez Catherine les Frères Prêcheurs qui faisaient leur théologie au courant de Gamporeggî. Ils comprenaient mieux ensuite les écrits de Saint Thomas d'Aquin, et ils se livraient avec une ardeur nouTelle à la pratique des trois grands vœux de religion.
Un jour, c'était le 13 décembre, il conduisit à Fontebnuida un postulant récemment arrivé à Sienne, Simon de Gortone. La Sainte était en extase. Le jeune homme s'arrêta devant elle, contemplant le visage lumineux qui de même qu'un miroir sans tache reflétait là beauté divine ; en même temps il écoutait des paroles d'ane harmonie si complète que lorsqu'il n'en comprit pins le sens il s'accusa de son manque d'entendement. Une vie meilleure semblait commencer pour lui et il ne redescendit sur la terre que lorsque Gathorîne reprit l'usage de ses sens. Ne sachant point encore où elle était, et regardant autour d'elle, la Bienheureuse murmura comme interrogeant ses souvenirs : « De quel lieu « suis-je venue ? » puis apercevant le P. Thomas elle s'écria vivement: « Pourquoi ne vous unissez- vous pas « à la fête du ciel? aujourd'hui on y chante sainte Lucie, « le chœur des Vierges lui rend hommage par un mystt térioux cantique. Près d'elle sont deux Saintes que je « vois pour la première fois, Marguerite de Hongrie « et Agnès de Montepulciano. Mon Père ! faites son- « ner les cloches en signe de réjouissance. » Au même instant le soleil disparut, une furieuse tempête s'abattit sur la ville. Bien qu'on fût en hiver, la foudre f^ronda et pas un des campaniles de Sienne ne resta
muet. La Sainte sourit : « Vous voyez » dit-elle à son confesseur, « qu'il fallait que la terre s'unît au ciel ^ » L'Avent se passa pour Catherine dans une béatitude complète. Le jour do Noël elle reçut le divin Enfant des mains de la Vierge. « Maintenant, je suis riche « de tous les biens, » s*écria-t-elle d'une voix vibrante, et, concentrant sa vie intérieure sur la crèche de Bethléem, elle adora le Verbe avec la simple foi des bergers. Le jour de la Circoncision quand elle communia, la Vierge Marie la soutint dans ses bras, la toute-puissante Trinité la ravit en extase et Notre Seigneur l'unit à lui. D'intolérables douleurs succédèrent à ses ravissements, cependant son confesseur voulut que le jour de l'Epiphanie elle se rendît à l'église. Bien qu'épuisée par la souffrance elle se leva malgré les efforts de sa mère et de sa belle-sœur, afin de les
accompagner à Saint -Dominique; miraculeusement guérie elle assista ensuite à la messe des tertiaire!^. Dès qu'elle eut reçu le corps de Jésus-Christ elle s'écria avec un irrésistible élan : « Amour ! mon très doux « amour, je succombe ! » Des torrents de larmes inondaient son visage, elle demandait à Dieu de perdre sa volonté propre, d'appartenir complètement à Jésus, d'entraîner dans cette union ceux qu'elle aimait. Dieu interrompit sa prière par une vision. — Devant elle s'élevait une porte étroite. Si on voulait la franchir, il fallait renoncer à tout ce qu'on possédait, être prêt à affronter les plus cruels supplices. Catherine s'approcha et passa sous la porte. De l'autre côté le Sauveur l'atten-
1. Suppl. vitœ. Pars, II Tr. V. Le P. Carapelli donne à tort la date du 30 juin pour la fête de sainte Lucie. Elle se célébrait alors comme aujourd'hui le 13 décembre.
dait, avec lui étaient le précurseur Jean Baptiste, saint Dominique et ses disciples saint Pierre n^artyr et saint Thomas d'Aquin. A leur suite venaient les illustres Vierges romaines Lucie et Agnès. Toutes ces âmes rayonnaient de la splendeur de leurs diverses vertus, et formaient autour du Sauveur un arc-en-ciel bien plus lumineux que celui aperçu jadis parNoé. La foi, ramour, la constance, l'humilité, étaient le partage de Catherine dans cette auréole du Verbe Eternel. La jeune fille rétourna dans sa cellule. Vers le soir le Rédempteur vint à elle : «Donne-moi ce pain, » dit-il, lui en indiquant un petit morceau qu'elle tenait à la main. Jésus-Christ leprit, l'inonda du sang qui jaillit de son côté entr'ouvert et le rendit à sa servante : « Mange ce pain en recevant f ma bénédiction. » Gomme les apôtres Catherine était conviée à la cène. Cependant Lapa, Lisa et quelques autres, tertiaires avaient préparé leur repas, toujours frugal, puisqu'elles ne mangeaient jamais de viande. Elles cherchèrent à persuader à Catherine de rompre le jeûne gardé par elle depuis le 13 décembre. Au môme instant la jeune fille entendit la voix de Jésus-Christ. C'était un reproche : « Ne te souviens-tu pas d'avoir reçu « d'autres aliments que ceux des hommes ?» — « Ah ! « mes sœurs, » s'écria la Sainte, « avant de m'asseoir « à cette table j'ai été rassasiée d'une nourriture bien < meilleure », et écartant les fruits qu'on lui offrait, elle Kt participer ses compagnes aux dons surnaturels de Dieu.
Quelques jours plus tard, contre son habitude, Catherine parut un instant à sa fenêtre. La campagne couverte de neige gardait un morne silence, mais le ciel s'ouvrit devant la jeune Sainte, et jusqu'à elle arrivèrent les
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harmonies des célestes concerts. Dans une symphonie de voix immortelles, les âmes rendaient des sons divers. Marie-Madeleine, Jean, le disciple préféré du Maître, d'autres encore qui avaient beaucoup aimé, vibraient davantage au souffle du Créateur et leurs chants dominaient les chœurs des Bienheureux. Ces chœurs célébraient la miséricorde infinie de Dieu qui gratuitement, par un pur effet de la grâce, fait jouir les hommes de la béatitude éternelle. Catherine devinait le sens plutôt qu'elle ne le comprenait. C'était assez pour exciter le désir, mais non pour satisfaire Tentendement. Quant à expliquer ce qu'elle saisissait, il n'y fallait point songer. Gomment traduire le langage de l'infini avec les mots bornés de la terre? Ne valait-il pas mieux communiquer sa joie que la décrire? «Veillez et priez », ditelle au P. Thomas qui tout pensif là regardait. « Ce soir c je vous enverrai mon Seigneur Jésus-Christ. » — Entraînée par la force de son amour elle s'adressait à l'invisible ïlpoux des âmes. ^ Oui, » lui disait-elle, « vous témoignez votre miséricorde à ceux qui ôtent « leurs couronnes pour les jeter aux pieds de l'Agneau a qu'ils suivent en chantant. » Immobile, l'oreille attentive, les yeux fermés, elle écoutait de nouveau le ravissant cantique de Tamour éternellement heureux. La voix de Marie-Madeleine lui rendait présente la vie de la généreuse femme qu'un seul regard avait convertie. Absorbée par cette méditation elle passa plusieurs jours et plusieurs nuits sans reprendre l'usage de ses sens. Jésus-Christ lui découvrait les admirables secrets de la Providence, et Marie-Madeleine lui assurait que c'était dans de tels entretiens qu'elle avait passé trente ans au désert. Le premier sentiment de Catherine fut l'effroi;
elle craignait que ces fayeurs ne lui fissent perdre le sentiment de son propre néant ; l'orgueil naissait en elle, il fallait que le Sauveur le domptât par la souffrance '. Une insurmontable langueur paralysa aussitôt son énergie ; sans mouvement, presque sans voix, elle gisait sur sa planche. Son âme, avide de Jésus- Christ, se débattait dans les liens qui la retenaient captive. « Très doux Fils de Dieu et de la Vierge Ma- « rie, "» s'écriaît-elle comme si ce nom béni l'eût rapprochée de son immortel Ëpoux, puis elle murmurait : « Pourquoi ce corps misérable m'empêche-t-il de «.m'onir à vous ? Rien ne peut me plaire dans cette « triste vie, je ne cherche que vous. Si j'aime les créa- « tares, c'est à cause devons, tirez mon âme de sa prison, « délivrez moi. » — a Ma fille-bien aimée, » répondait le Christ, « quand j'étais parmi les hommes je désirais « d'un grand désir manger la dernière Pâque avec mes « disciples ; pourtant j'ai attendu avec patience le mo- « ment fixé par mon Père, car j'accomplissais sa volonté «et non la mienne ; il te faut aussi vivre de désirs dans « la résignation jusqu'à ce que mon heure ait sonné. » — « Que votre volonté soit faite, Seigneur ! Si je ne puis « être unie à votre divinité dans le ciel, laissez-moi sur « la terre participer à votre passion '.» Une navrante douleur oppressa Catherine. Son âme partageait le délaissement, l'abandon de l'âme du Rédempteur. Ses membres « cloués en croix avec le Christ » étaient si violemment tendus que les os de sa poitrine lui semblaient se briser. Jamais elle n'avait éprouvé un pareil martyre,