‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 22 sur 116 · B. Rai m. Pars II, cap. yiii, p · texte numérisé non relu

B. Rai m. Pars II, cap. yiii, p

et pourtant sa yolonté ne fléchissait pas. La veille du jour où l'Église célèbre la conversion du Juif- Saûl, saint Paul parut devant elle. Deux jours s'écoulèrent pendant lesquels la jeune fille écouta les leçons de l'apôtre. Il lui enseignait à faire vivre en elle le Christ avec qui elle voulait souffrir et mourir.

Lorsque Catherine revint à elle, les cloches appelaient les fidèles à la messe du dimanche ; elle se rendit en toute hâte à Camporeggi et se prépara à la communion, mais ce fut en vain qu'elle alla de l'autel de Saint- Pierre Martyr à la chapelle des tertiaires, le Prieur avait défendu qu'on lui donnât l'Eucharistie, et les trois Religieux qui successivement célébrèrent la sainte messe furent unanimes dans leur refus. Pourquoi cette rigueur? Craignait-on le trouble que ses ravissements causaient à la foule ? Voulait-on l'éprouver par la plus cruelle des privations? Sans discuter elle se soumit. Elle quittait l'église quand elle se trouva en présence des trois personnes de la Trinité. Une main de feu tenait l'hostie qui rachète les péchés des hommes. « Ma fille, » dit une voix mystérieuse, « plusieurs fois « je t'ai communiée sur terre en te donnant mon « corps, aujourd'hui je veux te communier au milieu a même de l'incompréhensible lumière de la Trinité. » La voix prononça les paroles de la consécration telles que les prêtres les récitent à Tau tel. La main de feu plaça l'hostie sur les lèvres de Catherine et une force divine, cette force qu'elle demandait sans cesse au Saint- Esprit, envahit son âme. Comment retourna-t-elle dans sa cellule? elle ne le sut jamais ; son ange gardien avait conduit ses pas. Maintenant, à genoux devant son crucifix, elle songeait à l'amour du Sauveur qui, souvent

rebuté, ne se lasse jamais ; elle voyait le Rédempteur donner sa vie dans un martyre dont la mort n'est que la moindre part. Tout à coup, ressentant combien elle était elle-même aimée de Jésus-Ghrist, cette femme si vaillante contre de déchirantes souffrances ne put résister à la joie. Son cœur se brisa , son âme s'élança vers Dieu. C'était la vision béatifique entrevue! Sans en jouir pleinement encore, elle contemplait la félicité des élus- La poignante angoisse du purgatoire, les horreurs de l'enfer lui étaient aussi révélées.

Cependant, son corps inanimé gisait sur le plancher de sa cellule. Lapa et Lisa voyant leurs efforts impuissants à rappeler Catherine à la vie avaient fait avertir le P. Thomas délia Fonte ; — il accourut accompagné du P. Gaffarini. Les deux Dominicains croyaient leur amie malade, il% la trouvèrent morte I « Catherine, la fille de « Lapa, n'est plus, » se dit-on bientôt tristement dans les cloîtres de Camporeggi. Le. directeur du Tiers Ordre* Barthélémy dei Montucci, quitta aussitôt le couvent et alla avec un convers nommé frère Jean voir une dernière fois la Sainte de Sienne. En ce moment le P. dei Dominici prêchait pour la fête de sainte Paule. Lorsqu'il descendit de la chaire, il ne voulut pas croire les nouvelles qu'on lui annonçait et se précipitaà Fontebranda. Dès les premiers pas qu'il fit dans la rue, ses espérances s'évanouirent. Les parents de Catherine, ses chers paavrcs, ses amis, les curieux eux-mêmes assiégeaient la maison et faisaient retentir le voisinage de l'expres- "non bruyante de leurs regrets. Malgré le respect que ^Q habit inspirait à chacun, le P. dei Dominici ne parvint dans la cellule de Catherine qu'après de longs efforts. La foule envahissait l'étroit espace où la jeune

fille, qui depuis près de quatre heures ne donnait plus signe de vie, était environnée de cierges. On pleurait la morte, mais déjà on célébrait un touchant miracle quela Sainte venait d'accomplir. Suffoqué par ses sanglots, le convers Jean s'était rompu une veine dans la poitrine, le sang s'échappait à flots, il allait mourir, quand, saisissant la main de Catherine, il la plaça sur son cœur. oc Voyez-le maintenant, » criait -on de toutes parts au P. deiDominici, « il est, guéri et guéripar notre Sainte.» Le religieux s'approcha du corps de la Bienheureuse et se mit en prières. La parole expira sur ses lèvres — il voyait battre le cœur qu'on croyait glacé par la mort. Catherine ouvrit les yeux : « ma pauvre âme ! » s'écria-t-elle. Effrayée la foule s'éloigna. Ce n'était plus une morte qu'on pouvait vénérer, c'était une malade qu'il fallait soigner. Lapa, Lisa, Alix, restées seules auprès d'elle, la prirent dans leurs bras; mais elle demanda du calme, du silence, le loisir de pleurer en paix. L'action divine était visible pour les pieuses femmes ; elles se turent et attendirent. Vers le soir Alix, forte des droits de l'amitié, s'assit aux pieds de Catherine. a II s'est passé de grandes choses en toi, » lui dit-elle. « Oui, » répondit la jeune fille, et elle exprima ce qu'elle avait d'abord éprouvé, son repentir de ses péchés, ses regrets de ne pouvoir communier, sa lutte avec les démons pour le salut d'une âme pécheresse, son désir de quitter la création et les créatures afin de s'unir au Créateur. Était-ce tout? Certes non, Alix savait que par humilité l'Extatique cachait à ses plus proches une partie des faveurs qu'elle recevait; au lieu de la presser de questions elle fit appeler le P. délia Fonte. Les religieux de Camporeggi ne parlaient que de

Catherine, dont tonte la ville s'occupait. Au couvent, comme dans les mes de Sienne, les avis étaient partagés; on admirait, on se scandalisait, on doutait. C'était une syncope, une simple léthargie, disait le P. dei Dominici qui, arrivé le dernier, ne pouvait croire à une mort aussi étrange. Le messager d'Alix interrompit cette discussion. Les Pères délia Fonte et dei Dominici s'élancèrent sur ses traces ; on allait enfin 8a?oir la vérité. Catherine, revenue sur la terre, pleurait le ciel où elle avait goûté tous les bonheurs, même celui des élus. <c Déjà » , disait-elle, « je contemplais ma « gloire future dans le rayonnement de la Bienheureuse « Agnès de Montepuldano, le Tout-Puissant m'ayant « assuré que telle serait ma destinée dès l'heure de la « mort. Avec l'œil de Tintelligence ^, je voyais la cou- « romie de justice qui ceint le front de l'apôtre saint « Paul. Cette couronne, je l'ai un instant sentie sur ma « tète, et elle me sera rendue pour l'éternité. » Tout en parlant, la jeune fille oubliait les créatures et s'adressait au Créateur. « Je ne veux pas pour moi la couronne, je veux les mépris qu'à supportés le Christ. » Pftle, recueillie, elle fermait les yeux, paraissant écouter one voix, puis elle murmurait : « Vous me répondez « qne vous ne pouvez exaucer mes cris, et cependant « c'est vous qui m'inspirez, c'est votre grâce qui me « presse. Chaque jour j'élèverai la voix vers vous, mais, « qne vous m'exauciez ou non, je ne cesserai jamais do « Ure votre volonté. »

1 ShakMpeare a renda célèbre cette expression de Catherine:

« A mote ît is to trouble the mind's eye. »

(Hamlet. Act. I, scène I.)

Tandis que le P. Thomas recueillait ces entretiens avec une humble piété, le P. dei Dominici voulait être éclairé sur la mort de Catherine. Saisissant l'instant où transportée par le souvenir du Paradis elle s'écriait : « Mon âme était-elle unie à mon corps ? en était-elle « séparée ? je ne sais ! Mais vous m'avez trompée, Sei- « gneur, car je ne croyais pas retourner sur terre ! » il « l'interrompit et l'interrogea : « Je crois n'avoir visité « le ciel qu'en esprit », répondit-elle, « car mon cœur « s'est brisé par la violence de mes désirs. » Incertain, le P. dei Dominici se taisait, jugeant que l'apôtre saint Paul lui-même n'avait pu dire comment il avait vu Dieu. La foi simple du P. Thomas lui vint en aide. « Demandez au Seigneur, » dit-il à Catherine. L'Extatique se recueillit. « Mon âme a été réellement séparée de mon corps, » reprit -elle d'une voix ferme.

Les Dominicains regagnèrent le couvent où Y Ave Maria les appelait. Dès le lendemain ils revinrent amenant un prédicateur célèbre de Florence, le P. Donato. « Œil ét<îrnel, » murmurait la Sainte ravie en extase, « vous éclairez toutes les âmes qui sont dans le monde, « tous ceux dont l'œil est simple ! Seigneur, vous me « faites défaillir ; hier vous m'avez revêtue du vête- « ment de gloire qui m'était préparé, et il m'a semblé « que vous m'admettiez au nombre des bienheureux, ce puis, quand je ne m'y attendais pas, vous. m'avez tout « repris. » Elle gémissait d'être exposée à la tentation, elle demandait à Dieu la souffrance, s'il lui refusait la mort, enfin elle cessa de parler et s'assoupit.

Le P. Donato qui désirait la connaître en éprouva une vive contrariété. Les heures qu'il passait à Camporeggi étaient comptées, car il devait, avant de retourner

à Sainte-Marie-Nouvelle, visiter Fr. Guillaume de Flete d'Angleterre, Ermite de saint Augustin, qui vivait à Lecceto, non loin de Sienne. Par une révélation miraculeuse de Dieu, Catherine connaissait ce moine, qu'elle n'avait jamais rencontré sur terre. Le P. Donato espéra donc réveiller en lui offrant de l'accompagner à Lecceto. Soit politesse, soit soumission exagérée, Catherine, qui souhaitait ardemment rester seule avec son Maître Jesus^iîst, répondit pourtant qu'elle s'y rendrait volontiers. Ce dernier mot n'était pas plus tôt tombé de ses lèvres qu'une amère douleur l'arrêta. Elle qui vivait en communion constante avee le Dieu de vérité, elle avait menti ! Le repentir lui rendit le plein usage de ses facultés ; elle confessa ses péchés au P. Thomas, fit ses adieux au P. Donato et congédia tous ceux qui étaient chez elle. Durant trois jours et trois nuits on entendit sei} sanglots. Jésus-Christ la consola. « Ne pleure plus » lui dit-il : a je t'ai ]aissée tomber dans cette faute afin ^ que le remords te rappelât à tes sens que tu te re- « Jouissais d'avoir quittés. C'est un moyen de te con- « naître et de ne pas t'enorgueillir lorsque ma bonté « fortifie ta faiblesse I »

Catherine envisagea alors tristement, mais « d'un «cœur viril», la vie qui s'ouvrait devant elle. Notre Seigneur lui-même en avait tracé les chemins et elle repissa dans son âme ces paroles qu'elle avait deux fois entendues pendant son extase : « Ma fille bien aimée, « je t'ai ressuscitée pour te donner une vie nouvelle ; « ton langage sera docte, ton esprit éclairé, tu voya- « géras, tu vivras avec la multitude, j'enverrai les uns " vers toi, je t'enverrai vers les autres. Tu porteras mon « nom aux clercs et aux pontifes. Tu gouverneras le

ce peuple chrétien^ afin que ta faiblesse confonde les « orgueilleux * ».

1. Dial. GXLII-LXXXin. B. Raim. Pars H, cap. YIII, p. 905-907. Sappl. vibB, Pars I, Tr. Il, et Para U, Tr. m et YI. Processus altest. P. Barth. Dom. D. Mart., T. YI, p. 1329-1333.

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