‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 26 sur 116 · Suppl. vilœ, Pars II, Tr.VI · texte numérisé non relu

Suppl. vilœ, Pars II, Tr.VI

SON APOSTOLAT lOS

ses m&IadieSy elle entreprenait quelque pieux pèlerinage pour accroître en elle la grâce de Dieu ou donner de DOUTeaux avocats aux causes qu'elle plaidait. Le monastère des saints Abondo et Abondanzio excitait particulièrement sa foi. Auprès du corps de ces anciens martyr^ elle trouvait les reliques du fondateur des Jésuates, Jeandei Golombini, qu'elle avait connu et qui était à bon droit vénéré' comme un saint. Un jour elle se lev& sobitement de son grabat. Emmenant Alix et une autre compagne elle se traîna appuyée sur elles vers -le lieu 00 rappelait son désir. Il fallait franchir plus d'un mille ; les tertiaires se demandaient comment Catherine aUeindrait le terme de son voyage, quand brusquement elle quitta les bras qui la soutenaient. Saint Paul, sainte Madeleine, guidaient [ses pas. Au loin Notre Seigneur lui-même marchait dans la direction de Sainl-Aboudo, laissant sur le chemin la trace du sang qui jaillissait de son côté entr'ouvert. Catherine s'élançait, les yeux fermés et la bouche ouverte ; elle semblait voler. Bientôt sa robe blanche disparut dans le bois de chênes touffus qu'elle traversait plus rapide que l'oiseau. Ses compagnes, qui ne voyaient ni Notre Seigneur, ni les saints, arrivèrent longtemps après dans la chapelle du monastère où elles aperçurent Catherine en extase devant le Saint-Sacrement. Son Ëpoux l'abreuvait du sang qui nous racheta ; suspendue entre ciel et terre, elle parlait de Dieu comme l'amour seul sait en parler. Les Bénédictines du monastère se tenaient prosternées à ses pieds, et l'une d'elles, Agnolina dei Golombini, croyait entendre encore son frère le Bienheureux Jean ^.

K Ultera 73. Sappl. vilœ, Pars I. Tr. I,

Un voyage de Lapa à Florence fut pour Catherine Toccasion de nouer des relations avec d'autres de ses compatriotes. Cédant aux instances d'Alix dont- elle avait déjà quelquefois accepté l'hospitalité, elle alla s'établir chez son amie et y vit des Siennois qu'elle ne connaissait point encore. Le premier souci de la pieuse veuve était la conversion de son beau-père, vieillard de qpiatre-vingt-deux ans qui n'avait jamais eu le bonheur de se nourrir du corps de Jésus-Christ, et qui ne s'était confessé qu'une seule fois, aux jours de son adolescence. Alix espérait que Catherine exercerait une heureuse influence sur le vieux pécheur, et qu'elle saurait le gagner à Dieu pendant les longues soirées d'biver propices à la causerie. Il n'en fut rien. François Sarracini se fit un jeu des paroles de Catherine et celleci cessa de l'entretenir.

Au dehors, la Sainte se répandait en nouvelles œuvres de miséricorde ; à l'intérieur elle partageait avec Alix les soins du ménage. Elle s'y livrait avec l'ordre qu'elle mettait jusque dans son activité, quand ses travaux furent interrompus par d'effroyables cris. Alix étonnée courut à la fenêtre et, saisie d'horreur, elle fit signe à son amie d'approcher. Deux hommes, haïs pour leurs crimes, passaient enchaînés sur une charrette. Ils faisaient retentir l'air de leurs blasphèmes, tandis que les bourreaux armés de tenailles rougies au feu leur déchiraient les chairs. Selon l'usage et afin d'inspirer aux citoyens une crainte salutaire des lois, le Capitaine du peuple, Gronfalonier de la justice, les obligeait à traverser Ja ville depuis le Mercato Vecchio jusqu'au Corpo-Santo a Pecorile, lieu de leur dernier supplice. Catherine jeta un seul regard sur ces infortunés, puis

ravie en extase elle invoqua le Seigneur. <c mon « Père I » gémissait-elle, « pourquoi méprisez-vous la «c créature formée à votre image et rachetée de votre « précieux sang ? Les souffrances corporelles ne suf- « fisent-elles donc pas à votre justice? Faut-il que ces ce malheureux soient aussi tourmentés, des démons ? « Ne vous souvenez-vous pas que sur la croix vous vous « êtes si pleinement révélé au larron pénitent, qu'au « moment où vos apôtres perdaient la foi il confessa « YOtre divinité? — Aujourd'hui tu seras avec moi en « paradis, lui dites-vous alors! — Ses pareils n'ont-ils a pas tout lieu d'espérer ? Seigneur I vous n'avez re- « poussé ni Marie la pécheresse, ni la Chananéenne, « ni Zachée. Au nom de toutes vos miséricordes je « TOUS supplie de secourir ces âmes. » Alix, émue des paroles de sa compagne, suivait des yeux la charrette qui s'éloignait, et Catherine, accompagnant en pensée les condamnés, engageait pour eux avec les démons une des terribles luttes dans lesquelles ni les menaces ni les souffrances ne lui étaient épargnées. « Si tu nous ar- ^ racbes ces âmes », lui disaient les esprits infernaux, « nous nous emparerons de toi, tu seras possédée du « démon.» — « Ce que Dieu veut, je le veux aussi, » répliqua Catherine. Aussitôt les blasphèmes expirèrent 8ur les lèvres des condamnés; ils voyaient le Sauveur inondé du sang versé pour eux, ils demandaient à haute voix un prêtre et confessaient leurs péchés, avouant qu'ils avaient mérité les plus terribles châtiments. Les bourreaux attendris ne purent prolonger le supplice, et les malfaiteurs offrirent joyeusement leur vie en expiation des crimes qui l'avaient souillée.

La foule qui assistait à l'exécution s'écoula lentement

et rentra silencieuse à Sienne. Elle devinait un miracle. Déjà Alix s'était empressée de répéter an P. Thomas la touchante prière de Catherine ; comme de coutume il chercha à dégager la vérité des voiles dont l'entourait l'humilité de sa pénitente. Par son désir Alix s'entendit avec le prêtre qui avait assisté les condamnés^ et ils constatèrent qu'à I heure même où Catherine revenait à elle ces infortunés rendaient le dernier soupir. Peu après, la jeune fille absorbée dans la prière laissa tomber ces mots : » Seigneur, je voujb remercie de les aEVoir (c tirés de la dernière prison. » Faisait-elle allusion aux brigands? Le P. Thomas -la contraignit à s'expliquer, et elle avoua que ses prières venaient d'arracher au Purgatoire les âmes que déjà elle avait délivrées de l'enfer *. •

François Sarracini entendit vanter le miracle qui s'était passé sous son toit, et la curiosité lui fit/echercher une personne dont chacun parlait. Écouter Catherine, c'était lui céder : « Je suis décidé à me confesser », p'écria le pécheur vaincu après une courte lutte. Puis, comme si une pensée rapide altérait ses sentiments, son ail brilla : « Jo dois pourtant vous dire, » cria-t-il d'une voix vibrante de colère, « que j'ai une haine « étemelle contre le prieur d'un couvent de cette ville ; ce chaque jour je cherche le moyen de le tuer. 3» La Sainte baissa la tête sous le coup de ce terrible aveu. (c Dans votre querelle avec cet homme le bon droit,

1. On peut supposer que ces condamnés sont ceux dont parle la chronique (Muratori, t. XV, pag. 220, an. 1371), car pour les événements de celle année elle suit le style florentin. Depuis 1304 les supplices avaient lieu en dehors de la porte Neuve, nommée plus lard porte Romaine. 6. Raim. Pars II, cap. iz, p. 909 et 910.

«je le sais, est de votre côté», dit-elle; « cependant ne c sacrifierez-vous pas votre vengeance au Dieu de paix ? » et douce, persuasive, elle initia le vieillard surpris aux joies du pardon. « ie ferai tout ce que vous voudrez, » murmura-t-il enfin. — « Eh bien, par amour pour Notre « Seigneur, réconciliez-vous avec votre ennemi. »

Le lendemain, dès le lever du soleil, François Sarncini sortit tenant sur le poing un faucon chaperonné. Aussi vite que ses membres glacés par Tâge le loi permettaient, il courut au couvent qu'habitait son ennemi. Gelui-ci était à l'église; mais il se sauva quand François y entra, car la conscience de ses torts et les menaces réitérées du vindicatif gentilhomme l'épouvantaient. « Je suis venu sans armes apporter « une bonne nouvelle ; priez votre supérieur de me re- « ce?oir, a> dit Sarracini à un chanoine qui passait. Introduit dans la cellule du prieur, il s'inclina devant lui, et parlant assez haut pour que tous les religieux rassemblés pussent l'entendre : « La grâce de Dieu m^a « touché ; je suis venu me réconcilier avec vous, et afin « de vous prouver ma sincérité, je vous prie d'accep- « ter ce faucon que j'aime sur toutes choses. » François Sarracini donnait son meilleur bien, celui auquel son cœur était attaché. Vaincu par ces simples paroles, par cette générosité, le Prieur consentit ^à la réconciliation qu'il aurait dû lui-même solliciter, et le disciple <ie Catherine retourna vers elle. « J'ai fait ce que < TOUS nt'avicz ordonné, commandez, j'obéirai encore » La jeune fille envoya le vieillard au P. dei Dominici ; pendant trois jours il repassa sa longue vie dans sa mémoire et fit Taveu sincère de fautes que Dieu lui pardonna. Désormais on le vit partir tous les malins

dès le point du jour et entrer au Dôme consacré à la Mère de Dieu ; humblement, à genoux sur la pierre, il récitait bien des fois le Pater et ÏAve Maria en faisant glisser sous ses doigts un cordon à nœuds que Catherine lui avait donné. Avant la fin de Tannée il rendit son âme au Christ libérateur ^

En même temps, un jeune noble, ami des Sarracini, dont la vertu et le réel talent poétique étaient connus en Toscane, Néri dei Pagliaresi, apprenait de Catherine le renoncement, Tabandon de soi-même à Dieu. Pour prix de cet enseignement, il écrivait sous la dictée de la Sainte, qui entretenait de nombreuses correspondances. Dans les lettres de Catherine à sa famille, Néri trouva des leçons d'une rare élévation. « Soyez a content en tout temps et en tout lieu », écrivait-elle à son frère Benincasa : « car tout nous vient de l'éternel « Amour *. Notre Seigneur n'est-il pas mort pour nous « arracher à la passion des biens temporels qui passent ce et nous abandonnent, si nous ne les abandonnons a pas nous-mêmes ? » Craignant que les liens qui les unissaient autrefois ne se dénouassent depuis qu'ils ne demeuraient plus ensemble, elleexhortait ses frères à l'union : — « Benincasa, toi qui es l'aîné, il faut vouloir <c être le moindre de tous », disait«elle, empruntant les paroles de Notre Seigneur à ses disciples ; a toi, Bar- « thélemy, mets-toi aundessous du cadet, et toi, Etienne,

1. Processus attest. P. Bart. Dom. D. MarL, t. VI, p. 1337 et

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