Lettere 158, 134, 1S
lignes indécises de la plage. A l'horiion^ Catherine aperçut un rocher noir qui portail an milieu de la large échanerure de ea erète le couTent dont à peine on distinguait la forme *. Un bateau attendait les Siennois; ils y montèrent an nombre de ^ingt : on hissa la large 7oile carrée^ on démarra^ et aj^res de longues heures de marche on aborda sur la grê^e de la Gorgone. Dom Barthélémy attendait les voyageurs. U offrit à Catherine et à ses compagnes l'hospitalité d^nne maison située près de la mer ; quant aux domimeains, il les conduisit à son monastère.
Le lendemain dès Taube^ une longue procession quittait la chartreuse. Dom Barthélémy amenait ses moines à Catherine afin qu'elle les «ihortât. Elle resta interdite. « Que peuyent apprendre les serviteurs de a Dieu d'aune ignorante!» dit-elle au prieur. Pourtant, elle leur parla, et ce fut avec une rare connaissance des tMitations qui assiègent les contemplatifs; des illujsions qui les portent k fuir la solitude. Elle sut à la fois convaincre et persuader de la nécessité du travail constant, de l'importance de la soumission aux supérieurs, des bienfaits de la persévérance, de l'obligation d'élargir son cœnr afin d'y renfermer toutes les créatures de Dieu pour Tamour de lui. D^ ^e pressentait plus d'un disciple parmi des Ghartreui, el chacune de leurs âmes lui était aussi dotère que la sienne propre. Dom Barthélémy éprouvait une vraie surprise. « Si, comme moi, cette Sainte con-
1. Suivant nous, Gatherîpe ne s^embarqua pas à Porto Pîsano (aujourd'hui Livourne), elle prit la mer le plus près possible de Pise.
« fessait toas mes religieux, elle n'aurait pas tenu un autre langage » , dit-il au P. Raymond de Gapoue ; « elle n'a pas proféré une parole inutile. » Le Dominicain s'indina sans répondre. Ne savait-il pas que tandis cpie les fils de saint Brano, immobiles sous de longs Têtements blancs, inyisibles à l'ombre de capuchons abaissés, se tenaient autour de sa pénitente, elle oontemplait leurs âmes au plein jour dee lumières célestes ? Catherine s'était tue ; on se prépara au départ.
Bom Barthélémy voulait garder une relique de la jeune Sainte. Il engea le sacrifice du manteau noir qu'elle avait reçu pour sa profession, vieux morceau de laine qu'elle raccommodait avec une ténacité dont ses disciples souriaient entre eux, et qu'elle prêta seulement aux Chartreux sans le leur donner. En descendant vers ia mer, elle attira le Prieur à l'écart, afin de le féliciter sur l'esprit du monastère^ où elle comptait envoyer plusieurs de ses disciples : ce Veillée, pourtant, « vur votre troupeau x>,dit«*elle; «l'ennemi le menace*» Troublé par ces paroles, car il avait remarqué en Catherine le don de prophétie, son hôte la regarda avec effroi. « Rassurez-vous >», ajouta-t-elle ; « le démon ne prévaudra pas. »*
On mit à la voile, emmenant quelques moines qui avaient voulu accompagner les Siennois jusqu'au rivage Pisan, Là, les Chartreux se jetèrent à genoux; la tertiaire Dominicaine les bénit. «Ne craignez rien, si des « dangers s'élèvent sur votre route » , leur dit-elle comme dernier adieu, lorsqu'ils reprenaient la mer, < le Seigneur est avec vous 1 » Ils étaient déjà loin de ia côte, quand une tempête imprévue éclata. Le gouvernail fat brisé et emporté à la dérive ; rapidement la barque
s'élançait vers les écueils de la Gorgone, où elle échoua. Les Chartreux périssaient, le courant entraînait même au large un moine accouru de Tile à leur secours. Soudain sans cause apparente le vent tomba , les flots s'apaisèrent et les naufragés purent gagner la rive à la nage. L'intervention de Catherine parut évidente au Prieur ; il songea aussitôt à l'avertissement qu'il avait reçu d'elle, avertissement utile, car peu après un religieux du monastère tenta de se poignarder. S'il n'avait pas veillé, Dom Barthélémy serait arrivé trop tard pour désarmer le coupable, que l'on calma en le couvrant du manteau de la Sainte.
Cependam, au moment de s'enfoncer dans les forêts qui entourent Pise, Catherine arrêtait ses regards sur l'ile de la Gorgone. Elle connaissait l'avenir et voyait déjà les moines qu'elle venait d'exhorter à prier Dieu pour le succès de la croisade chassés de leur solitude par les Sarrasins. En soupirant, elle regagna la ville et prit congé des Pisans. Ses amis pleuraient son départ ; les pauvres, les malades, les affligés, la bénissaient une dernière fois ; les démons eux-mêmes, parlant par la bouche des possédés, reconnaissaient son héroïque vertu ; mais à tant d'hommages, à tant de conquêtes elle aurait préféré un seul des cris enthousiastes que saint Bernard arrachait jadis aux foules avides de prendre la croix *•
1. Lettere 150, 154. B. Raim. Pars II, cap. zv, p. 926 et927. Procossus; attest. Dom. Barth. Raven. La Sainte obtint de Grégoire XI, pour les chartreux de la Gorgone, des faveurs qu'attestent deux ins'^ripiions placées dans la chapelle du monastère.