‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 5 sur 116 · Orig. au Archives de Sienne, fus. 2^111, n · texte numérisé non relu

Orig. au Archives de Sienne, fus. 2^111, n

comme par mincie, et les Benincasa purent jouir en paix du fruit de leurs labeurs.

Catherine était trop jeune pour que sa gaieté fût assombrie par ces épreuTes, et les voisins disputaient à ses parents le bonheur de la posséder. Ils l'appelaient Euphrosyne, soit qu'ils connussent l'aimable signification de ce mot grec, soit que l'enfant eut appris à se désigner elle-même par le nom d'une sainte à laquelle elle témoigna de la yénération dès ses plus tendres années. Ses premières paroles furent pour Dieu et la Vierge : <c Je tous salue, Marie, » disait-elle en répétant les mots prononcés par sa mère, et bientôt la prière de l'enfant fut si puissante, que les anges, la lui entendant réciter quand elle gravissait les marches de l'escalier, l'enleyaient avec eux et semblaient lui prêter leurs ailes. Lapa accourait pour arrêter cette course folle, mais Catherine ne tombait point, et, frappée de son indéfinissable regard et de son radieux sourire, sa pieuse mère retournait toute pensive aux travaux du ménage.

Un jour, Catherine était alors dans sa sixième année, on l'avait envoyée avec son frère Etienne, le compagnon ordinaire de ses jeux, porter un message à leur sœur Bonaventure. La soirée était calme et les enfants, subissant le charme de l'heure où tout dans la nature semble se recueillir, gagnaient à pas lents la maison paternelle. Ils traversaient l'étroit vallon de Vallepiatta qui sépare le dôme du couvent des Frères Prêcheurs : Etienne montrait à sa sœur l'église Saint- Dominique , dont les hautes tours et la vaste nef de briques se détachaient en silhouette sombre sur l'horizon rouge encore des derniers feux du soleil. Tout à coup, Catherine s'arrêta les yeux fixés au ciel. îtes

passants la regardaient avec surprise, les bestiaux descendant à l'abreuvoir allaient et venaient autour d'elle, et Fenfant, toujours immobile, semblait ne rien voir, ne rien entendre. Etienne avait continué sa marche ; il était d^jà loin, quand, impatienté du silence de Catherine, il se retourna et l'aperçut ainsi au milieu du chemin. «Que fais-tu? Viens ! » lui cria-t-il en courant à elle et en lui prenant les deux mains. Comme si elle s'éveillait d'un songe, l'enfant baissa les yeux sur lui, puis elle les releva au ciel et fondit en larmes. « Âh! « si tu voyais ce que j'ai vu, tu ne m'aurais pas trou- « blée. y> Dans une nuée flottante, au-dessus du pignon de l'église Saint-Dominique , Catherine contemplait Notre Seigneur Jésus-Christ ayant à ses côtés les apélres saint Pierre, saint Paul et saint Jean. Il étaii usis sur un trône lumineux, revêtu d'ornements pontificaux et couronné d'une tiare. Le Maître souriait, sa main s'étendait sur Catherine pour la bénir, quand, n la voix d'Etienne, tout avait disparu *.

Le sourire du Seigneur Jésus laissa dans l'âme de Catherine une impression ineffaçable. Pourtant elle no 8'en ouvrit à personne et garda les grâces de l'enfance tout en ne vivant plus de la vie des enfants. Le Sauveur, qui l'attachait à lui, développa les forces de son intelligence comme celles de son cœur. Sans l'intermédiaire d'aucun enseignement, l'EspritSaint lui révéla l'histoire des Pères du désert et des saints, afin qu'elle imitât leurs vertus. Elle vécut donc dans la prière et la mortification, retranchant chaque jour sur sa nour-

1. Une pierre commémor&tive, une épigraphe, une fresque pciaie au xvin* 'siècle par Nasini et récemment refaite par MafTei. indiqneol l>ndroil môme où Catherine s'arrêta.

rituro, cherchant la solitude pour s'examiner sur ses fautes, 8*en humilier, s'exciter à Tamour des souffrances et prendre en secret la discipline. Bientôt quelques-unes de ses compagnes, attirées par le charme uxtrèmo de sa parole, voulurent suivre son exemple ; ces toutes jeunes enfants formèrent une sorte de communauté unie pour les prières et même pour les austérités. Mais la naïve supérieure sentait comme un invincible besoin de solitude et un matin elle partit à la recherche d'un désert. Par habitude, elle prit le chemin qu'elle connaissait le mieux, celui qui conduisait chez sa sœur Bonaventure, puis elle dépassa l'ancienne porte Saint-Ansano comprise dans une enceinte intérieure de la ville. A peine sortie des murs elle se trouva au milieu des chênes verts qui enveloppaient Sienne de leurs épais ombrages. Les rayons du soleil levant étaient encore trop faibles pour pénétrer ces bois touffus, la nature à peine éveillée gardait le silence et respirait la paix, do sorte qu'apercevant dans le vague du jour naissant une grotte creusée sous le rocher, Catherine crut avoir découvert la Thébaîde et se mit en prières *.

Elle venait d'y entrer lorsqu'elle se sentit soulevée de terre. Déjà miraculeusement instruite des phénomènes de la vie surnaturelle, elle fut plus effrayée que joyeuse. Un tel prodige n'était-il point un artifice du

1. La porte Saint-Ansano était située où se trouve aujourd'hui l'église de Saint-Sébastien, près du jardin des enfants trouvés. Un ancien dessin de Sienne que M. l'abbé Toti a bien voulu nous communiquer ne laisse aucun doute à cet égard. La grotte où Catherine resta en prières était dans la région qu'on nomme Contrada délia Selva,

démon pour la détourner de son dessoin ? Le divin Maître, auquel elle confia ses craintes, y répondit par un conseil sur ses véritables devoirs, et, lorsqu'elle rédescendit sur la terre, elle était décidée à retourner dans la maison paternelle. Elle quitta donc la grotte, mais, éblouie parla clarté du jour, épuisée par un long jeûne, elle ne put retrouver son chemin et s'égara dans les bois. Seule dans ce lieu inconnu, à qui demander secours, sinon à Celui qui avait coutume d'exaucer sa prière ? Elle s'adressa à lui : aussitôt les anges l'emportèrent jusqu'aux portes de la ville. Lapa, la croyant chezBonaventure, ne lui fît aucune question, et Catherine pat conserver mystérieusement dans son cœur les grâces de sa première extase comme elle avait conservé celles de sa prem'ère vision. Elle les médita sans cesse : nuit et jour les paroles du Sauveur retentissaient à <on oreille ; elle voulait se donner à lui tout entière, et, sans comprendre encore la nature des sacrifices '{ue les saints offrent à Dieu, elle n'en trouvait aucun îrop douloureux pour Tamour de lui. Alors Jésus-Christ laissa l'amour devancer la raison, et il dicta lui-même à sa servante cette prière, qu'à peine âgée de sept ans elle adressa à la première des Vierges chrétiennes : « très « bénite et très sainte Vierge, qui la première entre « toutes les femmes avez voué votre virginité à Dieu et, « par sa grâce, êtes devenue la mère de son Fils, je vous

• supplie très humblement de ne point regarder mes

• më&dts et ma misère. Je suis une pauvre créature, « mais je vous prie de me faire la grâce de me donner < comme époux votre tf es cher enfant, Jésus-Christ, «car de tout mon cœur je l'aime et le désire. Je « TOUS promets et lui promets aussi que jamais je ne

ce prendrai d'autre époux et que je lui garderai ma « virginité. »

Après avoir prononcé son vœu, Catherine mena une vie encore plus mortifiée que par le passé; elle se châtiait rudement elle-même de la moindre faute et ne mangeait plus jamais de viande, ayant pour complices de cette privation son frère Etienne et le chat du logis. En même temps elle redoublait son culte envers ceux des saints dont l'apostolat avait gagné un grand nombre d'ftmes à Dieu. Lorsque le divin Maître lui fit connaître saint Dominique, elle voulut s'appuyer sur «cette ce colonne de l'Église. »

Le voisinage du couvent de Gamporeggi, situé non loin de la maison des Benincasa, entretint cette dévotion de Catherine. L'enfant voyait les Frères Prêcheurs, indifi'érents à la rigueur des saisons et oublieux de leurs fatigues, remplir sans trêve ni repos les dovoirs du ministère sacré : aussi son enthousiasme allaitil jusqu'à lui faire baiser la trace de leurs pas. Elle rêvait même d'imiter sa chère sainte Euphrosyne, de déguiser son sexe afin d'entrer dans un couvent de Dominicains. N'était-ce pas, pour elle, le seul moyen d'aller en de lointains pays évangéliser les âmes? Mais ces rêves d'une imagination ardente ne détournaient pas Catherine de ses devoirs les plus simples et ne l'empêchaient pas d'être pour sa famille un exemple vivant. Un jour elle fut envoyée par sa mère à la paroisse. Il s'agissait de demander au curé une messe votive de saint Antoine. L'enfant obtint ce qu'elle souhaitait, puis ello resta à l'église' jusqu'à la fin de l'office. Quand elle rentra au logis elle trouva sa mère inquiète de son absence et fut accueillie par un dicton en usage

dans le peuple de Sienne: « Maudites soient les langues qui ont assuré que tu ne reviendrais point ! » Catherine se tut. Mais entraînant sa mère à l'écart elle lu dit quelques instants après avec une humble gravite : « Dame mère, je vous prie de ne maudire personne à cause de mes fautes. Punissez-moi ou frappez-moi , si vous le voulez, mais vous n'avez point le droit de maudire autrui. Quand je vous l'entends faire, ce m'est une trop grande peine. » Touchée d'une pareille réflexion, surprise de tant de sagesse chez une enfant do dix ans, Lapa instruisit son mari de ce trait de leur fille et Jacques Benincasa remercia Dieu ^

Pendant qu'une si douce paix régnait sous le toit des Benincasa, la ville était agitée par une des nombreuses révolutions qui trop souvent troublaient la république. La Seigneurie des Neuf^ alors au pouvoir, appartenait an Popolo maggiore^ c'est-à-dire à la classe la plus élevée du peuple; elle avait chassé du gouvernement les anciennes familles consulaires, dont l'autorité était déjà mise en échec par le Podestat étranger que Sienne s'était donné. A cette heure le gouvernement se voyait combattu, d'un côté par la démocratie qui croyait exercer un droit en réclamant sa part d'autorité, et de l'autre par les nobles prêts à s'allier à tout ce qui voulait renverser les Neuf. L'empereur Charles IV, qui dans ces troubles fut successivement auxiliaire, maître et vaincu, prêta son secours à la coupable coalition ; bientôt la Seigneurie, chassée par les armes, céda la place à une magistrature composée de douze membres tous sortis

1. Vila Aucl. Fr. Raimundo. Pars I, cap. i ei ii, p. 859-853. — Sappl. Vite , Pars I, Tr. I. (Voir Bibiiogr. C.) — Corso Cron. ?ioiT Bibiiogr. G - XXXVH.)

du Popolo minuto. Le collège de gentilshommes; qu'on y adjoignit s'avoua que la démocratie s'était fait la part du lion. Au fort do ces désordres on pilla les palais, on brûla les ateliers, et Jacques ne dut sa sécurité qu'à sa communauté d'opinions avec la nouvelle Seigneurie, qui comptait parmi ses membres des parents de Nicolas Tegliacci *, le mari de Bonaventure. Peu après les Benincasa étaient les témoins impuissants des fautes et des excès de leur propre parti. Tant que leurs adversaires avaient eu en main le pouvoir ils se consolaient des fautes par la critique, des excès par le mépris; maintenant que leurs amis allaient de révolutions'en révolutions, ils se dirent qu'ils n'étaient vraiment malheureux que depuis qu'ils se sentaient responsables de leur malheur '. Catherine, trop détachée d'elle-même pour n'être pas accoutumée à lire sur le visage de ceux qu'elle aimait, s'aperçut du découragement de son père et de ses frères, et elle chercha à les distraire par de tendres caresses.

1. Le premier Capitaine du peuple (l" mai 1355) fut ser Sozzo Tegliacci.

2. Malavolli, iib. VI, P. II, p. 108-117. — S?cna ed il 8U0 territorioj Siena, 1862, in-8*, p. 25.

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