‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 6 sur 116 · CATHERINE DE SIENNE EN LUTTE AVEC SA FAMILLE · texte numérisé non relu

CATHERINE DE SIENNE EN LUTTE AVEC SA FAMILLE

Rara virtù non già d'umana gente, Sotto biondi capei canuta mente.

(Petrarca, Son. CLIX.

... la suora sua Bonaventura Morendo in parlo al purgator fu andata ... unanotte costei... cosi disse Son stata in purgator fîno a questa hora.

(Pollio PoUastrino, Laude délia S«" Catharina.)

Jeaneste de Calhcrioe. ~ Ses parents songent à la marier. — Elle subit rinflaence de sa sœur Bonaventure. — Son repentir. — Son confesseur le P. Thomas délia Fonte. -^ Les mauvais traitements qu'elle endure. — Elle déclare sa résolution d'être toute à Dieu. — Son séjour aux bains de Vignone. — Elle tombe dangereusement malade de la petite Yérole.

Catherine Benincasa avait passé son enfance dans une telle union avec Jésus-Ghrist, elle se sentait si complètement à lui seul, qu'elle éprouva une pénible surprise, quand au moment où commençait sa treizième innée, ses parents lui parlèrent de se marier. L'heure ne lui semblait pas venue de révéler le vœu qui la

liait à son divin Époux : elle se contenta donc de se tenir dans la retraite et de chercher à plaire plus à Dieu qu'aux hommes.

Mais, si elle résistait aux efforts que faisait sa famille pour lui donner des habitudes confondes aux goûts de la jeunesse, il devenait difficile à la jeune fille de vivre selon son attrait. Suivant l'usage du pays, elle ne devait plus sortir seule de la maison paternelle et toutes ses pratiques étaient contrôlées. Alors s'engagea entre elle et le monde qui l'entourait une lutte sourde, où Ton craignit de la voir victorieuse, si bien qu'après quelque temps Lapa appela à son aide Bonaventure, la sœur favorite de Catherine. La jeune fille pourraitelle se soustraire au don de persuasion de Bonaventure quand on avait vu Nicolas Tegliacci, dont l'atelier retentissait sans cesse de libres propos et de folles chansons, changer lui-même de langage et imposer silence à ses amis sous l'influence de sa pure et charmante femme ? Le combat ne fut pas long entre Bonaventure, qui ne croyait pas mal faire en secondant les desseins de sa famille, et Catherine, qui puisait une sécurité trompeuse dans les vertus de son amie préférée. et Quel péché y avait-il à se laisser parer des mains de a sa sœur pour ne point contrister une mère raisonna- « ble et chrétienne?» disait Bonaventure. Elle prenait alors la frêle enfant, l'emprisonnait dans un étroit vêtement de couleur harmonieuse fait pour dessiner le gracieux contour de ses bras et de sa taille, puis elle lui attachait sur les épaules la tunique romaine dont les draperies prêtent au maintien une chaste dignité. Des fards de Florence préparés avec art rehaussaient l'éclat du teint de la jeune fille, ses paupières noircies

donnaient de la vivacité à son pénétrant regard et ses blonds clieveux, teints de reflets d'or, ondulaient autour de sa tête, petite et irréprochable de forme, comme celle d'une statue grecque. Elle était si belle ainsi, que Bonaventure, songeant avec complaisance à Tétat prospère da commerce des Benincasa, voyait déjà les Siennois se disputer la main de Catherine. Pourtant, Catherine se gardait bien de paraître à sa fenêtre ou sur le seuil de sa porte à l'exemple de ses voisines; elle se montrait même peu à sa famille, craignant la rencontre des apprentis de son père, et la vue d'un homme la faisait fuir avec une telle rapidité qu'on la croyait enlevée par les anges comme aux jours de son enfance. Ce no fut pas assez pour Notre Seigneur; il fit comprendre à Catherine combien il trouvait ses nouvelles occupations indignes d'elle et de lui.

C'était à l'approche de la nuit; la jeune fille retirée dans sa cellule priait à genoux devant son crucifix, quand elle fut distraite par de frivoles désirs de parure, vaines pensées que le signe de la croix sembla d'abord chasser, puis qui revinrent bientôt la troubler. Par l'imagination, elle se voyait dans les fêtes du monde sous les riches habits des jeunes épouses, et ses rêves lui plaisaient tellement que, tout effrayée, elle invoqua le secours de son immortel Époux. Aussitôt elle fut consolée par une douce vision. La Vierge Marie tirait du côté entr'ouvert de son Fils la robe nuptiale des élus dont elle revêtait Gatberine pour l'éternité ^ Mais le Dieu jaloux ne permit pas qu'on lui disputât davantage ce cœur oi!l il

1. B. Raim. Para I, cap. ii, p. 865, et Pars III, cap. vi, p. 952- ^. - Sappl. YiUe, Para I, Tr. I.

prétendait régner seul. Un malin du mois d'août, tandis que dans la belle campagne de Sienne la nature entière saluait le soleil levant, la mort vint subitement enlever Bonaventure qui, éblouissante de santé et de jeunesse, attendait les joies de la maternité *. Le coup était imprévu. Dieu l'expliqua à Catherine pendant une extase et lui dit que pour avoir voulu la détourner de sa vocation Bonaventure endurait les peines du Purgatoire. Le soin de cette chère âme domina Ja cruelle douleur de la séparation. Fléchir la justice divine devint Tunique souci de la jeune fille. Ses prières montèrent à Jésus-Christ et son sang jaillit sous les coups redoublés de la discipline jusqu'au jour où Bonaventure purifiée lui apparut dans la gloire des élus.

Alors Catherine commença à pleurer ses propres défaillances. Aimée par Jésus-Christ dès sa tendre enfance, n'avait-elle pas abandonné le divin Maître comme le jeune homme de l'Evangile, qui, appelé par le Sauveur, retourna vers les biens de la terre et ne le suivit pas ? Séparée de tous par sa consécration volontaire à Dieu, ne s'était-elle pas reprise pour se donner aux créatures ? Là foi lui rendait présent le lien qui l'enchaînait au Tout-Puissant, elle voyait son infidélité aux lumières éclatantes dont elle jouissait, de sorte qu'elle osait à peine s'adresser directement à Notre Seigneur. Sainte Madeleine devint sa médiatrice. « Donnez-moi, » lui disait-elle, « la consolation d'entendre moi aussi de « Jésus-Christ : Tes péchés te sont remis. » A cette pensée de nouvelles larmes coulaient sur son ancienne

1. Nec. Ck)n. S. Dom. 1362. Dom. Bonavenlura filia Jacobi tincl. de Fonlebranda uxor Nicoiai Tegiiacci sepuita est die décima augusti.

ikute, derechef elle demandait Tabsolution de ses infidélités déjà pardonnées «t étonnait son confesseur en se croyant digne des peines de Tenfer parce qu'elle avait préféré sa sœur à Jésus> Christ.

Ce confesseur était un homme d'une grande piété ; OQ le nommait Thomas della Fonte, et le mariage de son parent Palmiero Nese della Fonte avec Nicole, une des sœurs aînées de Catherine, l'avait depuis longtemps allié à la famille Benincasa. L'amitié resserrait encore les liens créés par la parenté, et au moment où la mort de Bonaventure attristait le foyer de ses parents, leur jeune ami devenu prêtre du Seigneur et religieux de Saint-Dominique en était le consolateur. Le zèle du P. Thomas, son inépuisable charité, le don de la direction des âmes qui se faisait sentir à ceux qui cherchaient le joug de Dieu, attirèrent à lui Catherine. Bien qu'il n'eût guère plus de vingt-cinq ans, la jeune fille s'ouvrit à lui de ses visions et de ses extases devenues assez fréquentes. Peu accoutumé à la haute perfection, parce qu'il n'avait encore dirigé que des âmes simples, le P. Thomas crut bien faire en ramenant sa pénitente à une vie pratique et active. Il alla même jusqu'à parler à Catherine d'épouser un cousin des Benincasa qui demandait sa main. Lapa réclamait cette satisfaction après le chagrin causé par la mort de Bonaventure, chagrin que Nicolas Tegliacci rendait plus poignant encore en songeant déjà à se remarier. Catherine oinvoqua pas son éloignement pour un lien dont elle voyait en ce moment même la fragilité : elle avait un meilleur argument, son vœu, qu'elle révéla au P. Thomas.

Comprenant qu'il y avait sur cette âme une direction

supérieure à la sienne, le religieux, après avoir mûrement réfléchi, et peut-être pour éprouver l'esprit de sacrifice de sa pénitente, lui conseilla de couper sa longue chevelure. Catherine fit tomber avec joie à ses pieds cette auréole dorée, car dépouiller son corps, c'était l'orner pour Theure glorieuse de la résurrection, mais, afin de ne point affliger sa mère par la vue d'un tel changement, elle s'enveloppa la tète du voile blanc des matrones, et, comme elle dédaignait toute parure, ses parents crurent qu'une recherche de mortification la portait à cacher ses cheveux. Le jour même un incident fortuit leur révéla la vérité. Lapa raisonnait avec une cousine du jeune homme qu'elle ferait épouser à sa fille. Catherine l'entendit et, ne voulant pas encourager ces espérances, elle déclara avec fermeté qu'elle ne se marierait jamais. « Si je te mets la main dans les a cheveux, je t'en arracherai plus de sept, » s'écria Lapa, employant une menace familière aux Siennois. « Prenez-les, si vous le pouvez, ma mère, «dit doucement la jeune fille en ôtant son voile *. Le chagrin de Lapa fut si bruyant que toute la maison accourut. La tète rasée de Catherine fit éclater en reproches Jacques Bcnincasa et ses fils : «Méchante femme», criaient-ils, « crois-tu donc échapper ainsi au fiancé que tu re- « doutes? Que tu le veuilles ou non, tes cheveux repous- « seront, et, si tu ne te maries pas, ta vie sera telle que « tu désireras la mort. »

En effet la pauvre fille ne connut plus un instant de repos. La servante chargée des plus rudes travaux du ménage venait de tomber malade: on obligea Catherine

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