Lettera
était une loi pour la plupart des monastères du Siennois avec lesquels elle avait de fréquents rapports. Les pieuses veuves de Sainte-Marthe qu'elle avait protégées auprès du Sénateur de Sienne Técoutaient souvent parler de leur patronne « si hospitalière envers Notre I Seigneur » et elles comprenaient que Catherine appartenait à la race des saintes. Un peu au delà des remparts, près des reliques du Bienheureux Tolomei, le» Olivetains de Saint-Benoît se laissaient exhorter par leur jeune compatriote à Tétude, au travail, à l'amour de la croix. Elle prêchait l'obéissante à ceux qui étaient en-^ clins à s'y soustraire ; elle retenait dans cet ordre, dont la règle est pénible à la nature, plus d'une âme disposée à se reprendre et à demander le repos à une Reh ligion plus clémente. Au couvent de Monte Oliveto Maggiore, le Général même de l'Ordre la vénérait. Jadis il lui avait permis d'intercéder pour un religieux coupable, et les termes de la requête de Catherine s'étaient gravés dans sa mémoire. « Comment portera-t-on « le joug du gouvernement des âmes sans offenser le « Seigneur? » lui avait-elle dit , « si on n'a pas le cœur « plein d'amour. » — Quant au Prieur, il recevait avec joie les postulants que lui envoyait la Tertiaire domini* caine, sûr de trouver en eux de futurs saints.
Les Chartreuses qui couronnaient les collines proches de Sienne, Maggiano et Belriguardo, s'ouvraient pour Catherine. Là, on la comprenait sans peine quand elle déclarait que vivre, c'est lutter, et que la vie serait une honteuse défaite, si on ne triomphait pas de soi-même. Parfois elle allait jusqu'à Pontignano où les chartreux, abrités sous les vigoureux chênes verts et les pins altiers qui couvrent la montagne, voyaient fuir devant
190 SAIi^TK CATHERINE DE SIENNE
eux les longues lignes d'un paysage plein de grandeur. Au sein de cette paisible nature, elle leur rappelait que pour des chrétiens il n'est point ici-bas de vrai repos *.
Mais de tous les saints lieux qui attiraient Catherine, nul ne lui plaisait autant que Saint-Léonard délia SeWa di Lago. Cette retraite des Ermites de saint Augustin s'élevait sur la rive d'un petit lac entouré de hautes futaies ; le site même invitait au recueillement, car le regard arrêté par les forêts ne pouvait errer en liberté que sur le ciel, et, s'il s'abaissait vers la terre, c'était encore le ci#l qu'il voyait reflété dans les eaux dormantes du lac. Sous d'épais chênes verts, au milieu des rochere dont les grottes offraient un asile aux ermites désireux de cacher leurs austérités, on montait au couvent de Lecceto, d'où le Prieur semblait dominer sa famille spirituelle, répandue à Saint-Léonard et dans les bois '. Ce Prieur était un converti de Gathc* rine, le compagnon de ses récents voyages, Jean Tantucci, qui se disait incapable de vivre sans les enseignements de sa mère selon la grâce. Catherine, accablée de douleur par la conduite des Siennois, alla s'entretenir avec lui des devoirs imposés aux serviteurs de Dieu par les malheurs de l'Ëglise, et elle passa à Léo ceto les premiers jours du mois de janvier 1376.
Au milieu même des solitudes où saint Augustin avait vécu avec ses amis, elle se plut à entretenir les
1. Letlere 30, 34, 35, 36, 37, 76, - 8, — 33, — 141, 169, 187, - 287, — 39. Le magnifiqse couvent de Pootignalio est à demi ruiné, il sert de demeure à des paysana. La cbapelle seule reste debout.
2. On a desséché le lac, et tout ce beau pays est maintenant cultivé.
VOYAGES JBIN TOSCANE 191
Ermites du fondateur de leur ordre» Gomme on la trou* vait pluB affirmative que saint Augustin Bur la fréquente eommunion, puis qu'elle désirait recevoir chaque jour le corpe du Rédempteur, elle repartit gaiement à un évêque qui Ten reprenait : « II ne me suffit pas « d'être bonne une fois par an, une fois par mois, ou « une fois par semaine, il m'est nécessaire de l'être « tous les jours : aussi saint Augustin a*t-il raison de a ne pas me blâmer absolument:. » Nul ne la contredit à Lecceto, où sa vertu était attestée par de nombreux miracles. L'un d'eux fut un bien&it durable pour les moines, car la Sainte changea les eaux bourbeuses d'une mare en une source limpide*
Ge n'était pas seulement pour la douceur des discours de Catherine ou pour ses miracles que le Prieur de Lecceto s'était réjoui de sa venue. Gagne lui-même à Dieu par la Sainte, il entendait qu'elle dirigeât seg religieux. Les £rmi^es de saint Augustin la connaissaient déjà; tous devinrent ses disciples. A ces hommes qui vivaient seuls en présence de Dieu elle rappelait le prochain* « La condition de l'amour», leur disait-elle, « est d'aimer tout ce qu'aime la personne aimée \n ils doivent donc prier et souffrir pour les créatures ra^ chetées par le sang du Christ, pour des créatures qu'ils ne verront jamais et dont ils ne recevront aucun retour ^
Parmi les solitaires de Lecceto était un Anglais d'une haute sainteté, ce Guillaume de Flete que Dieu lui-môme
1. Aie. mûr.» p. 15. Alcuni di«c. La cellule qu'oompatt Catherine est aujourd'hui une chapelle dans laquelle on lit rinscription suivante: Siale hic^viator, et has xdeserectas aB, Joanne Incontrio, Anno MCCCXXX, uhi seraphica Catharina Senenaiê spotiêum receplatnt ChrUtvimy venerare mémento, Lettere 80, 17, &!, &2.
avait miraculeusement donné pour ami à Catherine. Bans le monde des âmes où tous les deux vivaient, pendant leurs visions, ils s'étaient connus et aimés. Les lettres de la jeune Sainte avaient été utiles au vieil ermite; sa présence le fut plus encore, surtout pendant l'hiver de 1376. Sans le remarquer Guillaume de Flete s'était peu à peu fait une règle personnelle dans la règle de sain t. Augustin. Tout ce qui l'arrachait à ses mortifications et à ses oraisons lui semblait un supplice. Parfois même il discutait la volonté du Prieur. « Igno- « rant, » dit la pauvre tertiaire illettrée au Bachelier célèbre par sa science, « ne sais-tu pas que la pénitence « corporelle est un moyen, non un but ? Ne sais-tu pas ce que le désert où se plaît le Christ est en nous-mêmes, a dans la cellule intérieure creusée par la connais- « sance de notre néant? Ne sais-tu pas que l'austérité et a la retraite sont inutiles, si nous ne soumettons pas a notre volonté? » Catherine ii^^truisait Guillîeiume, Guillaume écoutait Catherine, Dieu les avait réunis à cette fin.
Cependant les disciples que Catherine avait dans le monde rivalisaient de zèle avec les disciples qu'elle avait dans le cloître. Aussitôt après son retour de Lecceto ils accoururent à elle « les mains pleines du fruit a de leurs travaux, » c'est-à-dire des âmes qu'ils prétendaient ranger sous sa loi. L'un d'eux qu'elle avait jadis réconcilié avec ses ennemis lui amena Etienne Macconi, jeune chevalier dont la famille était alors en lutte ouverte avec les Tolomei et les Rinaldini. Ces
. 1. Grott. Note 28 de la Legg. Min. Lettere 66^ 64, 128. Relat.d> na dottriDa scritta neir annqdel Signore 1376. (Voir Biblipgr. i, I.) .
puissants seigneurs ne voulant se prêter à aucun accommodementy la médiatrice de toutes les querelles saurait les y décider. Etienne éprouva une vive surprise en voyant Catherine. U croyait trouver à Fontebranda une timide religieuse, ignorante du monde, que sa visite embarrasserait. Elle ne se montra au contraire inférieure à personne par son langage et ses manières; elle vint à lui, le reçut affectueusement comme une sœur qui recevrait son frère après une longue séparation, et lui promit que, s'il se réconciliait avec Dieu, elle le réconcilierait avec les hommes, sans blesser la délicatesse deThonneur des Macconi. Le jeune homme confessa ses péchés et la Sainte alla trouver les Tolomei sur lesquels elle avait de Tinfluence ^.
La femme du chef de cette noble maison. Honorée degr Agazzari, se souvenait encore du temps où elle eniretenait Catherine de ses inquiétudes maternelles. Son fils Jacques, livré à, la violence d'un tempérament indompté, prenait aux "émeutes une part sanglante. Ses filles Geneviève et Françoise ne vivaient que pour les triomphes du monde, et l'orgueil seul les empêchait de succomber aux passions qu'elles se plaisaient à éveiller en autrui. «Que faire? » disait Honorée. Catherine pria Dieu jusqu'au jour où Geneviève et Françoise coupèrent les blonds cheveux dont elles étaient vaines et se dépouillèrent de leurs riches parures pour revêtir Thabit de saint Dominique. Jacques était absent. Il revint à la hâte, exhalant sa colère contre les téméraires qui osaient se mêler des affaires de sa maison. Chemin faisant, il en parlait à Mathieu, son frère cadet. « Je t'assure,