‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 55 sur 116 · Gambacorti · texte numérisé non relu

Gambacorti

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« «ffet le déshoniiaiir de Dieu et la corruption de I l'ÉgliM. Ne nous étonnons pas ensuite, si Dieu nous I envoie ses châtiments et ses fléaux ; nous les avons « mérités. Jq vous prie de faire virilement et aveo « crainte de Dieu ce que vous avez à faire. »

« On m'a dit que vous deviez pourvoir le Maître de c notre Ordre d'un autre bénéfice. Je vous prie donc^ « pour l'amour du Christ crucifié, que, s'il en est ainsi, « vous nous donniez un bon et vertueux Vicaire, TOrdre « en a besoin, tant il est dégénéré. Vous pourrez en « conférer avec messire Nicolas d'Osimo et avec l'arche- « vèquo d'Otrante, je leur écrirai à ce sujet. » -» Pour finir, la Sainte s'inclinait devant le Pontife : «Je vous « demande humblement votre bénédiction. Pardonnez « à ma présomption d'avoir osé vous écrire. »

Dans cette lettre Grégoire trouva des règles pour tonte sa conduite. Sut-il pleinement en profiter? Ré* iolat*îl sur l'heure de tenter avec énergie tout co qu'il anit jusqu'alors tenté avec plus de bonne volonté que de persévérance, la croisade, la paiz^ le retour du Saint* Siège à Rome, la réforme du clergé? Se repentit-^il d'avoir choisi des Cardinaui indignes parmi lesquels rime prophétique de Catherine discernait les instru* ments du schisme et même un futur antipape? Lui senl aurai! pu le dire, et sa réponse à la Sainte est restée un secret; mais des messages de la cour d'Avi* gaen à Lucqucs et à Pise firent espérer que les avis de l'humble Siennoise n'avaient point été inutiles, et ses lettres réitérées au Pape prouvèrent que, si elle n'était pas obéie en tovies choses, elle était du moins Matée.

lyaketd GÉtherne avait esquissé à grands traits l'état

d'âme du Pape : à grands traits aussi elle avait esquissé Tétat de la Chrétienté; maintenant elle entrait dans plus de détails. « Très Saint et très Révérend Père dans « le Christ doux Jésus, » lui disait-elle, « je désire <K vous voir en paix avec vous-même te avec vos enfants. <c La paix, voilà ce que Dieu réclame de nous... Hélas! « il ne veut pas que nous nous occupions de la puissance ((et des richesses temporelles au point de ne pas voir (( quelle destruction des âmes et quel déshonneur de a Dieu cause la guerre. »

« Vous pouvez dire. Très Saint Père : En conscience, ce je suis tenu de conserver et de reprendre ce qui apparue tient à la Sainte Église. Hélas! c'est vrai, je l'avoue; ce mais la chose la plus précieuse n'est-elle pas celle o qu'on doit le mieux défendre? Le vrai trésor de l'É- « glise est le sang du Christ donné comme prix des « âmes et non comme prix des richesses temporelles. « Si vous êtes tenu de conserver et de reconquérir le « trésor de la Seigneurie des villes que l'Église a perdu, ce combien davantage êtes-vous tenu de reprendre tant ce de brebis qui sont un trésor de l'Église... Paix, ce paix, paix donc par l'amour du Christ crucifié I Ne ce considérez point l'ignorance, l'aveuglement et l'or- (( gueil de vos enfants... Dans ces guerres et ces malce heureuses aventures, je ne vois pas que vous puissiez ce jouir d'un moment heureux... ces calamités arrêtent a votre désir de réformer votre Épouse, de la réfonner, « dis-je, en lui donnant de bons Pasteurs et de bons ce Recteurs. Vous savez que pendant la guerre il vous ex est difficile de le faire; comme vous croyez avoir ce besoin des princes et des seigneurs, il vous semble que <K la nécessité vous contraint à faire des Pasteurs à leur

« gré et point au vôtre!... La guerre et le manque de « vertu, voilà les deux raisons pour lesquelles TÉglise f perd et a perdu ses biens temporels. »

Au sujet de la croisade la Sainte n'était pas moins éloquente. « Levez l'étendard de la très ardente, de la a très douce croix, » disait-^Ue, « car tous courront à a Todeur de la croix, même ceux qui vous ont été le « plus rebelles..* Vous les prendrez, eux et leurs per- « sonnes, et ils vous aideront à faire la guerre aux a infidèles! »

Dans la ferveur de son zèle Catherine voudrait voir le Pape, elle voudrait lui parler, l'enflammer du désir qu'elle éprouve elle-même de donner sa vie pour les créatures de Dieu. Les hommes sont méchants, orgueilleux, ingrats, mais Ils étaient tels quand Jésus les racheta de son sang. Le Vicaire ne suivra-t-il pas l'exemple da Maître? Comme un agneau au milieu de loups cruels, Grégoire est au milieu de mauvais conseillers qui dévorent les âmes. Catherine lui envoie son fidèle Néri : peut-être confiera-t-il quelque secret à ce messager. i Car nous ne pouvons pas écrire tout ce que nous vou- « drions , » insinua-t-elle en terminant sa troisième lettre au Pape.

Une telle parole révélait la connaissance surnaturelle du caractère timide de Grégoire. Ce fut cette connaissance qui inspira la correspondance de Catherine avec divers prélats dont elle devinait l'influence sur le Souverain Pontife. Le cardinal Orsini, fils spirituel de la Bienheureuse, instruit à l'école de ses visions, Jaeq[ues d'Itri, archevêque d'Otrante, seront «lesco* lonnes, les champions fidèles de l'Église. » Us encourageront, ils soutiendront le Pape dans ses projets de

paix, de réforme et de croisade. Unie à celle de Dieu, leur Tolonté prévaudra contre les hommes, contre les démons. Le secrétaire du Pontife, Nicolas d'Osimo, envisagera les récompenses promises aux serviteurs désintéressés de l'Eglise, récompenses sans bornes, car même ies mondains qui servent l'Église par intérêt seront généreusement rémunérés, puis, dût-il lui on coûter la vie, il dira la vérité à son maître. La Térité, la voilà : si la paix n'est pas conclue, Grégoire XI sera durement puni de son inanque de sollicitude et Dieu lui demandera compte des âmes perdues. Catherine n'a jamais vu Pierre Orsini, diplomate célèbre au Sacré-Collège, et pourtant le cceur de cet ambitieux est sans secrets pour elle. En ce Prélat elle prétend exciter de nobles ambitions. Songe-t-il à la gloire éternelle qu'il acquerra, i i, faisant conclure une paix miséricordieuse, il « ressuscite lès fils morts de l'Eglise? » Cependant Caiherine ressentait vivement chaque nouvelle épreuve de la papauté. Elle voyait se révolter Bologne, la dernière ville qui tint encore pour le Saint- Siège, elle apprenait que les ambassadeurs florentins envoyés à Avignon sous prétexte de négocier la paix employaient leur éloquence plus à accuser les Légats qu'à excuser les rebelles; enfin, aux malheurs succédaient les fautes. Le Pape insulté, méconnu, dépouillé de tous ses biens, lançait contre ses ennemis l'excommunication et l'interdit. Il y avait là de qpoi décourager le caractère le plus confiant en soi. Mais ce n'était pas en * elle-même que Catherine puisait sa force ; elle n'agissait pas par des vues personnelles, et plus les obstacles paraissaient insurmontables, plus elle comptait sur le secours divin. Le Pape était alors sourd à sa^ix:

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elle se tourna du côté des Florentins. La justice du Saint-Siège leur laissait encore le temps de se soustraire au châtiment par la soumission*; il fallait les y décider.

D'abord elle s'adressa aux hommes qu'elle dirigeait depuis 1374 ; ils étaient nombreux et appartenaient aux diverses classes, aux divers partis. Tous se montrèrent ardents à la servir -, plusieurs avaient de l'influence ; l'un d'eux surtout lui fut de puissant secours. CéUit un des Prieurs des Arts, Nicolas Sodérini , célèbre dans la République par l'élévation du caractère et « l'esprit de paix qui est le signe distinclif des vrais c disciples du Christ. » Dès la révolte de Florence, il avait été averti par Catherine du châtiment qui en serait la suite, châtiment d'autant plus terrible que les or^* gueilleux Florentins « remplissant l'office des démons « entraînaient les autres créatures de Dieu à commettre « la faute qu'ils commettaient eux-mêmes. » Grâce à la Sainte, Sodérini remplit au contraire «l'office des anges « intermédiaires entre l'homme et Dieu ; » il s'employa pour la paix auprès de ses collègues et leur communiqua les letlres de la Dominicaine ^ Plus tard il les entretint de lïnfluence qu'elle prenait sur Grégoire XI, des espérances qu'en dépit de l'excommunication et de rinterdit cette influence lui faisait concevoir ; enfin, saisissant le moment où les Prieurs des Arts, qui formaient le seul parti vraiment modéré et patriotique de la République, voulurent teatw un effort pour se récon-

1. Som. délia Storia dj Lacca per G. Tommasi. Arch. Slor. ita- UiM, t X, lib. U, cap. vi, p. 253-254. Lettefe,185, 209, 118, 101, 223, 117,183,181,282, 133, 171.

cilier avec rÉglise, il les décida à s'adresser à Catherine afin de la prier d'envoyer Raymond de Gapoue à la cour d'Avignon, comme leur avocat, tandis qu'elle viendrait jusqu'à eux les conseiller sur leurs intérêts *.

Une telle proposition à une femme sans autorité n'étonna ni ceux qui la faisaient ni ceux qui la voyaient faire, car les droits et les privilèges de la sainteté étaient universellement reconnus; quant à la Sainte, habituée à marcher sans choix dans les voies où son Maître la guidait, elle n'éprouva ni surprise ni hésitation; sur-le-champ elle obtint que Raymond de Gapoue et Jean Tantucci partissent pour la Provence, et elle leur confia les lettres les plus pressantes à l'adresse de Grégoire XL « Vous qui gouvernez l'Eglise », répétait-elle avec la ténacité d'un esprit convaincu, « sachez que a votre puissance doit se manifester de trois manières. ce Réformez le clergé, chassez du temple les clercs qui ce vivent dans l'excès des jouissances. Si Dieu appauvrit tt l'Église, c'est afin de lui rendre avec son ancienne « pauvreté ses antiques vertus. Levez l'étendard de la « Sainte Groix, prêchez l'union contre les infidèles,, et « revenez à Rome. Siatemi uomo virile e non timoce roso , » s'écriait-elle dans son énergique langage ; ce puis elle ajoutait : <( G'est la main désarmée que celui a dont vous tenez la place a vaincu nos ennemis ; c'est sans armes à la main que vous vaincrez vous-même. »

Tout en se préparant à se rendre à Florence, Catherine entretenait une fréquente correspondance avec ses envoyés. L'impatience de son désir éclatait dans ses

1. B. Raim., Pars III, cap. vm^ p. 956. Divi Antonini chron., Pare m,Tit. XXIII, gXVI.

lettres au P, Raymond : « Dites au Christ en terre « qu'il ne me fasse plus attendre, » écrivait-elle ; « alors a comme le doux vieillard Siméon je chanterai mon a Nunc dimittis I » Parole pleine à la fois de prière et d^autorité, qui imposait d'autant plus que la Sainte sliumiliait davantage de ses péchés et les accusait de nuire au succès de ses prières.

Avant d'engager sa fidèle Servante dans des travaux où elle devait trouver plus d'une déception, le divin Maître la fortifia par des visions pleines de douceur, par des promesses pour le temps et l'éternité, et l'anniversaire même du jour où l'année précédente elle recevait de lui les ftigmates de la passion, il mit le comble à ses faveurs en lui dévoilant l'avenir de l'Italie et celui de l'Église. Elle vit les conciles futurs travailler à la réforme du clergé, et le Seigneur châtier les immondes, les cupides, les avares, afin de les convertir. Descendant ensuite tout le cours des siècles, l'Extatique contempla la régénération des peuples dans le sang du Christ. Elle ne vivait plus, pourtant Dieu lui mettait la croix au cou, l'olivier à la main, et l'envoyait annoncer la paiXy si bien que, se sentant comme en possession de ces joieSy pleine d'allégresse malgré la conscience des malheurs présents, elle s'écriait en appliquant une parole des Pères de l'Eglise à la révolte des Toscans : felix culpal heureuse faute !

Ce fut dans ces sentiments que la Dominicaine quitta Sienne, avec ses compagnes favorites et ses disciples dechoix. Etienne Macconi vit ainsi se réaliser la promesse qu'elle lui avait faite, et joyeusement il abandonna parcntSy amis, patrie, pour la suivre. La Sainte n'avait pas cessé de considérer Thomas délia Fonte

ilO SAINTE GATHEIUNË D£ SIENNE

comme son Père spirituel; elle Tuiiissait dans Hes prières àsioiii nouveau confesseur, les nommant les deux colonnes qui la soutenaient. Pendant l'absence du P. Raymond oUe obéit en toutes choses au P. Thomas, qui par ses propres progrès dans la perfection comprit mieux sa pénitente ; il la retrouva plus soumise encore, plus détachée d'elle-même que lorsque quatorze ans auparavant il la donnait au Tiers Ordre.

Le printemps répandait alors son charme sur It Toscane, et dans le val d'Arno la nature prodigue entourait Florence de ses plus riches parures. Quand au sein de ce riant et lumineux paysage les Siennois aperçurent devant eux la vieille cité guelfb qui, non contente d'exercer son esprit de conquête par ie commerce, les arts ou la guerre, s'épuisait en luttes intestines, ils se dirent que, si l'homme ne se reposait pas là, il n'était pas destiné à trouver le repos sur la terre.

Galherine n'ignorait ni les institutions de Florence, ni les attributions diverses des pouvoirs de la République. Les sept Arts majeurs et les quatorze Arts mineurs comprenaient, elle le savait, non seulement tous ks négociants et les ouvriers de la ville, mais encore beaucoup de nobles , contraints comme Dante à se faire inscrire dans d'humbles corporations pour sauver leur vie civile. Elle n'ignorait pas que la Seigneurie, chargée en temps ordinaire de la proposition des lois, du ponvoir exécutif, du droit de paix et de guerre, se composait du Gonfalonier de la justice et des huit Prieurs des Arts qui l'avaient appelée. De plus, le &it lui était connu, les lois étaient votées: d'abord par desCcdlègee composés des seize Gonfaloniers des milices popuauxquels on adjoignait douze Buoni-Uorninî, en-

«aile par le Conseil du peuple formé de quarante citoyens pris dans chaque guarliery des syndics de chaque art et des Capitaines du parti guelfe ; puis par le Conseil de la commune composé de deux cents citoyens tiiés indistinctement au Bort, même parmi les Grand» ou nobles, toujours opprimés dans l'État. Habituée à la simplicité du gouvernement divin, la Sainte ne pouîait s'empêcher de sourire en songeant que dans ces rouages si compliqués il avait encore fallu introduire (rois étrangers : le Podestaty qui jugeait en matière dvile et présidait au Conseil du peuple, l'Exéculeur, qui jugeait les crimes contre les particuliers et l'État;, et présidait au conseil de la commune, enfin le Ma^is* irai des art»^ qui était à la tête d'une sorte de tribunal commercial. Mais où Catherine voyait clairement la vanité des combinaisons humaines, c'est qu'au-dessus de tous ces pouvoirs il venait de surgir uno puissance temporaire dominant tout, les Huit de la guerre.

A la porte S. Pier Gattoliniyles Prieurs des Arts reçurent la Siennoise. Nicolas Sodérini voulait la conduire «lins son palais, o& sa femme Constance attendait les voyageurs ^, mais c'était le travail et non le repos que Gatlierine était venue chercher. Sans s'arrêter même pour secouer la poussière du chemin, elle traversa l'Amo et suivit les Prieurs jusqu'à leur palais, royale demeure que la République venait d'élever à la Seigneurie en iaisant, par un esprit invétéré de haine, porter àl'édi* fiée nouveau l'ancienne trace.des discordes civiles.

Les Prieurs seuls avaient appelé la Dominicaine; les Gonfaloniers, les Buoni-Uomini el, chose étrange, les

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