‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 63 sur 116 · LeUere · texte numérisé non relu

LeUere

faut voir la tertiaire siennoise », (lisaient les belles dames, et à'toute heure ces mondaines Tentouraient. Si, absorbée dans la contemplation de Dieu, Catherine échappait à leurs importunités par le silence elles l'interrogaient. Excitées par les plus folles convoitises, mobiles au gré de leurs passions, troublées par les déceptions ou par les remords elles se demandaient d'où venait la paix du cœur et de la volonté qui semblable à un accord harmonieux, existait en la Sainte.

« Pace divina, senz' alcuno affanno • Simile a quella ch*è nel cieloeterna, »

murmuraient-elles avec Pétrarque, leur favori, dans la langue qu'il leur avait rendue familière. Catherine n'éprouvait nul attrait .pour les nonchalantes Provençales. Certes elles faisaient facilement de jolis vers, les disaient d'un accent inspiré, les chantaient bien au son du luth ou de la citole, et se montraient surtout habiles à disserter sur l'amour, mais elles étaient incapables de dévouement et de sacrifice. Catherine les trouvait lâches quand elle les entendait mentir aux hommes et elle n'encourageait pas leurs mensonges à Dieu. « Puce rifions-nous de nos fautes, » leur disait-ejle, « brisons ce les chaînes du démon, nous parlerons ensuite du ce Christ crucifié. » Quand, éclairée par ses lumières surnaturelles, elle les voyait la proie du vice qui laisse le moins d'espoir de retour, elle se détournait avec une sévérité qu'aucune hypocrisie ne faisait fléchir. Cependant elle ne put empêcher qu'on se pressât en foule dans sa chapelle et dans l'église des dames de Sainte- Praxède afin d'assister à ses extases. La sœur du Pape

ayait obtenu de Raymond de Gapoue qu'il l'appellerait à jouirde ces pieuses merveilles. Un dimanche matin elle arriva conduite par Etienne Macconi et suivie d'une escorte bien plus nombreuse qu'il n'aurait fallu. Elys du Rogier de Beaufort, comtesse de Valentinois et de Diois, n'avait pas renoncé aux biens d'ici-bas. Mais si elle usait pleinement de tout ce que la terre peut donner, elle n'oubliait pas le soin de son éternité. En voyant Catherine transfigurée, élevée dans les airs, elle s'inclina dévotement et pria par l'intercession de la Sainte. Moins recueillies, les personnes de sa suite se demandaient d'où venait un pareil prodige. Pouvait-on croire à la bonne foi de l'extatique? Ces Siennois étaient si vaniteux ! Dante n'avait-il pas dit •:

c Or fu giammai a Gente si vana corne la Sanese? »

On convaincrait cette femme de supercherie et on détruirait ainsi l'influence qui menaçait de disperser la joyeuse cour d'Avignon.

Une enfant frivole et coquette, Marie de Boulogne, ({ui venait d'épouser le petit-neveu du Pape, Raymond deTurenne, trouva le mojen de s'assurer de la sincérité de Catherine. Elle a;yait lu la vie de Douceline, la Sainte aimée des Provençaux, et se souvenant qu'on la piquait avec des aiguilles sans qu'elle le sentit S elle tira une longue épingle d'or de ses cheveux et perça à plusieurs reprises les pieds nus de Catherine. Mais si le sang jaillit et colora les sandales de l'extatique celle-

!• Vida de Sancta Douceliaa. Hib. nat. t^'. fr. cod. 13503.

ci ne fit pas un mouvement, car le sentiment de la souffrance ne lui vint qu'avec Tusage de ses sens, bien après le départ de la princesse. Les tertiaires, indignées, prévirent alors que Dieu ne laisserait pas sans châtiment une pareille cruauté K

Le bruit qui s'élevait sur ses pas parut à Catherine une épreuve de plus dans sa vie tant éprouvée et elle ne s'en troubla pas, mais pour une partie de sa suite elle désirait voir finir ce long séjour à la cour Papale. Ses compagnes avaient atteint l'âge de paix où la lutte avec le monde extérieur est finie, l'âge où respérance n'est plus une passion, mais une vertu, l'âge où l'on ne peut plus se reprendre, où l'on jouit déjà du don de soimême que Ton a fait à Dieu. Lisa, Alix, Françoise, ne lui inspiraient aucun souci. Il n'en était pas de même de ses disciples. Plusieurs d'entre eux parvenaient à cet instant de la vie où la terre fait ses dernières offres :

Tôt jorns veiretz que val mens huei que ier.

a Chaque jour vous verrez qu'aujourd'hui vaut moins « qu'hier, » leur chantait-on avec le vieux troubadour Bertrand de Born. A la veille de* ce renoncement irrévocable à des biens qu'ils ne pourraient plus ressaisir, leur foi serait-elle assez puissante pour dominer tous les entraînements? se demandait Catherine, et quels entraînements ! Us étaient au sein d'une nature frémissante de jeunesse ; un ciel toujours changeant les invitait à goûter le charme de l'heure présente car l'avenir

1. Epist. Dom. Steph. La princesse Marie n'eut jamais d'enfaats ; les dévols de Catherine virent là une punition de la Providence.

était incertain. Des étrangers les entouraient, compagnons d'un jour, jouissant comme eux des richesses d'un pays auquel ils ne devaient rien, d'un pays qui n'avait pas vu naître leurs pères et ne verrait pas mourir leurs fils. L'amour venait à eux, non point avide d'éternité ; mais sans exigence, prêt à passer, ne laissant d'autre souvenir que « la car'e'l dous ris. » Cet amour savait la langue insinuante de la Provence, que Pétrarque appelait la voix du plaisir ; les mots n'étaient point familiers à l'oreille des Siennois, mais si leur esprit regrettait de n^ pas tout comprendre, leur cœur trouvait du charme à deviner. « Les créatures de Dieu « sont devenues une tentation aux âmes, » pensait Catherine et, navrée de ne pouvoir mettre sa responsabilité à la place de celle de ses fils, elle priait en silence et s'offrait à Dieu pour eux. Ne fallait-il pas qu'elle enfantât leurs âmes dans la douleur? C'était là sa maternité, maternité plus vraie, plus féconde, elle osait l'écrire à la mère de l'un d'eux, que la maternité selon la chair ^ Aussi, donner ses forces, sa jeunesse, sa vie n'est rien en comparaison des souffrances, des angoisses qu'endura Catherine pour le salut de ses disciples. Dieu accepta son sacrifice et tous ses fils spirituels étaient restés fidèles au Christ lorsque la Sainte croyant avoir dit à Grégoire XI tout ce qu'elle pouvait dire et fait, tout ce qu'elle pouvait faire, lui demanda une audience d'adieu,

Page 1