CHAPITRE XVn
(1377) POLirnUE DE CATHERINE DE SIENNE
Fnti miei Dio tî dea pace.
(Danle, Pnrg. XX
Laraperba Snbivgo deir naasa sapieBtia.
(F. Cagaani, io. on. di S. Cat.)
Voyages de Catherine. — Son infloence sur les Salimbeni. — Elle
pacifie le territoire siennois.
Un an ne s'était pas écoulé depuis son retour d'Avignon, que la Bienheureuse partait derechef, appelée à d'actifs travaux. Juscpi'alors Dieu l'avait avertie des desseins providentiels; cette fois il la fit marcher dans les ténèbres sans qu'elle vît le but où elle tendait, et il ne la prévint même point directement du premier pas qu'elle devait faire dans une voie nouvelle. Ge fut une des élues qu'elle avait contemplées en Paradis, Agnès de Montepulciano, qui lui apparut, et lui dit: « Pour le « service des âmes, il te faut quitter Sienne et visiter le « couvent de Dominicaines où je suis ensevelie, »
Docile, la Sainte ne rechercha pas quel service son Maître réclamait d'elle. Le ciel avait parlé, elle obéit, et se dirigea sur Montepulciano emmenant de nombreux pèlerins. Mue comme de coutume par une force invisible, elle arriva la première au monastère. Les religieuses la conduisirent aussitôt devant la châsse où reposait le corps de la Bienheureuse Agnès et s'agenouillèrent près d'elle, afin d'assister à la rencontre des deux Dominicaines. La vivante s'inclina pour baiser les pieds de la morte, mais celle-ci un instant arrachée au sommeil de la tombe se releva et vint au devant des lèvres de Catherine. Lorsque les compagnons de Catherine la rejoignirent, tout le couvent était ému de ce miracle. Soucieux de le constater, Raymond de Capoue rassembla les sœurs en chapitre général et les interrogea. Les unes trouvaient que ce prodige prouvait la sainteté de la tertiaire fsiennoise, d'autres protestaient du contraire. « Les intentions de la Bienheu- . <c reuse Agnès ne sont pas ce qu'on suppose, » murmura une vieille professe en baissant les yeux. « Ma <c sœur, » repartit finement le P. Raymond, «nous ne « vous interrogeons pas sur les intentions de la Bien- <( heureuse Agnès, nous savons que vous n'êtes ni c( son secrétaire ni sa confidente, nous vous demandons « si son pied s'est soulevé. » Gomme toutes ses compagnes, la religieuse affirma un fait qu'on ne pouvait niefv
Ainsi préparé aux miracles, on ne s'étonna point à Montepulciano quand à diverses reprises un,e hostie consacrée quitta la patène pour voler sur les lèvres de Catherine qui, ravie en extase, s'élevait dans les airs. Bientôt, la renommée de la Sainte, remplit non seule-
ment le couvent, mais la ville. Là, comme partout, son seul aspect attira les foules. Même les pécheurs les plus décidés à ne pas so convertir aimaient à s'approcher d'elle. Dès les premiers mots qu'elle leur adressait, ils étaient prêts à lui complaire. « Vous nous deman- « deriezd'aller à Rome ou à Saint-Jacques de Gompostelle « que nous le ferions , » s'écriaient-ils. « Seulement ne « nous parlez pas de nous confesser ! » Catherine tournait alors vers eux le pur regard qui avait reçu le privilège de lire dans les âmes. « Si je vous dis pourquoi vous a vous éloignez du sacrement de pénitence, m'obéirez- « vous ensuite? » Le pécheur acceptait une condition qu'il croyait sans danger, et elle ajoutait: « Mon cher «frère, si nous échapipons aux regards des hommes, « nous n'échappons jamais à ceux de Dieu. En tel temps, «en tel lieu, vras avez commis telle faute, qui vous « empêche do vous confesser. » Confondu, le coupable voyait qu'il ne pouvait plus se soustraire à la honte de l'aveu, et il acquérait du moins le mérite de la pénitence.
Ceux qu'elle convertit ainsi nul ne les compta. Nombre d'entre eux se fireht ses fervents disciples et la suivirent. — « Jacques del Pecora, » dit-elle à un des plus nobles de la ville, poète célèbre dans toute la contrée, « quitte pour un temps ta femme et ton fils, abandonne « le métier des armes, afin de combattre en faveur du « Christ. Laisse l'étude du droit et les lettres profanes, « consacre-toi aux lettres sacrées. Renonce aux vaines « promesses du monde et, comme le fils de Zébédée « dont tu portos le nom, marche vers l'éternité bien- « heureuse. » Cet homme, qui jeune encore possédait tout, s'en dépouilla et partagea désormais les fa-
tigues, les souffrances, les humiliations de la Sainte ^ Peu à peu, Catherine vit ainsi s'ouvrir devant elle la voie qu'elle devait suivre. Non loin de Montepulciano, à Castiglioncello del Trinoro, vivait Gione di Sandro, cadet de l'illustre maison des Salimbeni. Les Salimbeni étaient si puissants qu'ils faisaient parfois trembler la Seigneurie; ils étaient si nombreux que leurs rejetons comparés par les poètes aux chênes de la forêt avaient donné l'exemple de tous les vices , comme celui de toutes les vertus ; ils étaient si riches qu'ils possédaient une partie considérable du territoire siennois et on s'étonnait de voir Gione guerroyer contre le chef de sa maison au sujet de quelques misérables terres. La femme du seigneur de Gastiglioncello avait appris de Catherine le mépris des richesses ' ; son mari se formerait à la même école, disait-elle, si la Bienheureuse venait lui parler. Catherine alla à Castiglioncello et parla si éloquement que Cione la pria de porter un message de réconciliation au comte Agnolino Salimbeni. Elle s'en chargea aussitôt.
Sur un rocher aigu situé au sommet d'une montagne couverte d'oliviers, s'élevait le fier château des Salimbeni, la Rocca di Tentanno, d'où Ton apercevait toute la fertile vallée d'Orcia. Chemin faisant, Catherine entretint ses disciples des maîtres de cette royale demeure. La vieille comtesse Blanche ' initiée à la douleur par la
1. Supp. vilœ, Pars II, Tract. II, B. Raim. Pars H, cap. xvii, p. 931. Epist. Dom. B. Steph. Alcuni discip. Processus (mss.), Codex de Sienne, f. 104 et 179. Vies et act. mém. etc., par le R. P. Jean de Ste Marie. T. I, L. I.