CHAPITRE XVm
Ahi I serva Italia di dolore osteHo Nave senza nocchiero in graa tempeslà.
(Danu, Purg. VI.)
Illa propheta quidem divina flamma plena Et pacem et bellum sécréta plurima pandit.
(Piu8 n, ad laudem B. Cat. de Sen.
Catherine ambassadrice du Souverain Pontife à Florence. — Ses rapports arec les Guelfes. — Emeutes. — Altitude de Catherine derant les assassins. — Mort de Grégoire XI. — Les Ciompi. — Signature de la paix.
C'était en vain que Catherine avait envoyé Etienne Macconi aux Florentins, c'était en vain que le Pape leur députait Raymond de Gapoue comme ambassa* deur, — l'attitude de la République à l'égard de TÉglise ne changeait pas' depuis le rétablissement du Saint- Siège à Rome. Instruite par ses disciples de Tinsuccès de leur mission, la Bienheureuse qui venait d'arriver à Belcaro écrivit aussitôt au Souverain Pontife. Elle osait dire que la guerre était le juste châtiment des indignes ministres de Dieu, rebelles à la loi divine, le
châtiment de Tindifférence du Pape à la réforme du clergé. Par les mêmes motifs, et presque dans les mêmes termes qu'autrefois, elle exhortait Grégoire XI à la paix.
Cette lettre arriva au moment opportun. D'une part le Pape se montrait satisfait de la Sainte, car il venait d'apprendre qu'elle n'avait point été étrangère à la récente soumission de Bologne ; de l'autre cpielques guelfes florentins prévenaient la cour de Rome qu'ils obtien* draient la reprise des négociations si Catherine venait se joindre à eux. Grégoire XI fit donc appeler Raymond de Capoue et lui déclara que la Bienheureuse devait se rendre à Florence en qualité d'ambassadrice. Le Dominicain prépara les pouvoirs, le Pape les signa et les expédia à Belcaro. La servante de Dieu avait pu résister à un désir qui anéantissait ses espérances pour la pacification du territoire siennois. Son œuvre achevée elle dut se soumettre à un ordre, et malgré sa répugnance à quitter sa retraite, en dépit des fausses interprétations auxquelles prêtaient ses voyages, elle retourna comme ambassadrice du Pape vers ceux qui un an auparavant l'accréditaient près la cour d'Avignon. Nul ne s'étonna d'un pareil changement. D'un côté comme de l'autre on connaissait son impartialité absolue : on n'ignorait pas qu'elle serait une messagère de Dieu plutôt que des hommes, et la confiance qu'elle inspirait rendit jaloux les plus habiles politiques.
D'avance elle écrivit au Gonfalonnier de la justice et aux prieurs des arts afin de les gagner à ses projets. « Qu'ils ne croient pas », disait-elle, « pouvoir concilier leur foi, leur amour de l'Église, avec la haine des prêtres, et le mépris du Saint-Siège. Ils sont dans l'er-
rear s'ils pensent qu'ils n'offensent pas le ciel en continuant la guerre. Quand bien même le Pape et les ministres de TËglise, seraient des démons incamés, on devrait encore leur obéir comme aux représentants du Christ sur la terre; qu'on se hâte donc de mettre fin à une lutte dangereuse, non seulement pour la prospérité temporelle, mais encore pour le salut éternel de la Toscane. Volontiers Catherine achèterait la paix au prix de sa vie *. »
Lorsqu'elle arriva à Florence, elle trouva la ville dans la plus vive agitation. Les Huit venaient de réunir les ambassadeurs de divers Ëtats afin de s'entendre avec eux, pour prolonger la guerre contre le Saint-Siège. En mémo temps de hardis docteurs en droit canon osaient déclarer nul l'Interdit, faire rouvrir les églises et pousser par la violence les timides et les craintifs au pied des autels. Gomme Tannée précédente, la Sainte se rendit au Palais de la Seigneurie. Là, elle persuada aux Prieurs qu'il était urgent de faire respecter Tlnterdit. Ces hommes souhaitaient sincèrement entrer en pourparlers avec Grégoire XI; désireux de paix, ils étaient plus à même d'y contribuer qu'en 1376, car tandis que les Huit ne s'occupaient que des luttes avec la Papauté, les Prieurs avaient ressaisi quelque influence. Ils la mirent au service de Catherine. Non contente de ce premier succès, elle en obtint un second auprès des Capitaines du parti guelfe, puis un autre aussi complet qu'inattendu sur les Huit eux-mêmes. Habiles ou convaincus, ces magistrats déclarèrent qu'on se
1. Storia délia Rep. di Firenze di Gino Capponi. T. I, L. llf, cap. Tii-viii, p. 285-294. 1.ett. 270, 267, 268, 207.
soumettrait au Saint-Siège en matière spirituelle *.
Ce que valaient les promesses des Huit^ Catherine ne l'ignorait pas; elle prétendit donc les engager avant qu'ils n'eussent le temps de se dédire, et elle mit tout en œuvre afin qu'on se soumît au châtiment imposé par l'Église. A Rome elle écrivait pour se plaindre da clergé de Florence. L*évèque Ange Ricasoli, qui était son fils spirituel, avait obéi au Souverain Pontife; il s'était éloigné de sa ville épiscopale dès la proclamation de l'Interdit, et n'y rentrait pas malgré la terrible amende dont le frappaient ses concitoyens ; mais nombre de prêtres cédaient à la foule, célébraient les Saints Offices et prêchaient l'hérésie. Il fallait que le Vicaire du Christ fit cesser de pareils scandales. A Florence Catherine chercha des auxiliaires dans les couvents et dans le monde '.
Entre tous les Ordres, celui des Prêcheurs était populaire. Pas un monument, pas une église, pas un palais, pas un pont sur l'Arno, qu'on ne dût aux Frères Sisto et Ristoro, à leurs élèves ou à leurs émules. Les Dominicains avaient patronné Cimabué, étudiant de leurs écoles de grammaire, et presque tous les peintres florentins se voyaient protégés par eux. Grâce aux Prêcheurs, la langue vulgaire s'était développée au point d'être la plus belle qu'on parlât ou qu'on écrivît. Us
1. Note mss. d'Et. Macconi sur la marge d'un exemplaire de la Légende conservé à la chartreuse de Pontignano. Gigli Voe Caterin. Firen. 1866, p. 17. vol. II. Nous ne voyons pas qui Macconi pourrait désigner sous le nom de Balia sinon les Huit. La Balia révolution- . naire ne fut élue que le 22 juin 1378, longtemps après l'arrivée de Catherine.