‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 91 sur 116 · Lett. 364-371. Nacc. Caff. Pars m, Tr. I, Lett · texte numérisé non relu

Lett. 364-371. Nacc. Caff. Pars m, Tr. I, Lett

sèrent; enfin elle parla: «Seigneur,» disait-elle en voyant les nouveaux périls qui menaçaient la papauté, a Seigneur, je vous offre ma vie pour votre épouse « la Sainte Eglise ; » puis avec une ardeur qui remua Tâme de chacun de ses disciples et la lui attacha à jamais, elle s'écria : « Que je meure, ou que je souffre « selon votre volonté, mais ne laissez pas mes chers fils « qui sont mon âme, rester orphelins. Que tous sans en « excepter un seul ne meurent que pour vivre éter- « nellement. » C'était le jour de la Purification. Catherine put se lever, afin d'entendre la messe; mais sa passion ne faisait que commencer et elle devait la subir jusqu'à la fin avant de mourir dans les douleurs *. Toujours elle pensait à cette passion : car de même que le Christ elle portait dès renfance « la croix du désir » et elle nommait ses souffrances ses roses et ses fleurs. « Si « l'on savait, » disait-elle, « combien sont douces les « peines que l'on endure pour Dieu, on les recevrait avec a plus de reconnaissance que tous les bienfaits '. »

Depuis nombre d'années Catherine était jusqu'à neuf heures dominée par ses infirmités au point de ne pouvoir remuer. En 1380, elle se fit une surhumaine violence, car tels étaient les ordres de Dieu, afin de se lever à l'aube. Péniblement elle se traînait à sa cha-

1. Lett. 371. Oral. XXVI. On a assigné diverses dates à cette prière. D'après le P. CafTarini (Suppl. vitae)elle serait du 15 février, ce que contredit la lettre 371 (adressée à Raim. de Capoue et non h Urbain YI, comme le veut i'éd. Tommaseo) ; nous supposons que les diverses dates sont celles où la prière fut copiée par les disciples de Catherine.

2. B. Raim. Pars III, cap. ii, p. 939. Orat. XX. Processus; attest P. Nacc. Caffarini. D. Mart. T. YI^p. 1270.

pelle, recevait la sainte commimioii et tombait en faiblesse. La vie mettait longtemps à lui revenir, mais elle lui revenait complètement. La Sainte traversait alors Rome d'un pas rapide et, selon sa propre expression, elle allait « travailler à Saint-Pierre. » Sur le lieu même où tant de chrétiens étaient si vaillamment morts pour la foi, près des reliques du premier pape, il lui semblait que ses prières en &venr de l'Eglise monteraient plus facilement vers Dieu.

La Basilique de Constantin offrait à Catherine l'image du monde au xiv« siècle. De toutes parts, malgré son apparente beauté, elle menaçait ruine. Les colonnes précieuses que lui avait léguées le temple de Salomon, ne soutenaient plus qu'avec peine des poutres dorées arrachées aux sanctuaires du paganisme. Usées par les pas du pèlerin, les pierres tombales elles-mêmes perdaient la trace des inscriptions confiées à leur garde. Si Ton n'y veillait, tout s'écroulerait subitement autour du Dieu étemel vivant dans le tabernacle*. Quand Catherine franchissait le seuil de la porte réservée aux femmes, les chants de pénitence du carême frappaient son oreille et elle s'empressait de se joindre aux fidèles. Elle n'aurait voulu sortir ni jour ni nuit de la Basi* lique tant que le Souverain Pontife et son peuple n'étaient point unis d'une union durable ; elle y passait de longues heures en extase et par les paroles qu'elle proférait il était aisé de comprendre que Dieu Tontretenait du gouvernement de l'Eglise; cette Eglise elle la

1. Architettora della Baàilica di S. l'ietro in Vaticano da Mgr B. Coslagusi. Roma MDCLXXXIV — Templt Vaticani^ Historia a P. Ph. Bouasserî. ect Romœ 1696.

vit revêtue de dignité temporelle, mais stérile et presque morte. « Il semble [que tous l'aient abandonnée, » dit le Seigneur Jésus, « elle n'a plus que son époux le Soucc verain Pontife, qui lui-même est abandonné des ce hommes. » Si Catherine réclamait un remède à tant de maux, le Christ lui demandait de nouveau le sacrifice de sa vie, et l'abandonnait aux tourments des démons. Après les souffrances venaient les consolations. A Saint-Pierre la Sainte en reçut davantage que partout ailleurs. La plus précieuse fut une vision dans laquelle elle contempla l'Eglise immortelle enfantant d'innombrables générations. « Grâces soient rendues au Très- « Haut, » s'écria-t-elle, rapportant toute gloire à Dieu, puis elle ajouta : « Il nous a placés sur un champ de « bataille, afin que nous combattions pour son Épouse, « sous le bouclier de la sainte foi. Nous triomphons; le « champ de bataille nous reste, non par la puissance « humaine, mais grâce à la puissance divine ; je ne suis « pas victorieuse par mes souffrances corporelles : c'est « la divine charité qui terrasse les démons.» Un soir, on trouva Catherine sans connaissance sur le^ dalles de Saint-Pierre. Ses disciples l'entourèrent, la firent revenir à la vie et l'interrogèrent. Elle avait vu le vaisseau mystique de l'Eglise; Dieu le lui avait posé sur les épaules et ce poids l'avait brisée. C'était un signe, croyait-elle, que le sacrifice de sa vie venait d'être accepté ; elle se prépara donc au départe

Tandis que ses forces surnaturelles la soutenaient, elle dicta ses derniers avis. La durée du schisme, la

1. Sappl. vitœ Pars III, Tr. I, p. 967. Sermo in reverentiam B. Katerine (sic) de Senis. 6. Pleta (Voir Bibliogr. F. I.)

fortune d'Urbain VI on Italie, semblaient alors dépendra du parti que prendrait le royaume de Naples. En tud Catherine exhortait la reine; en vain elle lui envoyait son disciple Nëri dei Pagharesi ; en vain elle la auppliait de faire cesser la guerre civile que les querelles religieuses allumaient dans sou roynume. Jeanne qui, un moment ébranlée par la révolte de ses sujets, avait accrédité des ambassadeurs près d'Urbain VI et écrit à Catherine qu'elle se rangeait sous la loi de ce Pape, venait de s'attacher définitivement à Clément VII. Ce fut donc aux cousins de Jeanne, k ses héritiers que la Sainte s'adressa ; elle savait Louis I", roi de Hongrie et de Pologne, favorable à la cause d'Urbain; elle lui conHeilIa d'abandonner ses intérêta lesplue graves, mSme la guerre qu'il avait entreprise contre Venise, afin d'aider le Pape à établir son autoiil^ dans les États de Jeanne. L'affection, le respect d'Urbain VI pour lui et pour sa maison, plus encore qu'un reste de pitié retiennent les foudres de l'Eglise prêtes à tomber sur cette princesse. Catherine voit en Louis I" l'instrument des desseins de la Providence et l'écIaire sur son devoir : qu'il agisse non en vue de ce monde, mais en vue de l'autre ; qu'avant de rien entreprendre, il se chasse lui-même de Bes espérances de succès, qu'il se gouverne non par la loi des hommes facile à éluder, mais par l'inflexible loi de Dieu, et selon la charité qu'on doit à ses ennemis, comme à ses amis.

£n mSme temps, Catherine chargeait le camérier du Pape, Martin de Tarente, d'une lettre pour lu cousi»' '" Jeanne, Charles de Durazzo, auquel Urbain VI conf défense du Saint-Siège ; elle le conjurait de niarch les traces de saint Louis, son grand-onclo ; elle Ii

crivait avec une éloquente vérité ce qu'est un roi selon la volonté de Dieu. Peut-être prévoyait-elle en lui le successeur de Jeanne, et espérait-elle le détourner de la voie criminelle qu'il suivit plus tard^

Après ce dernier regard jeté sur l'Italie, Catherine ne songea plus au monde : la vie s'éteignait peu à peu en elle. Un jour qu'elle s'était retirée dans le jardin d'une de ses amies, le protonotaire du Souverain Pontife, Thomas Petra, qui la connaissait depuis 1376, et lui portait une respectueuse amftié, vint s'asseoir auprès d'elle. « Ma mère, » lui dit-il, « le Christ, votre Epoux, « semble vouloir vous retirer de cette vie, et vous unir a à Lui. Avez-vous fait vos dispositions dernières ? — ce Quelles dispositions peut faire une pauvre femme « qui n'a rien? » répliqua la Sainte. — « Ce serait un « beau testament que d'indiquer à chacun de vos dis- « ciples ce qu'il doit faire après votre mort. Je vous le « demande pour l'amour de Dieu, et j'en suis per- « suadé, tous vous obéiront comme moi. » — « Je « le veux bien avec la grâce de Jésus-Christ, » fut la douce réponse, articulée d'une voix faible. — « Ma <c mère, j'aurais une seconde chose à vous demander, » ajouta Thomas Petra , « obtenez dès maintenant de a votre Époux la grâce de me montrer votre âme après « votre mort.» — « Cela ne me paraît pas possible,» murmura la Sainte; « ou l'âme est sauvée, et alors le « bonheur parfait dont elle jouit lui fait oublier les ce misères de ce monde, ou elle est damnée, et les « peines infinies qu'elle souffre lui ôtenttout droit aune oc telle faveur. Si l'âme est en purgatoire, elle participe

' 1. Leltere 353, 362, 357, 372.

« aux deux états, et la difficulté est la même. » — « Ma « mère, je ne disputerai pas avec TEsprit-Saint ; je ne <c pense pas que vous prétendiez limiter sa puissance. « J'espère en Dieu :" ce que j'implore avec instances et « plein de confiance, ne me le refusez pas. » Catherine promit de prier, en laissant à Dieu le soin d'exaucer ou de repousser sa requête ^

Rentrée dans la maison de la Via di Papa, la Sainte médita le conseil de Thomas Petra, et résolut de s'y conformer tout de suite. D'abord, elle songea aux disciples qui étaient loin d'elle. Déjà elle avait parlé à ceux qui prenaient une part active aux affaires humaines; un seul restait à instruire : le peintre André Yanni, auquel jadis elle avait involontairement servi de modèle. Comme Ambassadeur, comme Défenseur ou Capitaine du peuple, Vanni remplissait sans cesse à Sienne des charges importantes. Catherine le pourvut des doctrines qui font les grands citoyens dans la cité des hommes comme dans la cité de Dieu '. Un autre de ses fils spirituels, Sano, n'était pas sorti de la vie privée: il n'aspirait pas non plus au cloître ; mais resté dass la société, il observait la loi dec Dieu et dirigeait les hommes qui menaient la même vie que lui. Catherine prévint ces fidèles des pièges que le monde, la chair, les démons multiplieraient sous leurs pas ; puis, sans les avertir de sa fin prochaine, elle leur rappela que « les bons fils tf font encore plus pour leur mère, en son absence, qu'en « sa présence. » Entre Catherine et son cher Macconi,

1. Processus attest. P. Bart. Doin. de Sen. D. Mart. T. YI, p. 1362 H 1363.

}. Doc. per la Storia dell* arte Senese. G. Milanesi. T. I, p. 394, 307. Siena 0. Porri 1854. Lett. 358, 363, 366.

Tunion était constante. Depuis Rome, elle avait par sa puissance surnaturelle arraché ce disciple bien-aimé aux mains des brigands qui allaient le pendre dans la Maremme. Tandis qu'à Sienne, Sano s'occupait de la vie morale de la famille spirituelle, Etienne en dirigeait les exercices pieux. Il était l'interprète de la Sainte auprès de la confrérie de la Vierge Marie, auprès des paroisses et des couvents. Chargé de nombreux message^ pour autrui, il était lui-même appelé à Home. Les derniers mots que traça la plume de Catherine furent pour son confesseur. « Avant que je ne vous revoie, je « ne serai plus sur la terre, » lui avait-elle écrit peu auparavant ; l'heure suprême était venue; elle donnait à Raymond les conseils qui font les saints. Désormais ce disciple de saint Dominique traversera le siècle attaché à la croix du Christ; ses mains seront tendues vers les pauvres, ses lèvres fermées aux propos oiseux. Dur envers* lui-même, tendre envers l'Eglise, fidèle jusqu'à la mort à Urbain VI, son cœur s'ouvrira vers le ciel dans une continuelle oraison : ainsi, le revoir des deux amis sera assuré.

Sauf le manteau de sa profession, ou'avec une grande délicatesse d'amitié Catherine léguait auP. délia Ponte*, elle laissait tout ce qu'elle possédait à son confesseur. Au sujet des œuvres littéraires, Raymond devra s'entendre avec quelques autres Dominicains et avec des amis de la maison Renincasa ; quant à la famille spirituelle de la Sainte, il lui servira de pasteur, afin qu'elle ne se disperse pas comme se dispersent des brebis sans berger. Catherine s'afflige de mourir loin du P. Ray-

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