‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 93 sur 116 · Lettere · texte numérisé non relu

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et le renoncement à soi et aux créatures, par lequel le cœur de Thoinme devient capable de se donner au Tout- Puissant ? Elle rappela ses anciens avis sur l'amour déréglé de soi ; elle dit que les âmes insensibles au simple amour-propre ne le sont pas toujours à Tamour-propre spirituel. Détachées des biens et des honneurs terrestres, elles restent attachées à leur volonté, à leurs mortifications, aux consolations intérieures. Afin de mieux faire comprendre sa pensée, Catherine racontait qu'un jour où elle demandait à Dieu de vivre seule avec lui dans le désert, le Seigneur lui avait répondu que beaucoup de solitaires enfermés de fait dans leurs grottes en sont bien loin par Tesprit et par les affections. « Que ta <c cellule soit en toi-même, » avait dit Jésus-Christ, « qu'elle soit l'abîme que la connaissance de ton « néant creusera dans ton cœur. » Au déclin de la vie, Catherine reconnaissait de nouveaux charmes à cette cellule intérieure y son refuge à Tâge des espérances et des désirs, et elle conseillait aux autres ce sûr abri, d'où la prière devait monter vers le ciel. Elle comparait la prière à un pâturage où toutes les vertus trouvent leur nourriture, leur vigueur et leur développement. Loin de ce pâturage, elles s'affaiblissent et meurent de faim. La Sainte, arrivée par la volonté, par l'amour et avec la grâce à comprendre l'état de contemplation constante qui était la destinée de l'homme avant son péché, aspirait à une continuelle oraison à laquelle elle encourageait sa chère famille. Célébrant la Providence qui avait toujours dépassé son espoir et ne tromperait jamais celui de ses disciples, elle trouvait la volonté de Dieu miséricordieuse et pleine d'amour ; elle vantait, car elle l'avait éprouvé, le.bonheur de se soumettre

au Tout-Puissant par l'obéissance aux supériours. Si ses disciples veulent garder la pureté de leur cœur, elle leur conseille la charité envers le prochain : ils seront lents à croire le mal, rebelles à juger le pécheur; ils ne considéreront aucun homme comme leur ennemi ; au contraire, ils verront dans ceux qui les persécutenty des instruments de la Providence utiles à leur salut.

AGn de ranimer le courage de ses fidèles, Catherine

leur parlait des espérances étemelles qui churmaient

ses fatigues et calmaient ses angoisses. Elle excitait

son auditoire à aimer, à défendre l'Église. « Toute ma

vie, » s'écriait la Sainte, dont les yeux ardents de fièvre

brillaient d'un éclat extraordinaire, « j'ai demandé à

. « Dieu la paix, l'unioD, le triomphe de son Église.

« Depuis six ans, je n'ai pas eu d'autre pensée ; je me

« suis offerte en sacrifice afin d'expier les péchés des

« orgueilleux et des voluptueux qui la souillent. Yoilà

« pourquoi mon corps déjà brisé de souffrances est la

<f proie des démons. » Pressentant sa mort, ses enfants

spirituels l'interrompirent par des supplications mêlées

de sanglots. Pourquoi se séparait-elle d'eux? pourquoi

ne demandait-elle pas au Seigneur de la laisser sur la

terre? Elle leur répondit, à l'exemple de saint Martin,

que deuxdésirsse disputaient son cceur : celui de s'unir

i Dieu, et celui de ne pas quitter ses disciples ; puis

elle ajouta : « J'ai abandonné à Dieu ma vie comme ma

« mort. Je m'offre à supporter des années de fatigue

« et de tourments, à mourir cent fois par jour pour la

« gloire de Jésus-Christ ; mais, si c'est le bon plaisir de

< Dieu de me rappeler de l'exil dans la patrie ; si mon

« Ime retourne à son principe, ne vous attristez pas ;

a réjouissez-YOUs avec moi. Je quitterai uû lieu d'afflic- « tiens et de p^nes, pour* me perdre dans un océan <c infini et étemel de paix. Regardez ma mort comme un « jour de fête. Unie à mon Créateur, je vous serai plus « utile que si je continuais à Tivre parmi tous dans les a agitations de ce misérable monde. Aimez-vous les a uns les autres, mes bien-aimés ! Votre affection réa ciproque sera la preuve de celle que vous me portez; a votre amour fera ma gloire... Dieu ne nous séparera « point ; les grâces que je recevrai de Lui vivifieront « vos âmes. Vous continuerez mon œuvre ; vous prierez « à l'intention de TEglise, ainsi que je l'ai fait jusqu'à « ce qu'elle ait pris ma vie, car Dieu me révèle que je « meurs pour l'Église. »

Après cette dernière parole qui résumait toute sa courte existence, Catherine s'entretint avec ses disciples et indiqua à chacun d'eux ce que Dieu attendait de lui. Lapa, Lisa, Françoise dei Gori, Jeanne de Gapo, et les autres tertiaires, furent confiées à Alix Sarracini, qui désormais serait leur mère. Les fils spirituels de la Sainte, déjà remis à la garde du P. Raymond, durent, en son absence, se soumettre aux Pères Guillaume de Flete et Mathieu Cenni. La Sainte eût voulu décider du sort de tous ; mais plusieurs de ses disciples bienaimés qu'elle ne consentait point à enlever à leurs devoirs, étaient loin d'elle. Devant Dieu, son seul confident, elle les regretta. Aussitôt le Maître .lui envoya d'une façon inattendue, ceux qui avaient besoin de ses instructions. Le P. Barthélémy vint le premier. Mandé à Rome, pour les intérêts de l'Ordre, par le Provincial des Prêcheurs, il entra chez elle le samedi saint, vers le soir. Quelle ne fut pas sa douleur, quand il la vit

eonchée sur des plaBches, entourée d'autres planches, et semblant déjà reposer dans le cercueil! Le visage qu'il avait connu jeune et beau seiûblait desséché par les ardeurs du soleil. Lorsque Catherine étendit vers lui ses mains amaigries, il fondit en larmes : « Ma a mère, » murmura-t-il, « comment vous trouvezvous? i> Les lèvres de la malade remuèrent; d'une voix qu'on entendait à peine, tant elle était faible, elle assura selon sa coutume, que tout allait bien, grâce au Seigneur Jésus ! Ces mots pouvaient avoir des sens' divers et le P. Barthélémy se demanda avec un serrement de cœur, si la Pâque qu'il s'était réjoui de passer avec elle, ne serait pas la dernière. Dans cette pensée, il la confessa, et lui donna l'absolution, avant de la quitter. Le lendemain dès l'aube, il revenait près d'elle, lui prescrivait de demander au Ciel la force de communier, et célébrait dans la cellule môme, le saint sacrifice de la messe. Agenouillés devant Tautel portatif, les enfants spirituels de la Sainte attendaient que le célébrant distribuât le Pain de vie ; seule, sans secours, leur Mère se leva et vint à eux. C'était une résurrection. Catherine reçut l'hostie, but le vin sacré et entra en extase. Sa volonté unie à celle de Dieu soutenait son corps épuisé et le tenait debout malgré lui; quand l'intervention miraculeuse cessa, elle tomba comme tombent les morts.

Plus tard, et à diverses reprises, Catherine s'entretint avec le P. Barthélémy de sa famille spirituelle, de son Ordre et de l'Église. A celui qui tant de fois avait remis ses péchés elle ouvrait volontiers son âme. a Si je meurs, » disait-elle, « la seule cause de ma mort» sera U zèle qui me eoni^me, je souffre avec joie pour TË*

glise ; avec joie je lui donnerais ma vie. » Quelque» jours s'écoulèrent : la mission du P. Barthélémy était acheyée. Catherine loi enjoignit de retourner à Sienne, où sa charge le rappelait. « Ma Mère, » objecta-t-il, c comment, « voulez- vous que je vous quitte quand vous êtes mon- « rante ! Si j'étais absent, je quitterais tout, au contraire, a pour accourir! » — «J'aimerais vous avoir près de a moi, mon fils, » répliqua Catherine ; » j'aimerais que «le P. Raymond fût ici; mais, je veux la volonté de a Dieu, non la mienne. Il faut que vous partiez. » ~ « Alors promettez-moi de demander la santé au Ciel, » reprit le Religieux résigné à obéir. Au moment de se séparer de ce disciple fidèle, l'un des plus anciens de la famille, Catherine l'éclairaparde prophétiques ayertissemeiits. Le chapitre de l'Ordre serait sous peu convoqué à Bologne ; on élirait Maître-Général le P. Raymond de Capoue. Catherine faisait un devoir an P. Barthélémy de ne jamais se séparer de lui, de le seconder, de lui obéir toujours. Il s'y engagea. Maintenant il fallait se dire adieu ; et, comme le visage de la Sainte reprenait quelque animation, le Dominicain crut qu'elle renaissait à la vie : Catherine dissipa doucement cette illusion; elle attira vers elle son fidèle disciple et l'embrassa : c'était le baiser d'une mère mourante à son fils.

Presqu'en même temps, Etienne Macconi miraculeusement averti du malheur qui le menaçait, accourut à Rome. Il compatissait à la douleur .de son cher Néri, retenu à Naples et il portait en quelque sorte avec sa propre tristesse la tristesse plus grande de son ami. Tous ceux qui purent venir à Rome se réunirent via di Papa. Il fallait s'attendre à la mort prochaine de la

Sainte, ou à un miracle. Sa famille spirituelle ne la quittait plus que la nuit, pour prendre quelques heures de repos, et chaque soir Catherine faisait à l'un des Prêtres sa confession générale afin de recevoir de lui l'absolution.

Le dimanche 29 avril, vers 2 heures du matin, une rumeur sinistre se répandit dans la maison : Catherine était mourante I De toutes parts, on se rassembla autour d*elle. Incapable de parler, la Sainte faisait comprendre par signes, son désir de recevoir le pardon de ses fautes. Jean Tantucci s'avança. Gomme tous ceux . qui avaient confessé Catherine, il la savait aussi pure que la jour de son baptême <c Ego te absolvo a peccatis « luis, » s'écria-t-il. A ce moment elle perdit connaissance. Un autre de ses disciples, Tabbé de Saint-Anthime, lui donna l'Extrême Onction. L'huile sainte passa sur les yeux tournés vers Dieu, sur les oreilles qui Técoûtaient, sur les narines qui avaient respiré les parfums du Paradis, sur les lèvres éloquentes à louer le Seigneur, sur les mains jointes pour le prier, sur les pieds fatigués à son service. Catherine se ranima : TEucharistie lui rendit des forces. U fallait que la Bienheureuse soutint un dernier assaut des puissances infernales qui osaient encore la disputer à Dieu. Nul ne sut complètement la nature de cette épreuve ; mais ses disciples comprirent que les démons frappaient sa chair de coups sensibles, et ils la virent en proie aux transports les plus étranges. <iiPeccavi Domina, » répétait-elle sans relâche, en levant sa main droite au ciel et en la laissant lourdement retomber. « Soigneur, » criait-elle, ayez « pitié de moi ; ne m'êtez pas la mémoire que j'ai de « vous. Venez à mon aide; hâtez-vous de me secourir ! »

Elle priait, elle pleurait, elle semblait écoat«r. Tantôt son visage exprimait le dédain, tantôt l'indignation. Parfois un sourire effleurait ses lèvres. Tout à coup, on l'entendit s'écrier comme répondant à une accusation: <c Non, jamais la vaine gloire ! mais la vraie gloire et l'honneur de Dieu. » Ses enfants spirituels échangèrent un- regard de triomphe. Elle semblait faire justice du seul reproche formulé contre elle, à Rome, celui de rechercher et d'aimer la louange.

Les démons étaient terrassés ; le visage transfiguré de la Bienheureuse faisait songer à celui des anges, quand ils visitent les hommes. Soutenue par Alix, Catherine se releva, fixa ses regards sur un crucifii enrichi de reliques, précieux souvenir d'un ami, et avec des alternatives de force et de faiblesse, en dehors des conditions ordinaires de la vie, elle s'accusa encore à haute voix de ses péchés. Elle qui aimait les âmes au point de vouloir souffrir les tourments des damnés pour les racheter, elle qui se fût volontiers, disait-elle, « offerte en sacrifice à l'entrée de l'enfer, afin d'en fermer l'accès », elle croyait s'être soustraite aux fatigues qu'exigeaient la réforme de l'Église et du monde. Elle craignait d'avoir mal conduit sa famille spirituelle dans le chemin de la vie, et se reprochait de ne point lui avoir donné de bons exemples. Elle gémissait de sa faiblesse, de son manque de sollicitude. Les trésors de grâces et de souffrances qu'elle avait reçus de Dieu, comment les avait-elle employés ? « Hélas ! mon amour, » murmura-t-elle, « dès ma plus tendre enfance, votre i «c bonté infinie m'avait choisie pour épouse î mais je ne j « vous suis pas restée fidèle ! Ma mémoire n'est pas « pleine de vous seul, mon intelligence n'est pas uni-

« quêment attachée à vous comprendre; ma Tolonté ne « s'applique pas à vous aimer d'un amour qui absorbe « tout mon être. » Se tournant vers l'abbé de Saint- Anthime, elle ajouta : « Remettez-moi tous les péchés « dont je viens de m'accuser, tous ceux que j'oublie, a Les papes Grégoire XI et Urbain YI m'ont accordé a l'indulgence plénière à l'heure de la mort. Absolveza moi au nom d'Urbain YI. » Elle parla encore de Dieu, mais d'une voix trop faible pour être entendue distinctement. La douleur, qui depuis la mort de son père, oppressait sa poitrine, la suffoquait.

Pourtant, Catherine voulut imposer ses volontés suprêmes à ceux qu'elle n'avait point entretenus lé 27 février. François dei Malavolti toujours indécis entre le bien et le mal, devait s'enfermer dans un couvent d'Olivetains; Etienne Macconi se soumettrait à l'austère règle des Ghartreu¥. Ces deux hommes ne se sentaient aucune vocation religieuse ; mais tout leur sembla plus facile que de résister à leur mère mourante, et ils s'engagèrent à lui obéir.

De sa propre famille, Catherine n'avait auprès d'elle que sa mère et sa belle-sœur Lisa. Etienne, l'ami de son enfiince, l'avait précédée dans la vie étemelle; de loin, grâce à ses lumières surnaturelles, Catherine avait assisté à la mort de ce frère bien-aimé ; c'était au moment où travaillant à son salut il allait à Rome gagner l'indulgence du jubilé, que le bon Maître l'avait appelé àrendreses comptés. Au milieu de la douleur générale, chacun songeait donc à Lisa, à la vieille Lapa, a Bénissez-moi, » disait la Sainte à sa mère, et la pauvre vieille femm« suppliait sa fille de prier pour elle, afin que, dans l'excès de sa peine, elle n'offensât pas le Seigneur.

Cependant Tagonisante dont les yeux étaient à demi fermés, continuait à parler. Une dernière fois, elle proclama la validité de Télection d'Urbain YI ; une dernière fois elle exhorta ses disciples à mourir, s'il le fallait, pour défendre le Pape. Au moment de quitter ses enfants spirituels, son cœur débordait de tendresse pour eux. a Mon Dieu, ils vous appartiennent, » disait-elle d'une voix expirante, en empruntant les paroles du Christ, « ils vous appartiennent ; mon Père, vous me les aviez oc donnés et je vous les rends ; gouvernez-les, gardez-les ; ce qu'aucun ne me soit arraché des mains. » Ces mains se levèrent alors dans une bénédiction pour tous ; présents, absents, nul ne fut oublié. Raymond de Capoue, le meilleur ami que Dieu lui eût donné, fut celui qui reçut sa dernière pensée, u Dites-lui qu'il ne faiblisse « jamais, » ordonna-t-elle. « Je serai avec lui au mi- « lieu de tous les périls. S'il tombe, je l'aiderai à se « relever. » Les yeux de la Bienheureuse s'ouvrirent ; ils voyaient l'invisible. « Seigneur, vous m'appelez, et «je viens à vous, non par mes mérites, mais grâce « à la vertu du sang dé votre Fils. — sang » ! murmura-t-elle, pleine de confiance dans la Rédemption.

Il était midi ; de toutes parts, le soleil inondait la cellule de Catherine; les cloches de Santa Maria-sopra- Minerva sonnaient joyeusement en l'honneur du Dimanche. « Mon Père, » dit la Sainte à Dieu , « je remets ce entre vos mains mon âme et mon esprit. » Puis, elle baissa la tête et expirai

1. Lett. 213 B. Raim. Pars. III, cap. III, p. 943-944. Suppl. Vit£. Pars. lil, Tr. I. Leltera di Bardoccio Canigiani ( Voir Bibliogr.i.VlU).

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