‹ Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 94 sur 116 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Voi che TÎvete, ogni cagion recate Por S1180 al cielo,

(Dante, Purg. XVI )

■ Pues desta mi obra soys el dueno.

Y mi ToluDtad es tanto copiosa Premiad este servicio aunque es pequeno.

(I. de Liaûo Vida de S. Catalina de Sens.)

Les reliques de Catherine de Sienne. — Sa canonisation. — Son culte. — Ses sanctuaires. -~ Ses œuvres. — Son esprit. — Ses disciples.

Un dernier sourire effleurait encore les lèvres de la femme forte qui avait été Catherine Benincasa, et déjà ses fils selon la grâce, les fils qui devaient reconnaître sa maternité durant l'éternité entière, l'entouraient et la proclamaient Bienheureuse. « Comme le divin Maître, » disaient-ils, « elle a vécu 33 ans, comme lui elle est morte d'amour pour les âmes. » Le Pape, songeant avec tristesse que les entretiens qui calmaient ses indignations et soutenaient son courage étaient à jamais finis, pris'^

avec les amis de Catherine. Vivante elle lear paraissait on bntôme ; morte elle retrouvait non seulement la beauté de la jeunesse, mais presque celle de la résurrection, ce La famiUe » cherchait à cacher sa perte, car une foule trop nombreuse pour entrer , trop avide de vénérer la Sainte pour qu'on la dispersât, se pressait dans la via di Papa. Sans bruit Macconi et un autre disciple prirent le corps de leur Mère et le portèrent à Téglise Santa Maria-sopra-Minerva afin qu'on lui rendit hommage. Au moment où le corps de Catherine passait le seuil de la porte, la maîtresse de la maison, dangereusement malade recouvra la santé.

Cependant l'église des Frères Prêcheurs s'ouvrait à la nouvelle gloire de l'Ordre ; on plaça les restes de Catherine derrière les grilles de la Chapelle consacrée à saint Dominique, et toute la ville accourut. Déjà Sémia, la meilleure amie de la Sainte parmi les Romains, avait aperçu Catherine entrant dans la gloire. Elle racontait à haute voix sa vision et les miracles qui raccompagnaient. De temps à autre un cri de joie retentissait dans les rangs pressés de la foule et était répété par des milliers de voix. Ici une jeune mère montrait son enfant guéri. Là une paralytique jetait ses béquilles devenues inutiles. Le bras jusqu'alors inerte d'une infirme se tendait vers la Sainte ; une jeune lépreuse penchait sur elle son visage dévasté et le relevait brillant de fradcheur et de santé. De toutes parts on apporta des malades ; ceux qui ne purent venir sollicitèrent quelque objet ayant appartenu à Catherine. Presque tous furent guéris ; un enfant mort ressuscita. Enterrer la Sainte semblait impossible. Le peuple ne vou* lait pas se laisser arracher ce beau corps virginal qui

maintenant portait d'une manière visible les stigmates de la Passion et exhalait de célestes parfums. Louer les vertus de la Bienheureuse était difficile au milieu des transports d'allégresse qu'excitaient ses miracles. Des maîtres en théologie, les plus célèbres prédicateurs de tous les -.ordres religieux le tentèrent. Un seul plût aux fidèles, ce fut l'ami de Catherine, Jean Tantucci. « Cette a Bienheureuse Vierge n'a pas besoin de prédications, » dit-il, « elle parle et se fait connaître d'elle-même. » Puis, vaincu par l'émotion, il se tut et quitta la chaire.

Quand, le 1" mai, on enleva Catherine à ses dévots, Maçconi ne voulut céder à personne le soin de l'étendre dans le cercueil. «Son cœur se brisait d^douleur, » écrivit-il lui-même, tandis qu'il renfermait entre quelques planches de cyprès celle qu'il aimait sur toutes les créatures de Dieu. Le sénateur Jean Genci rivalisa avec Urbain VI pour que les funérailles eussent une grande pompe. Rome et la Papauté célébraient à l'envi celle qui avait ramené le Saint-Siège dans la ville des Apôtres. Enfin on creusa une fosse au cimetière des Dominicains et Catherine fut rendue à la terre. La foule se porta sur son tombeau ; les uns y retrouvaient la santé, d'autres la paix. Les membres de son Ordre, led confréries auxquelles elles appartenaient, ceux qui écrivaient son histoire, ressentirent tout particulièrement les efi'ets de sa protection; ils échappèrent aux dangers des voyages, aux courroux des éléments ; s'ils étaient condamnés par les médecins, ils recouvraient la santé; si la justice humaine les croyait à tort coupables, un miracle arrêtait l'exécution de la sentence. Ainsi elle exau-*> çait les hommes qui lui demandaient la vie. Sans douto

elle exauçait également ceux qui lui demandaient de la suivre dans un monde plus heureux.

Catherine garda tous les engagements qu'elle avait pris quand elle était jsur la terre. Confiante dans sa parole la ville de Yarraze avait, pour se protéger contre la peste, élevé une église à la Sainte-Trinité. Ses habitants furent toujours garantis de l'épidémie. Thomas Petra ne fut pas oublié : il vit la Sainte les mains pleines de palmes, le visage éclairé d'un céleste sourire. Lorsque les Clémentins mirent à prix la tête de ce prélat, Catherine le défendit contre leurs embûches. Au reste, toutes les victimes qui souffraient dans la cause de TEglisc trouvaient en elle une protectrice toute-puissante. Peu après sa mort, Renaud desUrsins marchant contre Rome sous la bannière de la reine Jeanne, laissa ses soldats traiter les paysans avec une rare cruauté. Les uns attachés aux arbres restaient en proie à une mort lente ; les autres, chargés de fers, devaient gémir dans les cachots jusqu'au payement d'une onéreuse rançon; mais à peine eurent-ils invoqué la Sainte de Sienne, que les liens tombèrent, les cachots s'ouvrirent, et ils vinrent eux-mêmes prier le P. Raymond de célébrer leur reconnaissance.

A côté de ces miracles Catherine en fit d'autres qui témoignaient plus encore de sa tendresse que de sa puissance. Au moment même où son âme s'unissait à Dieu, le Père Raymond appelé à réformer l'Ordre des Prêcheurs entendit une voix lui murmurer à l'oreille : « Ne craignez rien, je suis ici pour vous, je vous pro- « tégerai, je vous défendrai. » En même temps Jean délie Celle fut consolé par la douce présence de Catherine. De son vivant la Sainte apparaissait déjà dans

la gloire à ses dévots, "— après sa mort elle se montra plus fréquemment encore.

Il n'était pas besoin de telles révélations pour que la dépouille mortelle de la Bienheureuse fût entourée de soins jaloux« Voyant que l'humidité du cimetière altérait le cercueil, Raymond de Gapoue le transporta en 1385, dans l'église de la Minerve. Selon la prédiction de ia Sainte à Yarazze, cette translation de son corps eut lieu la veille de la fête de saint François. £a même temps, le nouveau Maître Général des Prêcheurs se rendait aux justes réclamations de la ville de Sienne et lui envoyait le chef de sa grande concitoyenne^ Les restes de la Sainte étaient bien des reliques ; déjà celui de ses doigts qui portait l'anneau mystique, gardé par Macconi, quelques-unes de ses dents, soustraites au tombeau par ses compagnes, opéraient de véritables prodiges. Un jour que du haut de la chaire le Père Raymond racontait le dernier d'entre eux, un homme se leva, c C'est pour moi que la Bienheureuse a fait ce a miracle, » s'écria-t-il *.

1. Lettera de Barduccio Ganigiani* Suppl. vitoB, Pars. III, Tr. lUi B. Raim. ParSj III, cap.v.p. 948. Âlcuni diâc. Relazionedel Passagio di S. Caterina. nel luogo di Yoragine. Processus; attest. Bart. Dom. de Sen. D. Mart. t. VI; p. 1325-1364. Nous avons véaéré les principales reliques de sainte Catherine : à Sienne, son chef dans Téglise Saint-Dominique ; à Rome, son corps sous Tautel de la Minerve ; sa main gauche, marquée du stigmate chez les Dominicaines du Chapitre noble des Saints-Dominiqueet-Sixte ; son omoplate gardée par les Tertiaires du couvent de Sainte-Catherine; à Veoise, une de ses côtes que possède l'église des Frari; et au couvent des Diiminicains son pied gauche marqué du sUgmate. Présentées à la vénération des fidèles dés 1396, divisées, répandues dans toute la chrétienté^ plusieurs des reliques de la Sainte ont laissé

Poortuit les nudheun de l'Eglise mettaient obstacle à ce qu'elle sanctioimât par la canonisatioii la confiance en la servante de Dieu. Urbain YI fit toot ce qu'il pouvait faire ; il permit qu'on rendit hommage à Catherine, e| il donna l'exemple. Encouragée par cette tolérance, Sienne qui n'avait osé faire aucune cérémonie quand les PP. délia Fonte et Sansedoni lui avaient apporté le chef de la Bienheureuse, prépara une fête éclatante. Pendant trente jours les Toutes de Saint-Dominique retentirent de l'éloge de la Tertiaire Dominicaine. Non seulement ses disciples, ses amis parlèrent d'elle à son peuple, mais encore les plus célèbres prédicateurs de l'Ordre, à quelque nation qu'ils appartinssent. On alla chercher la relique déposée à cet effet hors des portes de la ville ; la Seigneurie, le Capitaine du peuple, les abbés mitres et les éyéques de l'État siennois, le clergé, les congrégations religieuses, les confréries, les Ermites, les tiers ordres, les Pénitents, formaient une longue procession. Les Arts marchaient sous leurs diverses bannières, les citoyens et les guerriers, le parti des nobles et les fractions divisées du peuple s'unissaient dan^ane commune allégresse. « Habillezvous de blanc, » disait jadis Catherine en songeant à la robe d'innocence mystique. « Remplissez vos mains c de fleurs, c'est-à-dire de bonnes œuvres. » En souvenir de cette parole on avait revêtu deux cents enfants de tuniques blanches et ils portaient des couronnes

une longue trace de bienfaits : le doigt qai portait Tanneau mystique goérit Macconi d'une douloureuse maladie des yeux et fit une foule d'autres miracles. A Sienne on garde dans la maison de la Sainte et dans divers couvents des objets lui ayant appartenu, mais le manteau de sa profession est perdu depuis longtemps.

où les lis se mêlaient aux roses. Parmi les Tertiaires marchait Lapa ; la pauvre octogénaire avait beaucoup soufert, beaucoup pleuré ; comme l'avait annoncé Catherine, elle appelait la mort, bien lente au gré de ses désirs, mais en ce jour elle ne trouvait pas qu'elle eût trop vécu. « Heureuse Lapa! » lui criait la foule en la saluant « tu as mérité de voir de tes yeux le « triomphe de ta fille. » Raymond de Capoue était Fauteur de cette fête à laquelle chacun voulut contribuer, même la Sainte qui multiplia le pain du couvent insuffisant pour le grand nombre de religieux réunis en son honneur^.

Les Pèlerins que la dévotion avait attirés à Sienne répandirent encore la gloire de Catherine. A l'étranger comme en Italie ses vertus furent célébrées du haut de la chaire ; on conçoit avec quel accent, quand ses amis, des hommes qui joignaient à une véritable éloquence la douleur de la séparation, étaient ses panégyristes*. Partout on chantait des vers où se trahissait Tamour filial de ses disciples. Les actes héroïques de sa vie transportés sur la scène étaient le sujet de drames pieux où l'élévation des enseignements faisait' un heureux contraste avec la naïve simplicité de la forme ^.

1. B. Raim. Pars. II. cap. xvi, p. 927. Pars. III, cap. vui, p. 969. Brève relaz. del corne fu porta ta da Roma a Siena la lesta di S. Calerina. (Voir Bibliog. F. II et G IX, XVII, XVIII, XIX.)

2. Processus; attest. Nacc. Caff. D. Mari. T. VI. p. 1254.Sermo etc. comp. in A D 1382, per Gug. de Anglia. Ser. scritto in onore di S^* Cat. per Fr. Tom. da Siena. Sermo acomêdat. B. Kat. de S. etc. Ant. de Rocha (Voir Bibliogr. F. I, HI, VII).

3. Neri dei Pagliarcsi, J. de Montepulciano adressèrent des vers à la Bienheureuse (Voir Bibliogr. E I). Ser Cristofano Guidini écrivit en son honneur des chants dont les laïques faisaient retentir les

Venise, si magnifique dans ses fêtes, s'éprit de la pauvre Siennoise» Des gondoles chargées de fleurs et de longues herbes odoriférantes glissaient en toute saison sur la lagune et abordaient près du couvent des Prêcheurs,*^ dédié aux saints Jean et PauL Là, les plus nobles patriciennes, à leur tête la pieuse Marina dei Contarini, tressaient des guirlandes, des croix, et faisaient un cadre vivant, parfumé, au tableau qui représentait Catherine. L'orgue joignait ses accents à leurs prières; la charité était Tâme de ces réunions, d'où les pauvres sortaient comblés de dons et la Bienheureuse, non moins généreuse que ses fidèles, récompensait ceux-ci en les guérissant de leurs maladies de l'âme ou du corps. Parfois cet échange restait secret» parfois comme la jeune et belle Maria Storiona on passait avec éclat de l'enivrement des triomphes mondains à la mortification volontaire*.

Tant de vénération éveilla la g^oUicitude de l'Église; ne rendait-on pas à Catheriûe des honneurs prématurés? En 1451, l'évêque de Casteilo^ enjoignit à l'inquisiteur Barthélémy de Ferrare et au P. Gaffarini de prouver que leur Tertiaire ne recevait pas les honneurs du culte. Aussitôt, l'Ordre des Prêcheurs, les amis de Catherine, tous ceux qui depuis neuf ans poursuivaient sa

voûtes do dômu de Sienne. Etienne Macconi composa sur sa vie, des mystères où Ton trouva sans doute le canevas des drames naïfs qui sont parvenus jusqu'à nous (Voir Bibliogr. E).

1. Processus^ attest. P. Nacc. Gaff. D. Mart., t. YI, p. 1259.

2. Les évêques de Venise portèrent le titre d'évéques de Castello, tant qu'existèrent leurs métropolilaiiiS; les patriarches de Grado. Saint-Pierre de Castello fut même cathédrale Jusqu'en 1807, époque où Napoléon transféra cet honneur à Saint-Marc.

canonisation, instruisirent un véritable procès ; de toutes parts on recueillit des témoignages ; comme les Évangélistes pour le divin Maître, chacun des disciples de la Bienheureuse racontait la partie de sa vie à laquelle il avait assisté, ou celle dont il recueillait la tradition. Par des miracles Catherine exprima sa gratitude à l'égard de ceux -qui témoignaient pour elle et en se faisant absoudre de l'injuste accusation do lui avoir rendu les honneurs du culte, on prouva sans réplique qu'elle les méritait *.

Les Seigneurs souverains de Sienne, ceux de Venise, les rois étrangers, unirent leurs efforts pour faire proclamer la gloire de Catherine; son ami le cardinal de Domenico voulut qu'après avoir mis fin au schisme, rétabli le Saint-Siège à Rome et ordonné la réforme du clergé, le concile de Constance canonisât celle qui avait donné sa vie afin de procurer ces mêmes biens à l'Église ; mais ce fut en vain. Les esprits étaient alors plus portés à discuter les vivants qu'à s'occuper des morts, et ils ne s'apaisèrent que longtemps après Theureuse issue du Concile de Constance. Enfin un Siennois jaloux des gloires de sa patrie, un poète qui mettait sa muée au service de la Sainte,'Enée Piccolomini, Pape sous le nom de Pie II, plaça Catherine sur les autels et fit éclater dans la Bulle Misericordias Domini sa dévotion spéciale envers elle.

C'était le 19 juin 1461. La basilique de Saint-Pierre retentit de l'office de Catherine; le Pape lui-même l'avait composé; la chrétienté le répéta et éleva des sanctuaires à la nouvelle Sainte. De nos jours Rome Ta

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