Lettera
2. Fondé en 1347 par une colopîe de Proaille, le coarent s'é*
Tertiaire offrit ses services à cet hôpital avant même d'aller au delà des remparts demander aux Frères Prêcheurs l'appui du savoir et de Texpérience.
A peine Catherine avait-elle quitté sa demeure que l'aspect de la ville Tétonna et lui déplut. Les mes étroites, couvertes de longues toiles qui s'étendaient d'une maison à l'autre afin d'amortir les ardeurs du soleil, avaient peine à contenir une population composée en majeure partie d'étrangers. Type, costume, langage, tout était différent. De nombreux étudiants allemands cherchaient la science aux cours gratuits établis par les papes ; des pénitents, desmoines, des pèlerins se formaient en longues processions et chantaient divers cantiques sous diverses bannières ; de graves docteurs en théologie et leurs adversaires les hérétiques de la secte de Wiclef, disputaient en plein vent sur la prédestination et la liberté humaine ; des missionnaires partaient, TÉvangileà la main, pour de lointains pays ; des milliers de clercs sans occupation allaient solliciter quelque faveur du Saint-Siège, tandis que des ecclésiastiques pourvus de gros bénéfices venaient en mondain équipage pour s'op-
tablit aa siècle saivant dans ce palais d'Avignon. Les religieuses, qui avant le ConcUe de Trente n'étaient point tenaes à une stricte clôture, y venaient parfois pendant le séiour de la Sainte à la cour pontificale. La communauté d'Avignon se perpétue à Langeac, où mourut (1634) la vénérable Agnès dont l'Eglise instruit le procès de béatification. Intériear d'an cloitre deminicadii. Le monastère de Sainte-Praxède à Avignon, par le R. P. Mattbien Joseph Ronsset, Lyon, Driday, 1876, 2, 3. — Dict. hist. des mes et places publiques de la ville d*A7ignon, par P. Achard. Avignon. Seguin, 1857, 162-163.
SÂIKTS CATHERINB 9**
poser à la réforme du clergé. Le faucon sur le poing, Técu au col, chevauchaient des troupes de seigneurs qui montaient au palais se plaindre des tribunaux de TOfficial. Partout se formaient des groupes animés. La foule, dégagée de l'austère loi du travail, était en proie au découragement, ou livrée à de folles joies, et heureuse d'échapper au vide du présent par des rêves d'avenir, elle se pressait autour des astrologues. La jeunesse assiégeait les échoppes des Juifs qui, bannis de la chrétienté, s'étaient réfugiés à Avignon où ils prêtaient de petites sommes sur de gros gages. Parfois retentissaient des cris ; on se querellait ; les Italiens reprochaient aux Provençaux leur avidité, les Provençaux accusaient les Italiens de corrompre les mœurs du pays ; mais bientôt on se réconciliait ; on jouait et on buvait ensemble les capiteux vins de France, afin de passer le temps *.
Catherine traversa rapidement cette multitude et atteignit Tîle du Rhône, lieu plein des souvenirs de son Ordre. Là, s'élevait le monastère des Frères Prêcheurs, œuvre d'un architecte dominicain. Là, saint Dominique lui-même avait fait jaillir des sources abondantes. Là le pape Jean XXII avait promulgué la Bulle de canonisation de saint Thomas d'Aquin. Là, enfin, on pouvait lire dans un splendide manuscrit les œuvres du grand Doc-
1. Avignon, son histoire, ses Papes, par F. B. M. Joadon. Avig., 1842, 135, 139. — Mém. pour la vie de Pétrarqne, par l'ahbé de Sades, II, III, 45. — Flenry, Hist. eccL, XCV1,XCVIL
teur*. Les Frères Prêcheursconseillèrentla Tertiaire siennoise sur la conduite à tenir dans cette ville étrangère, mais ils reçurent plus encore qu'ils ne donnèrent. « Il en est toujours ainsi quand on s'approche de notre mère, » dirent les disciples de la Sainte avec conviction.
Docile aux leçons de saint Thomas d'Aquin, Catherine appuyait sur ses facultés naturelles les forces octroyées par la grâce et par l'inspiration directe du Saint-Esprit ; elle ne négligeait aucune donnée de la raison ou de T expérience humaines pour traiter les affaires de ce monde, et elle s'informa de la situation où se trouvait le pape à l'heure présente.
(]omme chef de l'Église universelle, Grégoire XI avait de graves soucis. L'hérésie, qui depuis les temps apostoliques s'attaque à la foi et corrompt les mœurs, troublait la chrétienté sous deux formes. D'une part Ton prétendait revenir à l'Evangile par une morale sans dogme et sans traditions; de faux spirituels supprimaient le Credo jle pape, la hiérarchie ecclésiastique, la liturgie et le culte. Pour toute prière chacun balbutiait ce qu'il avait au coîur, et ce singulier mysticisme engendrait plus de poètes que de saints. D'autre part, l'Anglais Wiclef commençait à prêcher, avec rémancipationdel'autoritédu clergé, quelques nouveautés sur la grâce et TEucharistie ; Cette année-là même, Grégoire XI faisait instruire le procès du novateur. En Italie on niait le rôle
1. Prsdic. A^enioiiense. R. P. Joanne Mabnet. Âvenîone, Ant. Doperier. MDCLXXVIII, II, vi, 75.
de la raison, en Angleterre on tendait à l'exagérer. Réagir semblait difficile. La corruption du clergé, signalée dès la fin du x* siècle, s'accentuait toujours davantage, prêtant aux hérétiques de terribles armes pour tromper les foules ignorantes. Loin de Rome, le chef de TÉglise catholique paraissait avoir rompu avec le passé ; malgré toutes les persécutions qu'ils faisaient endurer aux successeurs des Apôtres, les Italiens voulaient le pape dans la ville étemelle, siège de sa puissance ; hautement ils accusaient Grégoire d'être un de ces Français, organisateurs du pouvoir temporel, qui depuis Sylvestre II méconnaissaient les droits des Romains. Le Pontife ne combattait plus sur son terrain, appuyé au tombeau de saint Pierre.
Comme souverain temporel, Grégoire XI traversait une redoutable épreuve. Le fait de la lutte ébranlait dans beaucoup d'esprits l'idée du droit delà papauté. Non seulement les propres sujets du pape se révoltaient contre son autorité directe, mais l'équilibre politique de la chrétienté, qui longtemps sembla reposer sur deux pouvoirs rivaux : le Saint-Siège et l'Empire, n'existait plus. Restée seule après l'abaissement des empereurs, la puissance pontificale affirmée par Boniface VIII ne prenait point d'existence durable. Les quinze Etats qui reconnaissaient sa suzeraineté, loin de former une confédération, se combattaient entre eux ou s'attaquaient à elle. On se sentait à la veille d'une crise religieuse qui pouvait aller jusqu'au schisme, on se voyait au sein d'une crise politique où tout menaçait le pouvoir temporel
du pape, qui sans être, comme le pouvoir spirituel, nécessaire à l'Église, reste cependant pour le Souverain Pontife une garantie d'indépendance et pour la chrétienté un principe efficace d'union *.
Le 20 juin, Catherine Benincasa monta au palais des papes suivie de ses vingt-deux compagnons. Si le manque d'unité dans le style de cette immense forteresse parut barbare à des yeux accoutumés aux chefs-d'œuvre toscans, la Dominicaine fut surtout péniblement surprise par l'aspect menaçant qu'offrait la demeure du vicaire d'un Dieu de paix.
Déjà familier avec les entrées du palais, Raymond de Capoue dirigea ses compatriotes vers un porche construit dans l'épaisseur même de la muraille, à l'angle où le corps de logis occidental rencontre l'aile du midi. La massive porte en ogive roula sur ses gonds, et Catherine parut au seuil de la salle consistoriale d'été, dont les voûtes s'élevaient majestueusement soutenues par des gerbes de piliers. Giotto, Simone Memmi, Orcagna et d'autres Toscans leurs émules avaient couvert les murs d*une phalange céleste qui semblait faire accueil à la Sainte, tandis que des voussures les prophètes et les sibylles l'encourageaient du regard *. Elle s'avança simplement et se jeta aux pieds du Souverain pontife.
Pierre du Rogier de Beaufort-Turenne, pape
* 1. Dén le commencement du xiv* siècle, Marsile de Padoue agitait les idées que réalisa la Révolution française.
2. Notes d'an voyage dans U midi de la France par Prosper Mérimée. Paris, 1835, 149. — Le palais des Papes, par Angnsto Ganron. Avignon, 1860, 13.
318 SAfNTE CATHEHINE DE SIENNE
depuis environ six ans sous le nom de Grégoire XI, était dans la fleur de Tâge ; mais la maladie lui ôtait Tapparence de la jeunesse. La splendeur même de son trône pontifical faisait ressortir sa petite taille et son extrême maigreur. Plus pâle que ses vêtements blancs, il inclinait son front chargé delalourde tiare. Pourtant son maintien ne manquait pas de noblesse^ etce fut avec une douceur paternelle qu'il releva la jeune ambassadrice après Tavoir bénie.
Catherine promena son regard tranquille sur rassemblée dont elle était entourée. Presque tous les visages exprimaient une dédaigneuse malveillance. Bien que plusieurs des cardinaux français fussent réguliers dans leur vie, ils n^étaient point des saints, et ils traitaient volontiers de visionnaires les femmes qui, à l'exemple de Brigitte de Su^de, conseillaient au pape de quitter Avignon pour Rome. Nombre d'entre eux, suivant la pente du siècle, celle qui menait aux honneurs, s'étaient abandonnés tout entiers à l'étude du droit canon et, peu instruits en théologie, ils ne pouvaient comprendre la Sainte. Seul, Pierre de la Jugie semblait s'associer aux sentiments bienveillants de son cousin Grégoire XI. Irrésolu, Pierre Corsini gardait avec ses deux compatriotes une prudente neutralité ; quant à l'ambitieux Pierre de Lune, sa gravité espagnole le rendait impénétrable *.
Qu'importaient à Catherine les applaudissements?
1. Histoire des cardinaax français de Du Clresne. Paris, 1660, I. 2. ^ Historia Pontif. y Cathol. por Gomez de lUescas, ano MLDXCII, 25. Il y avait quatre cardinaux italiens. Tebaldeschi, était alors en Italie.
SON SÉJOrH A LA COI R PONTIFICALE 319
Tournée vers le Souverain Pontife, s'adressant à tous, elle réclama la paix au nom des Florentins, et supplia le Saint-Père de revenir à Rome, de réformer le clergé, de prêcher la croisade. Pour elle ces trois actes étaient la conséquence naturelle les uns des autres. La majeure partie du Sacré- Collège et Grégoire XI lui-môme ne comprenaient pas le toscan. Raymond de Capoue traduisait, en la décolorant malgré lui, l'ardente parole qui jaillissait des lèvres de Tambassadrice comme à Fimproviste et sans réflexion. Le pape était convaincu do la duplicité des Florentins, mais rendant un hommage public à la sainteté de la messagère, il lui dit à haute voix: <l Afin de vous prouver que je veux la paix, je remets la négociation entre vos mains, seulement ayez soin de l'honneur de l'Eglise. » D'ambassadrice Catherine devenait arbitre! Quel plus complet hommage peut-on lui rendre? dirent les cardinaux mécontents.
Lorsque le consistoire se fut séparé, Grégoire XI appela Catherine aans ses appartements particuliers. Il souhaitait lui faire connaître ses propres désirs, ses incertitudes, les obstacles qui l'environnaient. Pensait-elle qu'il eût obligé les évoques à la résidence, s'il n'avait pas lui-même résolu de vivre à Rome? Ne se souvenait-elle pas que l'année précédente il notifiait aux puissances étrangères son projet de quitter Avignon? La croisade, il l'avait prêchée dès son élévation sur la chaire de Saint- Pierre ; la paix, il la voulait par devoir et même par pente naturelle de caractère ; la réforme du clergé il la désirait, il l'encourageait et donnait lui-même
l'exemple des vertus sacerdotales. Catherine écoutait en silence, puis elle répondait avec une autorité devant laquelle Raymond de Capoue, qui servait d*interprète, restait interdit. « Il faut avant tout rétablir la paix parmi les chrétiens, disait doucement Grégoire, ensuite nous organiserons la croisade. — Non, reprenait Catherine dont les vues étaient plus étendues que celles du Pontife, jetons en Palestine les gens de guerre qui dévastent l'Europe. Peu d'entre eux refuseront de faire pour Dieu ce qu'ils font par plaisir, et d'expier ainsi leurs péchés : faute d'aliments, le feu s'éteindra, les bons seront délivrés du contact des méchants, les méchants vivront au service de Dieu ou mourront pour sa gloire. Si l'on est victorieux, vous aurez de l'action sur les princes chrétiens; la croisade c'est la paix dans la chrétienté, la pénitence pour les hommes de guerre et le salut des Sarrasins. » Sur la réforme du clergé, la Sainte se montrait plus ardente encore. Ne fallait-il pas l'être dans un pays où : vil comme un prêtre, était un proverbe familier? € Votre cour recèle tous les vices, » s'écriaitellc vivement, et quand le pape répondit qu'à peine arrivée à Avignon, elle n'en pouvait point connaître les mœurs, elle se redressa avec une majesté devant laquelle le Souverain Pontife s'inclina : « J'ai mieux senti la pourriture de la cour romaine, lorsque j étais dans ma ville natale, dit-elle, que ceux-là mêmes qui en sont la proie. 3 Ce n'étaient plus les lettres et les chants des poètes *, ce n'étaient