Christioe de Pisan, VI
la plus grande épreuve qu'ait traversée la chrétienté: le schisme d'Occident; dans ce plan, Tancienne noblesse féodale et militaire qui tenait ses titres de la conquête et pas comme les légistes et les marchands, de la faveur royale, ne serait point tombée à Nicopolis sous les coups des Turcs, que la croisade de 1376 eût refoulés en Orient * ; dans ce plan, la folie de Charles VI, la lâcheté de Charles VII ne jetaient sans doute pas sur la France les hontes lavées, non par le sang des Valois, mais par celui d'une jeune vierge, victime pour la patrie, comme Catherine de Sienne l'était pour l'Eglise ; dans ce plan on ne pressent pas Jeanne d'Arc abandonnée de son roi et mourant sur un bûcher, soutenue par la famille religieuse* de la Sainte dont Charles le Sage méprisait les avis.
Catherine, impuissante pour la croisade et impuissante pour la paix, se tourna du seul côté qui lui restât ouvert : elle montra au pape lé chemin de ritalie et Rome à l'horizon.
Les efforts tentés pour garder le Saint-Siège à Avignon étaient incroyables ; on allait jusqu'à rappeler à Grégoire XI que la mort de son prédécesseur n'avait point été naturelle, et on insinuait que le même sort punirait la même faute. Il fallut le tact d'un apôtre qui demande à chacun selon ses
1. Corame les Italiens et les Espagnols le firent deux siècles plus tard à la voix du pape dooiinicain saint Pie V.
2. On saitqu*à ses derniers moments Jeanne d*A.rc fut assistée par les Frères Ysambard de la Pierre et Martin Ladveno. Cf. La guerre de Cent ans, Jeanne d'Arc et les Dominicains, par le R. P. Ghapotin. Paris, 2« éd., 1889, 149-157.
forces, tenant compte des entraves que Tinfirmité du corps apporte au libre essor de l'âme, pour dissiper Timpression causée par ces menaces sur un tempéramentueiTeux et craintif. Catherine avait promis au pape, de la part de Dieu, qu*une force, très en dehors de son caractère naturel^ le soutiendrait dans cette entreprise ; sans trêve elle rappelait à Grégoire qu'elle n'oubliait point, ses requêtes, qu'au moment de la sainte communion elle priait pour lui. Elle lui rapportait ses entretiens avec le Christ, montrant qu'elle se bornait à transmettre les volontés divines ; ses lettres, traduites en latin, restaient aux mains du pape comme un souvenir durable et tangible de ses discours. «Les démons incarnés, les conseillers pervers vous disent : On vous tuera, écrivait-elle ; moi je vous di» de la part du Christ crucifié : Ne craignez rien I Répondez ce que le Christ répondit à saint Pierre quand celui-ci voulut l'arrêter sur le chemin de la Passion: Eloigne-toi de moi, séducteur, tu me scandalises en cherchant ce qui est de l'homme et non ce qui est de Dieu ; ne dois-je pas accomplir la volonté de mon Père ? » Souvent le pontife demandait à la Sainte d*interroger le ciel ; toujours elle répétait qu'aucun danger ne menaçait Grégoire à Rome, tandis qu'il exposait son âme s'il écoutait, les avis de son entourage. Cet entourage essaya alors d'une ruse perfide. Brigitte de Suède, morte à Rome trois ans auparavant, puis Catherine de Sienne avaient conseillé le retour en Italie. A la voix de ces saintes il fallait en opposer d'autres non moins autorisées, et on imagina une lettre pleine de funèbres présages et de menaces
d'empoisonnement qu'on attribua au pieux évèque de Toulouse, l'infant Pierre d'Aragon, « Cet écrit ne vient pas de loin mais de près^ déclara sur l'heure Catherine ; voilà l'œiiyre de serviteurs du démon ! » Discutant chaque phrase, elle montra au pape combien peu on l'estimait, puisqu'on jugeait que sa tendresse maladive pour ses proches, sa crainte enfantine de la mort, le porteraient à manquer de parole aux Italiens. Représentant terrestre de l'éternelle -Vérité, pouvait-il personnifier le mensonge? Avec perspicacité, logique et quelque peu d'ironie, la Sainte dévoilait au Souverain Pontife le piège grossier dans lequel on prétendait le faire tomber *. Tant de discussions, d'où elle sortait victorieuse, appelèrent sur Catherine l'attention d'une cour oisive. Il faut voir la Tertiaire siennoise, disaient les belles dames, et à toute heure ces mondaines Tentouraient. Si, absorbée dans la contemplation de Dieu, Catherine échappait à leurs importunités par le silence, elles l'interrogeaient. Excitées par les plus folles convoitises, mobiles au gré de leurs passions, troublées par les déceptions ou par le remords, elles se demandaient d'où venait Tinexplicable charme qui les entraînait vers cette pauvre étrangère. Citant les paroles de leur mère, les disciples auraient pu répondre : « Chez les saints, les facultés de l'âme, les énergies du corps concentrent leurs voix, les accordent pour louer Dieu et servir le prochain, si bien que Tôtre entier vibre d'une harmonie qui est le son même de la vie^