Alcnni Miracoli, 3. [Bibliographie I, iv
3. Urbain V n'avait point encore ajouté à la tiare la troisième couronne.
partir de ce jour, toute la vie de lenfant se modifie. Ce ne sont pas seulement les leçons des hommes qui développent Içs forces de son intelligence comme celles de son cœur. L'Esprit-Saint l'instruit directement; par infusion il lui révèle l'histoire des Pères du désert*, des saints, en particulier la vie du bienheureux Dominique, afin qu'elle connaisse ceux dont elle est appelée à imiter les vertus*. Et cette petite fille du peuple se consacre tout entière à la prière et à la mortification ; elle retranche sur sa nourriture, elle cherche l'isolement pour s'hu milier de ses fautes, prendre la discipline et s'exciter à l'amour des souffrances ; le charme extrême de sa parole attire ses compagnes ; elles suivent son exemple ; ces toutes jeunes enfants forment une sorte de communauté unie pour les prières et même pour les austérités.
Mais la naïve supérieure sentait comme un invincible besoin de solitude ; un matin elle partit à la recherche d'un désert. Par habitude, elle prit le chemin qu'elle connaissait le mieux, celui qui conduisait chez sa sœur Bonaventure et dépassa l'ancienne porte Saint-Ansano, comprise dans une enceinte intérieure de la ville. A peine sortie des murs, elle se trouva au milieu des chênes verts qui enveloppaient Sienne de leurs épais ombrages. Los
1. Dans son Dialogue et dans ses lettres [Bibliographiis à], Catherine parle des Pères de l'Eglise en personne parfaitement inetmite de ce qni les concerne.
2. Legonda Beat» Katarina do Sonis, aactore B. Raymando, I, 2. L'édition que nous citons est celle de Cologne, 1553. [Bi-
BUOQRAPDIE C, 1*.*J
12 SAINTE CATHEHtXE DE SIENNE
rayons du soleil levant étaient encore trop faibles pour pénétrer ces bois touffus ; la nature à peine éveillée gardait le silence et respirait la paix, de sorte qu'ayant aperçu dans le vague du jour naissant une grotte creusée sous le rocher, Catherine crut avoir découvert la Thébaïdeetse mit en prières*.
Elle venait d'y entrer lorsqu'elle se sentit soulevée de terre. Avertie déjà de la puissance du démon sur la nature, elle fut plus effrayée que joyeuse. Ce prodige n'était-il point un artifice diabolique pour la détourner de son dessein? Le divin Maître, auquel elle confia ses craintes, y répondit par une lumière sur ses véritables devoirs, et lorsqu'elle redescendit sur la terre, elle était décidée à retourner dans la maison paternelle. Elle quitta donc la grotte ; mais, éblouie par la clarté du jour, épuisée par un long jeûne, elle ne put retrouver son chemin et s'égara dans les bois. Seule dans ce lieu inconnu, à qui demander secours, sinon à Celui qui avait coutume d'exaucer sa prière? Elle s'adressa au Christ, et les anges l'emportèrent jusqu'aux portes de la ville. Lapa, la croyant chez Bonaventure, ne lui fit aucune question, et Catherine put conserver mystérieusement dans son cœur les grâces de sa première extase, comme elle avait conservé celles de sa première vision. Ces termes* ne sont point trop forts
1. La porte Saint- Ansano était située où s'élève aujourd'hui Téglise de Saiot -Se bastion. Un ancien dessin de Sienne que M. Tabbé Totî a bien voulu nous communiquer ne laisse aucun doute à cet égard. La grotte où Catherine resta en prières était dans la région qu'on nomme Conirada délia Selva.
2. Transporté aux choses spirituelles, le mot vision signifie
pour désigner les dons accordés à Tenfant. N'avaitelle pas joui d'une vue surnaturelle du Christ et des Apôtres? Ne venait-elle pas d'être attirée vers le ciel par FEsprit-Saint, qui suspendait en ce petit être toute action directe des sens? Recueillie sous les lumières exceptionnelles dont elle était favorisée, Catherine écouta la vocation de TAmour et elle sentit que la seule réponse à cet Amour est le don entier de soi. Sans comprendre encore la nature des sacrifices que les saints offrent à Dieu, elle n'en trouva aucun trop douloureux, et le divin Maître laissant l'amour devancer la raison, dicta lui-même à sa servante cette prière, qu'à peine âgée de sept ans elle fit à Marie : « 0 très bénite et très sainte Vierge, qui la première entre toutes les femmes avez voué votre virginité à Dieu et, par sa grâce, êtes devenue la mère de son Fils, je vous supplie très humblement de ne point regarder mes méfaits et ma misère. Je suis une pauvre créature, mais je vous prie de me faire la grâce de me donner comme époux votre très cher enfant, Jésus-Christ, car de tout mon cœur je l'aime et le désire. Je vous promets et lui promets aussi que jamais je ne prendrai d'autre époux et que je lui garderai ma virginité. »
Après avoir prononcé son vœu, Catherine mena une vie encore plus mortifiée que par le passé ; elle
noe grâce par laquelle Dieu manifeste lui-même un objet de connaissance. Par extaêe on entend cette élévation sarnatu- Telle de Tàme vers les biens célestes dont TBsprit-Saint est le principe, et qui s'accomplit en dehors des sens : cum alatractionê aumibuê, dit saint Thomas^ 2<l« 2^, q. glxzv, art. 1.
c châtiait rudement elle-même de la moindre auteet ne mangeait plus jamais de viande, ayant >our complices de cette privation son frère Etienne t le chat du logis. En même temps elle redoublait on culte envers les saints dont Tapostolat avait ;agn6 un grand nombre d'hommes au Seigneur.
Dans son mouvement vers Dieu, cette jeune âme e sentait entraînée par l'âme ardente de saint )ominique. Sous la chaire de la cathédrale où apôtre de la Vérité avait jadis prêché, l'enfant 'adressait à lui avec cette confiance dont les chréiens attachés aux saints connaissent ladouceur pour 'avoir éprouvée.
Le voisinage du couvent fondé par le bienheureux )ominique, sur le plateau de Camporeggi*, non loin ie la maison des Benincasa, entretenait cette dévoion. Catherine voyait l'activité des Frères Prêcheurs, lie concevait la cause et le but des efforts dont elle itait le témoin attentif. Quand les religieux, inlilFérents à la rigueur des saisons et oublieux de oute fatigue, partaient au premier appel pour emplir les devoirs du ministère sacré, son enhousiasme allait jusqu'à lui faire baiser la trace le leurs pas. Elle rêvait même d'imiter certaines laintes, de déguiser son sexe afin d'entrer dans un îouvent de Dominicains. IN 'était-ce pas, pour elle, e seul moyen d'aller en de lointains pays évangéiser les âmes, d'étendre le règne de TEglise, qu'elle
1. On nomme ainsi le sommet d*une colline de Sienne, )arce que les Allemands y campèrent en 1186 avec an royal »ipitaine.
aimait sans la connaître, comme aiment les enfants, parles traditions de la famille qui souvent sont la racine des plus fortes amours? Mais ces rêves d'une imagination ardente ne détournaient pas Catherine de ses devoirs et ne l'empêchaient pas d'être pour ses proches un exemple vivant.
Un matin elle fut envoyée par sa mère à la paroisse. Il s'agissait de demander au curé une messe . votive de saint Antoine. I/enfant obtint ce qu'elle souhaitait, puis elle resta à l'église jusqu'à la fin de l'office. Quand elle rentra au logis, elle trouva sa mère inquiète de son absence et fut accueillie par un dicton en usage dans le peuple de Sienne: Maudites soient les langues qui ont assuré que tu ne reviendrais point ! Catherine se tut. Quelques instants après, entraînant sa mère à l'écart, elle lui dit, avec une humble gravité : « Dame mère, je vous prie de ne maudire personne à cause de mes fautes. Punissez-moi ou frappez-moi, si vous le voulez ; mais vous n'avez point le droit de maudire autrui. Quand je vous l'entends faire, ce m'est une trop grande peine. » Touchée d'une pareille réflexion, surprise de tant de sagesse chez une enfant de dix ans. Lapa instruisit son mari de ce trait de leur fille, et tous deux remercièrent Dieu *.
Pendant que la paix régnait sous le toit des Benincasa, des révolutions bouleversaient la ville.
Sienne était l'une des plus turbulentes de ces
1. B. Raymiindas. I, 1, 2. — P. Gaffarini. Libellns de Sapplemento Legendae, 1,1. [Bibliographie C, ni''''''.] — P. CarapelttConoGronotaBtioo. fBiBLioGRAPHiB C, zLi, xlii, xliii.]
républiques nées au moyen âge, quand, à la faveur de querelles entre le Saint-Siège et Tempire d'Allemagne, les communes toscanes s'émancipèrent. Ville impériale, elle ne laissait qu'une autorité fictive à son suzerain. D'abord elle avait secoué le joug forgé par les chefs barbares, ses maîtres après la chute de TEmpire romain, et déjà Rome regardait comme une colonie indocile l'antique cité fondée par les Etrusques. Guelfe, puis Gibeline, renfermant les deux partis dans ses murs et ballottée de l'un à l'autre, en guerre contre Pise, contre Florence surtout, rivale de ces Etats pour la supériorité militaire, commerciale, artistique et littéraire, la république siennoise, en proie comme ses émules à des dissensions intestines, s'épuisait à inventer des formes de gouvernement, éphémères au point qu'elles disparaissaient avec le mois 011 elles avaient paru. Non contente de passer du ^régime municipal simple à l'adjonction de consuls qui parfois furent des étrangers, non contente ensuite d'exclure de toute participation à l'autorité les anciennes familles consulaires, et de faire du gouvernement une représentation élective des arts et métiers, Sienne laissait encore les classes de la démocratie * s'armer les unes contre les autres. La Seigneurie àe^Neuf, alors au pouvoir, appartenait depuis soixante-dix ans au même parti* : au popolo maggiorCy c'est-à-dire à la classe la plus
1 . FamilièremeDt désignées soae les noms de popolo grauo et de popolo magro,
2. Tout plébéien était éligible à Ja charge de govematorê e difêmore del eomune e popolo ai Siena ; mais le parti an pea-
élevée du peuple. D'un côté elle se voyait combattue par la plèbe qui croyait exercer un droit en réclamant sa part d'autorité, et de l'autre par les nobles, prêts à s'allier à tout ce qui voulait renverser les Neuf. Le passage à Sienne de son suzerain l'empereur d'Allemagne, qui, après avoir reçu à Milan la couronne des rois d'Italie et à Pi se le serment de fidélité des républiques toscanes, se rendait à Rome pour être sacré, fit éclater la lutte. « Homme pratique et moderne S » Charles IV se souciait assez peu devoir se diminuer en ses mains le plus grand pouvoir laïque de ce monde ; il traversait l'empire et l'Italie, « pluniant et débitant l'aigle impériale » afin de grossir son trésor. La révolution de Sienne oii il fut successivement auxiliaire maître et vaincu lui valut quelques ducats. Cependant la Seigneurie des Neuf avait dû céder la place à une magistrature composée de douze membres, tous sortis du petit peuple ou popolo minuto.he collège de gentilshommes qu'on y adjoignit reconnut que la démocratie s'était fait la part du lion. Au fort de ces désordres on pilla les palais, on brûla les ateliers, et Jacques ne dut la sécurité qu'à sa communauté d'opinions avec la nouvelle Seigneurie, quicomptaitparmises membres des parents de Nicolas Tegliacci*, le mari de Bonaventure.
voir avait sa garder une entière iofloence sur le scrutin par lequel la Seigneurie était renouvelée tous les deux mois.
1. Geachichta Kaiser Karls IV, von D' E. Wenmsky, II, 2; IX, 476.
2« Le premier Capitaine du peuple (1* mai 1355) fut 6er Sozzo Tegliacci.
Les Benincasa furent peu après les témoins impuissants des fautes et des excès de leur propre parti. Tant quêteurs adversaires avaient eu en main le pouvoir, ils se consolaient des fautes par la critique, des excès par le mépris; maintenant leurs amis allaient de révolutions en révolutions, et ils se dirent qu'ils n'étaient vraiment malheureux que depuis qu'ils se sentaient responsables de leur malheur *. Catherine, trop dét-achée d'elle-même pour n'être pas accoutumée à lire sur le visage de ceux qu'elle aimait, s'aperçut du découragement de son père et de ses frèi'es.
Mieux que tous peut-être, grâce à son commerce avec Dieu, elle comprenait les devoirs du citoyen, et tandis que la plxipart des Siennois, plus occupés d'eux-mêmes que du bien général, usaient leurs forces dans de vaines intrigues, elle agissait près de Dieu. Par la prière, par la pénitence, elle attirait sur Sienne la miséricorde céleste.
Catherine avait passé son enfance dans une telle union avec Jésus-Christ, elle se sentait si complètement à lui seul, qu'elle éprouva une pénible surprise quand, au moment où commençait sa treizième année, ses parents lui parlèrent de se^ marier. L'heure ne lui semblait pas venue de révéler le vœu qui la liait à son divin Époux : elle se contenta donc de se tenir dans la retraite et de chercher à plaire plus à Dieu qu'aux hommes. Mais, si elle résistait aux efforts que faisait sa famille pour lui donner
1. Malavolti. VI, H, 108-117. - SUna • il mo tenitorio, 1162, in-io, 25.
SA JEUNS88E lU
des habitudes conformes aux goûts de la jeunesse, il lui devenait difficile de vivre selon son attrait; suivant l'usage du pays, elle ne devait plus sortir seule, et toutes ses pratiques étaient contrôlées. Une lutte sourde, où Ton craignit de la voir victorieuse, s'engagea entre elle et le monde qui Tentourait. Lapa réclama le secours de Bonaventure ; la jeune fille pourrait-elle se soustraire au don de persuasion de sa sœur favorite quand on avait vu Nicolas Tegliacci, dont l'atelier retentissait sans cesse de libres propos et de folles chansons, changer lui-même de langage et imposer silence à ses amis sous rinfluence de cette pure et ravissante femme ? Le combat ne fut pas long. « Quel péché Y a-t^il à se laisser parer des mains de sa sœur pour ne point contrister* une mère raisonnable et chrétienne? » disait Bonaventure, qui prenait la frêle enfant, l'emprisonnait dans un vêtement de couleur harmonieuse fait pour dessiner le contour de ses bras et de âa taille, et lui attachait sur les épaules la tunique romaine, dont les draperies prêtent au maintien une chaste dignité. Des fards de Florence préparés avec art rehaussaient l'éclat du teint de la jeune fille ; ses paupières noircies donnaient de la vivacité à son regard, et ses blonds cheveux, teints de reflets d'or, ondulaient autour de sa tête, petite et irréprochable de forme comme celle d'une statue grecque. Elle était si belle, que Bonaventure, songeant avec complaisance à l'état prospère du commerce des Benincasa, voyait déjà les Sicnnoisse disputer la main de Catherine. Catherine se gardait pourtant de paraître à sa
20 SAINTK CATHERINE DE SIEN?ÇE
fenêtre ou sur le seuil de sa porte, à l'exemple de ses voisines ; elle se montrait même peu à sa famille, craignant la rencontre des apprentis de son père, et la vue d'un homme la faisait fuir avec une telle rapidité qu'on la croyait enlevée par les anges comme aux jours de son enfance. Ce ne fut pas assez pour Notre-Seigneur ; il fit comprendre à la jeune fille combien il trouvait ses nouvelles occupations indignes d'elle et de lui.
La nuit tombait. Retirée dans sa cellule, Catherine priait à genoux devant son crucifix, quand elle fut distraite par de frivoles désirs de parure, vaines pensées que le signe de la croix sembla d'abord chasser, puis qui revinrent la troubler. Par l'imagination, elle se voyait dans les fêtes du monde sous lès riches habits des jeunes épouses, et ses rêves lui plaisaient tellement que, tout effrayée, elle invoqua le secours de son immortel Époux. Une douce vision la consola : la Vierge Marie tirait du côté entr'ouvert de son Fils la robe nuptiale des élus dont elle revêtait Catherine pour Téternité*.
Le Dieu jaloux ne permit pas qu'on lui disputât davantage ce cœur où il prétendait régner seul. Un matin du mois d*août, tandis que dans la belle campagne de Sienne la nature entière* saluait le soleil levant, la mort vint subitement enlever Bonaventure, qui, éblouissante de santé et dejeunesse, attendait les joies de la maternité *. Le coup était imprévu. Dieu éclaira Catherine pendant une extase, et