‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 19 sur 282 · Nac. Con. S. Dom · texte numérisé non relu

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lui dit que pour avoir voulu la détourner de sa vocation, Bonaventure endurait les peines du purgatoire. Le soin de cette chère âme domina la cruelle douleur de la séparation. Fléchir la justice divine devint l'unique souci de la jeune fille. Ses prières montèrent à Jésus-Christ et son sang jaillit sous les coups redoublés de la discipline, jusqu'au jour où Bonaventure purifiée lui apparut dans la gloire des élus.

Alors Catherine pleura ses propres défaillances. Aimée par Jésus-Christ dès sa tendre enfance, n avait-elle pas abandonné son Maître comme le jeune homme de TÉvangile, qui, appelé par le Sauveur, retourna vers les biens de la terre et ne le suivit pas? Séparée de tous par sa consécration volontaire à Dieu, ne s'était-elle pas reprise pour se donner aux créatures ? La foi lui rendait présent le lien qui l'enchaînait au Tout-Puissant, elle voyait son infidélité aux lumières éclatantes dont elle jouissait, de sorte qu'elle osait à peine s'adresser directement à Notre-Seîgneur. Sainte Magdeleine devint son modèle et sa médiatrice : « Dès que vous avez vu votre péché, disait-elle à la grande pénitente, vous vous en êtes détournée par un acte de vertu ; sans souci d'être honorée ou injuriée, vous avez cherché Celui qui seul pouvait vous faire miséricorde ; humblement prosternée aux pieds de Jésus, pleine d'amour, de douleur, vous avez entendu cette douce parole : Marie, va en paix et ne pèche plus. Quand donc moi aussi serai-je consolée ^ ? »

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A cette pensée, de nouvelles larmes coulaient sur Tancienne faute ; derechef elle demandait Tabsolulion de ses infidélités déjà pardonnées et étonnait son confesseur en se croyant digne des peines de Tenfer parce qu'elle avait préféré sa sœur à Jésus- Christ.

Ce confesseur était un homme d'une grande piété ; on le nommait Thomas délia Fonte, et le mariage de son parent Palmiero avec Nicole, une des sœurs aînées de Catherine, Tavait depuis longtemps allié à la famille Benincasa. L'amitié resserrait encore les liens créés par la parenté, et au moment où la mort de Bonaventufe affligeait ses parents, leur jeune ami, devenu prêtre du Seigneur et religieux de Saint-Dominique, les consolait. Le zèle du P. Thomas, son inépuisable charité attirèrent Catherine. Bien qu'il n'eût guère plus de vingt-cinq ans, la jeune fille s'ouvrit à lui de ses visions et de ses extases devenues assez fréquentes. Peu accoutumé à la haute perfection, parce qu'il n'avait encore dirigé que des âmes ordinaires, le P. Thomas crut bien faire en ramenant sa pénitente à une vie pratique et toute donnée à Tactivité extérieure. II alla même jusqu'à lui dire d'épouser un cousin des Benincasa qui demandait sa main. Lapa réclamait cette satisfaction après le chagrin causé par la mort de Bonaventure, chagrin que Nicolas Tegliacci rendait plus poignant encore en songeant déjà à se remarier. Catherine n'invoqua pas son éloignement pour un lien dont elle voyait en ce moment môme la fragilité : elle avait un meilleur

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argument, son vœu, qu'elle révéla au P. Thomas. Comprenant qu'il y avait sur cette âme une direction supérieure à la sienne, le religieux, après avoir mûrement réfléchi, et peut-être pour éprouver Tesprit de sacrifice de la pénitente, lui conseilla de couper sa longue chevelure. Catherine fit tomber avec joie à ses pieds cette auréole dorée, car dépouiller son corps, c'était Torner pour Theure glorieuse de la résurrection ; mais, afin de ne point affliger sa mère par la vue d'un tel changement, elle s'enveloppa la tête du voile blanc des matrones. Comme elle dédaignait toute parure, ses parents, crurent qu'une recherche de mortification la portait à cacher ses cheveux. Le jour même, un incident fortuit leur révéla la vérité. Lapa causait avec une cousine du mariage de sa fille; Catherine Tenlendit, et ne voulant pas encourager ces espérances, elle déclara avec fermeté qu'elle ne se marierait jamais. « Si je te mets la main dans les cheveux, je t en arracherai plus de sept, » s'écria Lapa, employant une menace familière aux Siennois. — « Prenez-les, si vous le pouvez, ma mère, » dit la jeune fille qui ôta son voile. Le chagrin de Lapa fut bruyant, toute la maison accourut; la tête rasée de Catherine fit éclater en reproches Jacques Benincasaet ses fils : « Méchante, criaient-ils, croislu donc échapper ainsi au fiancé que tu redoutes ? Que tu le veuilles ou non, tes cheveux repousseront, et si tu ne te maries pas, ta vie sera telle que tu désireras la mort. »

En eflfet, la pauvre fille ne connut plus un instant de repos. La servante chargée des plus rudes tra-

vaux du ménage venait de tomber malade : on obligea Catherine à prendre sa place. Préparer la nourriture, laver le linge, raccommoder les vêtements, porter au grenier sur ses épaules la charge que les bétesde somme déposaient à la porte du logis, tels étaient les travaux qui se partageaient sa journée. Mais les membres de sa famille lui représentaient le Christ, la mère de Dieu et les apôtres, et elle les servait volontiers ; leurs affronts, les paroles blessantes qu'ils lui adressaient sans cesse, ne parvenaient pas jusqu'à son coeur. Elle s'était fait au plus secret de Tâme un refuge, qu'à l'exemple des auteurs mystiques elle nommait la cellule intérieure *, où elle vivait seule dans la présence perpétuelle de Dieu. Cette retraite intime, dont elle ne sortit plus, lui était d'autant plus douce qu'elle n'en avait pas d'autre qui fût inviolable. Dans l'espoir de couper court à ses austérités et à ses oraisons, on lui avait ôté sa chambre ; ses frères mariés emportaient toujours avec eux la clef de leurs portes, et Tunique refuge de ses pénitences était le logis d'Etienne, où elle pénétrait furtivement tandis que celui-ci travaillait à l'atelier. Elle y était souvent surprise. Une fois, son père la trouva à genoux, absorbée dans une fervente prière ; sur sa tête descendait une colombe blanche qui s'en-

1. Cum (Mdoraveriê, intra ineubiculum iuum, dit saint Matthieu (VI, 6). Le bienheareux Albert le Grand [Do adharando Dao Liballns I] ajoate : • Id est, cordis toi interna : et eloMo oetio, Bcilicet senBuum tuorum, inibi corde paro, et conscientia bona et fide non iicta, ora Pâtrem tuum in spirîtu et veritate in abê-^ eoHêo, »

vola et disparut. « Quel est cet oiseau?» dit-il. Catherine se releva tout étonnée, elle n*avait pas vu la colombe \

Jacques commençait à être vaincu par tant de constance ; il crut ce symbole de TEsprit-Saint un avertissement du ciel et obligea ses fils à ne plus mettre de raideur dans leurs rapportsavec Catherine. Celle-ci ne comprenait rien à ce qui se passait et attendait que le divin Maître manifestât sa volonté ; mais un secret penchant l'inclinait à postuler Thabit des Sœurs de la Pénitence, assez nombreuses à Sienne.

Les Sœurs de la Pénitence pouvaient se dire les plus anciennes Dominicaines. Leur règle était celle qu avant la fondation de son Ordre, saint Dominique imposait aux dàiiies qu'avait groupées sa direction ; celle qu'il donnait aussi à la Milice de Jésus-Christ j quand pour défendre la liberté, les ministres et les possessions de TËglise, il appela les hommes à combattre, les femmes à seconder leurs époux par la prière et le sacrifice des biens terrestres ; sans imposer les vœux monastiques, elle dirigeait vers la perfection religieuse, constituait dans un mode d'existence définitif, obligeait à un vêtement distinct, à la récitation quotidienne de l'Office, à la coulpe, à des jeûnes, à des veilles, enfin au don de soi-même pour Dieu et TEglise. Chaque Frère, chaque Sœur gardait

1. Cette anecdote est racontée avec beancoap de détails nou- Teaaz par Paatenr d'Alcnni Miracoli, mais il eet aeal à la rapporter ainsi, et nous avons préféré la version commune.

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son état, sa condition propre ; on restait à son foyer dans les charges, les travaux, que voulaient la naissance, la richesse ou Tindigence, les devoirs envers la patrie et la famille *. Des vierges, des veuves se groupaient parfois en congrégation, finissaient par se cloîtrer et prononçaient des vœux. Pourtant la plupart de ceuxqu*on nomma Tertiaires parce que leur Ordre était le moins élevé comme forme de vie, le troisième de la famille dominicaine, se bornèrent, selon la règle ', à s'unir en Fraternités sous la direction d'un Prieur ou d'une Prieure et l'autorité d'un Frère Prêcheur délégué par le Maître général '.

Ces Tertiaires poursuivaient, à l'ombre des couvents du premier Ordre, les œuvres de pénitence et de zèle, objet de leur vocation. Animée du souffle de son fondateur qui fortifiait sa forme de vie, approuvée par Honoré III, Grégoire IX, Honoré IV, Innocent IV, Alexandre IV et Jean XXII*, la nou-

1. Historia Tertii Ordinîs Prœdicatomm a Th. CaiTarino de Senis et Magistro Bartholomeo composita. Apud Plaminium Comelinm Eccl. Yen. illastr. Venetiis, 1749, Dec. XI, 1, 1.

2. La tradition la transmit et le septième Maître Général Manion de Zamora la rédigea en 1285. Elle est insérée dans les constitutions des Frères Prêcheurs (Const. III).

3. Les BoUandistes ne connaissant pas de documents plus anciens que la Vie de sainte Catherine par le B. Raymond ont répandu sur Torigine et les temps primitifs du Tiers-Ordre quelques erreurs généralement accréditées et reproduites. Les documents sur lesquels nous nous appuyons sont : Mamachi Annales 0. P. An. 1209 ; 230, 255 — P. Caffarini. Hist. Tertii Ord. — S. Antonini. III. Thr. Tit. 23 C 32. - Lettere di Santa Caterina [Bibliographie A. ^ 9J.

4. Bull. 0. P. I, Const. 9, 19, 25, 49, 83 et 302; III, II. Const. 216.

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