‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 199 sur 282 · Lelt. ^95. — B. Raym · texte numérisé non relu

Lelt. ^95. — B. Raym

disciples en les empêchant de briguer les suffrages du peuple dans les élections. Plus habile qu'eux, elle poursuivit alors les négociations qu'ils avaient ébauchées : elle obtint que la République envoyât à Rome une ambassade sincèrement disposée à mettre (in aux hostilités.

Soudain Florence se trouva en révolution. Tandis que les guelfes méditaient un coup de force, les gibelins les avaient devancés. Grâce à l'habileté de Sîlvestre de Médicis, ils soulevèrent le peuple et s'emparèrent du pouvoir. Les émeutiers incendièrent et pillèrent les palais ; sur la rive gauche de TArno, on entoura la maison de Soderini : c'est un fourbe, un hypocrite, un ami de la Siennoise ! criait la populace, et soudain la demeure où Catherine avait été si joyeusement accueillie ne fut plus qu'un monceau de cendres. Plus loin, les Manelli se veiigeaient d'avoir été admonestés, en brù-. lant le splendide palais Canigianî, dont les avis de Catherine n'avaient pu bannir les ameublements fastueux et le luxe cher aux Florentins.

A la lueur de Tincendie, chaque Florentin saisissait son ennemi, ou le premier venu dont un meneur jetait le nom à la foule. Grâce aux intrigues occultes des Huit, celui de Catherine fut bientôt dans la bouche de Témeute. « N'épargnons pas l'auteur de tous nos maux, criait-on, prenons cotte criminelle, iM-ûlons-la, coupons-la par morceaux. » Cédant à la peur, de paisibles citoyens qui, au début des troubles, avaient caché les Siennois chez eux, les renvoyèrent.

Comme son divin Maître, Catherine n'avait plus un

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toit où reposer sa tête. La nuit tombait; elle entra, suivie de Christophe de Gano, de Jeanne de Capo et de quelques autres des siens, dans un jardin désert. Sans une plainte elle s'y agenouilla. Autour d'elle tous comprenaient Funion de sa silencieuse prière à l'oraison du Christ agonisant. Pour Catherine, ils ne l'ignoraient point, Toraison du Verbe incamé n'exprimait pas seulement, comme pour les Pères et les Docteurs, la lutte entre l'humanité de Jésus, et les affres de la mort. L'apôtre inspirée concevait que la peine la plus amère du Rédempteur^ celle qu'il avait endurée avec une vivacité croissante depuis rincamation, c'était celle du désir: il désirait rétablir l'honneur de Dieu atteint par le péché d'Adam et rendre au genre humain sa fin bienheureuse. Attendre l'heure de la Rédemption lui était une dure épreuve ! Que de fois, avec la passion d'un cœur qui en était lui-môme dévoré, TApôtre avait dépeint à ses amis ce tourment de l'attente ! ce tourment auquel la passion du salut des Florentins l'associait et qu'elle leur avait exprimé dans le langage de FEglise par les paroles mêmes du Christ : Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobiscum anteqiiampatiar ! « Les âmes fortifiées par la grâce, disait-elle en opposition avec les commentateurs de la Passion, ne doivent pas croire, comme les âmes faibles, qu'au jardin des Oliviers le Christ demandait à son Père d'éloigner un calice qu'il buvait dès sa naissance : au contraire, à mesure que rheure approchait de boire ce calice jusqu'à la lie, il l'appelait de tous ses vœux; il eût voulu hâter la consommation de son œuvre d'amour.

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Ne disait-il pas à Judas : Ce que tu fais, fais-le promptement ? Aussi, en consentant à ce que le calice s'éloignât, c'était son impatience môme qu'il offrait à Dieu ^ » L'impatience de souffrir et de mourir, voilà, pensait-on dans le jardin de Florence, ce que Catherine offre en ce moment à Dieu. Tout ■ à coup elle parut exaucée, ainsi qu'à Gethsémani l'avait été son Maître ! Le calice ne s'éloignait point. Envahissant le jardin, des hommes armés d'épées et de bâtons réclamaient à grands cris Catherine de Sienne.

Est-ce le martyre ? La Sainte le croit et court à la rencontre des bourreaux. « Au nom du Tout- Puissant, je vous ordonne de ne toucher à aucun des miens, » crie-t-elle d'un ton d'autorité. La foule s'arrête ; Catherine tombe à genoux devant un homme qui brandit une épée nue en proférant d'horribles menaces.

Un désir infini la pousse à s'immoler ; la béatitude, la douleur se disputent son âme. Elle se sent unie à Dieu, elle se sent pure, elle se sent dans les bras de la Providence, elle entend sonner l'heure où il faut de nouveaux martyrs ; mais une vision lui montre la ville pleine d'esprits infernaux qui enveloppent les intelligences de ténèbres ; on offense Dieu, sa justice châtiera, la paix ne sera point signée ! Cette dernière pensée domine tout ; afin d'expier les crimes de Florence, Catherine se pré-

1. B. Raym. JI, 6. Le désir dont parle la Saiote est un désir intellectuel et point un désir sensible ; elle fait allusion à la volonté humaine du Christ en tant que cette volonté est soumise à la volonté du Père, non en tant qu'elle gouverne la sensibilité.

cipite vers Tarme qui la menace. « C'est moi, ditelle, qui suis Catherine, faites ce que Dieu vous permet. » Le malfaiteur recule ; il semble que les paroles de la Sainte soient autant de glaives qui le frappent au cœur. « Retirez-vous, » murmure-t-il ; comme si elle implorait une grâice, elle continue : — « Pourquoi fuir? je veux souffrir pour Dieu et pour ï*Eglise ; j'ai trouvé ce que je cherchais ! Vous êtes chargé de me tuer ; agissez sans crainte, je ne m^échapperai pas, » On voit alors les assaassins terrifiés reculer devant la douce victime. Les disciples de Catherine Tentourent, elle éclate en sanglots, son cœur se brise d'amour et de regret, car le calice fuit devant ses mains avides de le saisir. Sur les lèvres frémissantes de la Sainte tremble un reproche : « Tétemel Epoux de mon âme, gémit-elle, m'a grandement raillée ! » Oui, par l'épreuve la plus dure que puisse imposer Tamour^ l'Epoux divin semblait se railler de sa pauvre épouse terrestre. « Si un seul être était assez parfait pour donner sa vie, venait d'écrire Catherine à Dom Jean, il attirerait la miséricorde divioe ; son sang fléchirait les cœurs endurcis des Florentias, que seul le sang peut attendrir M » jVe voyant pas de victime sans tache, la jeune Vierge s'était offerte, et, semblant la dédaigner, le Seigneur avait passé. Brisé dans son élan' par le refus, que Catherine nomme le « coup de talon des créatures, » Tamoar ouvre en certains cœurs une plaie propre à dessécher la source du dévouemeiit QiMiiwl c^riefu» part

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de la patrie, de l'Eglise, quand Ton s'entend dire : Tu n'es pas digne de mourir pour moi ; mon œuvre, l'œuvre à laquelle tu te sacrifies, s'accomplim sans ton secours, on traverse un martyre autrement cruel que la mort, et on se relève traître ou héros. S'il était possible de la part du Créateur, un tel refus anéantirait ; aussi n'était-ce point un refus qu'éprouvait Catherine. Son angoisse était l'angoisse de l'attente, qu'elle avait su reconnaître dans les angoisses de Gethsémani, parce que seule, peutêtre, parmi les Saints elle devait y participer. Recueillis autour d'elle, ses disciples la virent se relever rayonnante sous ^ la plénitude de grâces nouvelles. Racontant au P. Raymond la scène de l'émeute, ses aspirations, son désappointement, elle dévoilait son âme, et l'on se demandait si jamais l'humilité, la douceur, la patience du Christ s'étaient reflétées aussi clairement.

Elle se propose, écrit-elle à son confesseur, de recommencer l'œUvre de son pex'fectionnement, et cela tout de suite, afin que ses péchés ne la privent plus du martyre ; elle pleure ses fautes, qui la rendent indigne d'éclairer, de pacifier les rebelles ; elle presse le P. Raymond de porter le pape, à la clémence; elle voudrait rejoindre son confesseur, lui parler des œuvres admirables que Dieu a opérées ; selon la tradition dominicaine, son fiai se transforme en un joyeux Deo grcuias^ elle remercie Dieu de l'allégresse intense qu'elle a ressentie dans l'espérance du martyre, elle célèbre les faveurs que ses enfants spirituels ont reçues au jardin de Florence, elle n'accuse que son manque de vertu : « Je n^ai pas mé-

rite, dit-elle avec une force d'expression empruntée aux hymnes sacrées, de sceller par mon sang une pierre dans le corps mystique de l'Eglise. » Attribuant à son indignité le dédain du Seigneur, elle purifie la victime, et comme le Christ, elle attend Theure de Dieu *. Martyre par la volonté, elle obtient non point encore la paix entre le Saint-Siège et Florence, mais une trêve ; les citoyens cessent de s'entr'é^orger : Ecce Agnus Dei, disent avec conviction les amis de l'ambassadrice 1 Cette femme, avide de manger avec eux la dernière pâque, cette femme inconsolable de ne point leur sacrifier sa vie, est bien Timage du divin crucifié! Ils craignent delà voir appelée au Calvaire, ils se serrent autour d'elle, ils veulent la soustraire au danger ; ne la laissant point rentrer dans la maison que Nicolas Soderini et Pierre Canigiani lui ont fait construire *, et où elle habite depuis son arrivée à Florence, ils la cachent soigneusement. Les guelfes se préparent à quitter la ville ; on la supplie de les suivre, on lui conseille môme de retourner à Sienne. Simplement elle expose son devoir : le Saint-Père l'a envoyée négocier la paix , elle ne quittera le territoire de

1. La lettre 295 donne au P. Raymond le récit de l'émeute et c st Texpression intime des sentiments de la Sainte qui l'envoya au Prieur de la Minerve par Christophe de Gano.

2. Sur la rive gauche de l'Arno, au pied de la colline de Saint-Georges. Scipione Ammireto, I, II,XIII, 711, dit que cette maison lui fut donnée par Soderini. Marchione Stefani assure au contraire qu*elle la dut aux Canigiani ; certains passages des documents nous font supposer que plusieurs Florentins s'unirent pour offrir Thospitalité à Tambassadrice du pape.

la Rt^publiquc qu'après la conclusion diiii traité.

Tout ce qu'on put obtenir d'elle, et sans doute par l'intervention de ses supérieurs, fut qu'elle acceptât l'hospitalité d'un couvent, situé hors de Florence *, et qu'elle ne refusât point le refuge qu'elle pouvait trouver dans des grottes où se retiraient certains ermites*. Comme l'une des Tertiaires, Jeanne de Capo, blessée au pied, craignait de rester seule à Florence, la Sainte la guérit par un miracle. Bientôt Catherine répandit des faveurs sur toute la cam pagne florentine. A sa voix jaillirent des source» limpides, à sa prière le vent emporta les orages*.

Cependant elle rendait compte de sa mission au pape Urbain VI, successeur de Grégoire XI. Uexhortant à la charité du Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis, elle l'entretenait de la croisade que les incursions des Turcs en Occident semblaient en ce moment même appeler ; elle lui prouvait la nécessité de réformer un clergé corrompu et corrupteur, par l'entrée de vertueux prélats dans le sacré collège ; avec les huit citoyens que Florence envoyait à Rome *, elle sollicitait la paix. La justice pontificale se montrera miséricordieuse, disait-elle ; on n'exige des malades que ce qu'ils peuvent donner ; la justice sans miséricorde est une justice sans lumière. La vue prophétique de la Sainte lui permet

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