B. Raym. pasBim
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saint Grégoire, dont les paroles se trouvent souvent sous sa plume, elle avait initié ses disciples aux grandes lignes de cette science; mais ils étaient peu instruits de THistoire de la Mystique, et à une école où Dieu est le vrai maître, la femme inspirée qui éclairait de nouveaux horizon» et sondait les mystères à des profondeurs nouvelles pouvait elle-même ignorer ses devanciers.
Entre tous les disciples de la jeune apôtre dominicaine, les Frères Prêcheurs avaient particulièrement étudié l'existence scientifique donnée à la mystique par Denys TAréopagite. Les œuvres de saint Bernard, d'Hugues et de Richard de Saint- Victor leur étaient familières, et comme l'Ordre de Saint-Dominique, recueillant la semence jetée par ces docteurs, avait porté une abondante moisson, ils se nourrissaient du pain de la famille. A l'heure de sa mort, Albert le Grand résumait toute la doctrine dominicaine par un mot : Tamour * ; son élève saint Thomas ne se contentait pas d'enseigner que la perfection consiste dans la charité | il faisait une œuvre de Maître en disciplinant la mystique, comme il avait discipliné la théologie. Son travail donna un point d'appui et, quand elle l'y chercha, la direction la plus sûre, à une école née peu avant l'Angélique Docteur et célèbre après sa mort : l'école des mystiques allemands. Avec Nicolas de Strasbourg , Eckhart ^, Tauler, Henri
1. Ipsiuê chriêHanœ perfêCtiojiiê finie iit ckaritoê qtM Domino Deo adharetur. De Adharendo Dt0. I. Of. XLI.
2. Eckhart, dit le P. Deniâe, est bien plutôt un «eolastique qu'un mystique (Deatsche Schriftea heraasgegen von P. H. S.
Scuse* et lauteur anonyme de la Théologie mystique ^ les Frères Prêcheurs allemands montèrent jusqu'aux plus hautes spéculations de la science divine, dont ensuite ils démontrèrent Tapplication morale. Les Dominicains rassemblés autour de Catherine s'étaient enrichis de ces trésors de leur Oixire ; ils y joignaient la coniuûssancc des premiers discours de Tun des plus anciens mystiques espagnols ^ leur contemporain, Vincent Ferrier ; en outre , dans toute Tltalie et surtout au couvent de Piso, la plus haute des. sciences avait de dignes adeptes. Comparant Catherine à tant de lumières, ses disciples dominicains lui trouvaient un éclat de môme ordre et cependant particulier. A ce que TEsprit-Saint suggérait aux Prêcheurs dans leur apostolat, elle ajoutait des révélations nouvelles sous une forme singulièrement propre à continuer Tœuvre de saint Dominique et de ses fils en purifiant, en éclairant^ en unissant au divin amour
Denillle, M&nchen, 1876, in. Seusas Ezemplar, Ângsburg* Mâochen, 1880. Eioleitung VIII. Il semble donc que Tauler, Sensé et les amlu dé Dieu appuient leur mysticisme sur la Bcolastique d'Ëckhart, comme celui de Catherine s^appuie sur la scol astique de saint Thomas.
1. Longtemps oet anteur n*a été connu qne parla traduction latine de ses œuvres^ aussi le nommait-on Suso. Le dernier tradactenr français du grand mystique allemand (B. Cartlar, Œarres duB. Henri Suto, Paris, 1851) s'est serri de laTersion italienne du P. Nente [Roma, lô63], qui elle-même était nne traduction du texte latin de Surius.
2. O'est l'école dominicaine et en particulier sainte Catherine qui a préparé la voie aux grands mystiques espagnols et préservé Tfispagne dn quiétisme. Cf. Historia de l08 Hetarodoxos Bapanole8.por el D' DonM. Menendea Pelayo. 1877, 11,524-685.
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les âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ ; cette lumière éclairait, réchauffait, et craignant de la voir disparaître, les Dominicains se demandaient avec inquiétude : « Que deviendrons-nous quand Dieu aura rappelé à lui notre mère? — Dieu trouvera une autre femme ignorante pour en faire son instrument, » s'écriait Catherine, quand elle les surprenait dans de tels entretiens.
Le Saint-Esprit, qui directement lui inspirait sa doctrine, la pressa pourtant de réunir en un livre les leçons qu'elle recevait durant ses extases. Je les tiens, disait-elle avec une simplicité d'expression dont seule la théologie peut éclairer le sens, de Dieu le Père * .
Ainsi qu'elle avait miraculeusement appris à lire et à écrire, sans étude et sans effort, elle devint auteur. Son livre ne paraissait point avoir de plan arrêté, et Ton ne voyait chez elle ni notes ni documents. Parfois la Sainte écrivait elle-même, mais le plus souvent, privée de Tusage des sens, les bras croisés sur la poitrine, les yeux au ciel, à genoux ou marchant de long en large, elle dictait*
1. Elle dit le Père afin d'indiquer la divinité du Christ, avec laquelle le Père ne fait qu'un, et non son humanité.
2. Le B. Raymond, III, 1, assure que Catherine Superno êpiritu afflata,., in extasi ponta, dicta le Dialogue à ses secrétaires, auxquels elle avait recommandé d'être présents pendant ses extases et de recueillir ses paroles. Dieu, ajoute l'historien, voulait qu'on comprît, quod liber ille non ex aliqua naturali tirtule, sed a sola sancti Spiriius injvsione procesnL Mais le Prieur de la Minerve était alors à Rome ; il parle d'après le témoignage d 'autrui, tandis qu'Etienne Macconi déclare au
à ses sœurs du Tiers-Ordre, à ses secrétaires, Neri, Macconi, Barduccio et Christophe de Gano, ce qu'elle disait à Dieu, ce qu'elle s'entendait dire par lui. Dans ce dialogue, il n'y avait ni art, ni souci de la forme. Quand Catherine ne désirait plus rien demander à son Maître, quand il cessait de parler, elle s'arrêtait, tantôt quelques heures, tantôt quelques jours ; puis, sans croire nécessaire de se faire relire ce qui était écrit, elle continuait son œuvre. Au début de son livre, Catherine, unie à Dieu par l'amour, lui adresse quatre requêtes. La première la concerne : elle veut savoir comment arriver à la connaissance delà vérité, afin de pratiquer la vertu, sans laquelle on ne saurait servir le prochain ; la seconde a trait à la réforme de l'Eglise ; la troisième au monde et à la paix de la chrétienté ; la quatrième entre dans le détail de ce que la Bienheureuse souhaite obtenir, de- ce qu'on la supplie de demander. On ne comprend pas toute la pensée de Catherine, mais comprendra-t-on jamais tout ce qui se passe entre une âme et son Dieu? L'Eternel répond à la contemplative en l'instruisant des secrets de la science divine, et surtout en l'initiant aux insondables mystères de l'Amour, principe et fin de tout amour. Le sublime Dialogue traite principalement de la discrétion nécessaire dans le service du Seigneur, de l'oraison et des larmes *, de la
P. CafiEariDi qa'il a vu la Sainte écrire de ea propre main plusiears pages du Dialogue. Snpp. I, i —S. Antonin. P. ITI. Hist. 23, ziv, 17.
1. Dans une de aes lettres [154], Catherine fait alluBion à ce Traité des larmes.
divine Providence, de l'obéissance, de la perfection*.
Un jour, dans Termitage de Frère Saint, qu'éclairait le doux soleil d'octobre, Catherine, qui souvent venait là, en pleine campagne siennoise, dicter des fragments de son livre, le Livre de la Divine Doctrine, disait-elle, le résuma tout entier sans le relire. Un transport de reconnaissance terminait son œuvre: m Grâces, gr&cea te soient rendues, ô Père Éternel I s'écriaitrelle, de ce que tu n'as pas détourné de moi ta face, ni méprisé mes désirs... Qui ty a contraint? Ce ne sont pas mes vertus, mais ta seule charité ; ce môme amour te contraint à illuminer l'œil de mon intelligence, afin que je voie la vérité que tu m'as manifestée. Fais que ma mémoire soit capable de retenir tes bienfaits^ que ma volonté brûle du feu de ta charité, que ce feu fasse germer mon sang et me pousse à le répandre, afm qu avec ce sang sacrifié par amour du sang, et avec la clef de l'obéissance, j'ouvre la porte du ciel. Ce que je te demande pour moi, je te le demande pour toute créature raisonnable, et pour le corps mystique de la sainte Église. Je confesse que tu m'as aimée avant que je fusse, et que tu m'aimes ineifablement.
a 0 Trinité éternelle I tu es une mer profonde : tu abreuves Tàme dans ton abîme ; tu ne la désaltères jamais, car elle a toujours soif de toi. 0 Trinité étemelle, dissous l'image de mon corps ! La
1. Le Traité de la perfection contommée eatperda; il n« nooB est parvenu qtte par une traductioo latine. Dialogns brevis S. Catharin» Senensis, consnmmatâm contiaens Perfectionam. [Biblioqraphib A, 14.]
connaisBancc que tu m'as donnée de toi, de ta vérité, me fait souhaiter de quitter ce poids de mon corps, de sacrifier ma vie pour la gloire et la louange de ton nom. En me voyant en toi, j'ai vu que j'étais ton image.
« Trinité étemelle, tu es le Créateur ; moi, je suis ta créature, et quand, pçir le sang de ton fils, tu m'as créée de nouveau, j'ai compris que tu t'éprenais d'amour pour ta créature.
« 0 abîme, pouvais-tu me donner davantage que de te donner toi-même à moi ? Tu es le feu- qui consume Tamour que l'on a pour soi ; le vêlement qui recouvre toute nudité ; grâce à mes défauts, je t'ai toujours servi dans les ténèbres, ei n'ayant pas connu la Vérité, je ne l'ai pas aimée. Pourquoi ne t'ai-je pas connu? parce que je ne t'avais pas vu à la lumière de la très sainte Foi, parce que le nuage de l'amour-propre obscurcissait Tœil de mon inteUigeace. Toi, Trinité étemelle, avec ta lumière tu as dissipé les ténèbres. Tu m'as octroyé une grâce particulière outre les grâces générales, que lu accordes à toutes tes cr45atures. Tu as vonlu condescendre à la nécessité que j'en éprouvais, à bl ffi§jC^9sité des autres créatures, qui, (lisant ces pages), se contempleront en toi^ cooune dans up miroir... Seigneur, tu as donné î... R«mercîe-toi ! Vérité éternelle, reyôts-moi de toi, afin que je pareonre oetle vie mortelle avee une véritable obéissance aux lumières de la ti*ès sainte Foi, lumières par lesquelles tu enivres mon âme ! »
L'Esprit-Saint inspirait, Catherine parlait, et sa parole n'était qu'un écho de la voix divine.
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Plies à la direction de la Sainte, ses disciples ne trouvaient dans la partie morale de son livre aucun enseignement nouveau. Ils n'étaient point au même degré initiés à la partie dogmatique, à la connaissance de Dieu et de soi-même acquise et infuse qu'il révélait. Sans doute la morale de Catherine s'était toujours appuyée au dogme, ses disciples n'auraient point accepté une loi dure à la nature, s'ils n'avaient pas connu un objet d'amour supérieur à toutes leurs amours terrestres ; mais ici la femme inspirée achevait de dévoiler, de définir parfaitement Celui qui était tout l'objet de sa contemplation intellectuelle et sa grande force d'aimer. Si le livre de la Divine Doctrine permettait de grouper autour d'un document plus long, les centaines de lettres, les oraisons, les paroles de la Sainte *, il concentrait de plus ses pensées, ses avis, en Celui qui était à la fois leur principe et leur fin, le Christ « Médiateur jeté comme un pont au-dessus de l'abîme creusé entre le ciel et la terre par le péché * ! »
La Sainte décrivait son Christ bien-aimé. Sous
1. L'admirable Traité de la vie spirituelle : Das GeisUiohe Leben, Blamenlese aus den dentschen Myetikern und Gottesfreunden des XIY Jahrhunderts von P. Fr. H. S. Denifla, aus dem Prediger OrdeD, où sont résumés les écrits des mystiques allemands, fournit pour Toraison un aliment difficile à chercher dans des écrits divers. Malgré d'effrayantes difficultés, dont les familiers de la Sainte nous tiendront compte, nous tentons d'appliquer la méthode du P. Denifle aux œuvres de Catherine. Les 373 lettres, les conseils de perfection dictés ^ Guillaume de Flete, les 26 oraisons, le Dialogue concourent à former cette exposition de doctrine.