‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 229 sur 282 · B. Raym. II · texte numérisé non relu

B. Raym. II

La chapelle que la Bulle ponlificaU» autorisait Catherine à élever sous son toit, était encore plus qu'à Sienne, un foyer de vie dans TEglise ; les étrangers s'en disputaient l'accès ; nombre de prêtres y célébraient afin de réjouir leur foi par les miracles dont Dieu favorisait sa servante. Du sanctuaire partait cette oraison des serviteurs de Dieu, que le Seigneur conseillait comme le remède aux maux causés par le schisme. A cette heure solennelle, l'Eglise dont Catherine avait parlé aux cardinaux avec une éloquence unique le jour môme de son entrée à Rome, devenait un objet direct d'apostolat. La Saihte n'unissait plus seulement ses disciples pour secourir les pauvres, les ignorants, le clergé lui-même ; ils ne cherchaient plus seulement un lien dans l'Eucharistie ; pénétrant dans la vie même du Christ, plus avant que par l'acte ou le sacrement, ils éprouvaient, ils expérimentaient la vérité des paroles de l'Apôtre : ils vivaient en ayant conscience qu'ils appartenaient au corps dont le Christ est le chef et que sa vie alimente. Nul ne doutait que cet apostolat nouveau auquel conviait Catherine, ne fût, dans son acception la plus intime, la continuation même de l'apostolat suprême du Maître divin, et à la suite de Tapôtre dominicaine oh s'élançait pour souffrir, on voulait mourir.

Les oraisons qui sortaient des lèvres de la Sainte, sans qu'elle en eût conscience, étaient le cri vers Dieu du groupe empressé à les recueillir ; l'admirable doctrine contenue dans le Dialogue rejaillissait toute vivante vers le ciel par ces prières, « car notre temps, dit Catherine, a surtout besoin de

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lumière ; > mais Télan du cœur faisait aussi communier la femme inspirée et chacun avec elle à « toute la religion chrétienne, au corps mystique de l'Eglise, à la divine charité. » Eclairé sur soimême par l'éclatante humilité de la Sainte, on devenait humble près d'elle, et sincèrement on répétait sa prière favorite: Domine, peccavij miserere wî«, prière qui se mêlait à toutes ses prières, quand, prenant occasion de chaque fête, elle variait la forme de ses supplications à Dieu, à la Vierge, aux Saints, pour le pape, les cardinaux, TEglise, l'union de la chrétienté sous l'autorité légitime d'Urbain. Avec elle on se sentait dans le mouvement même du Christ, car ses oraisons jetaient « ses bien-aimés, ceux qu'elle aime d'un singulier amour, dans les bras de Dieu; > aussi, quand on l'entendait dire au Seigneur : « Ressuscitez un Paul pour illuminer le monde, » on se demandait si elle n'était point elle-même TApôtrc nouveau *.

Sur le sol romain, où partout se rencontre la trace des Saints, Catherine aimait à suivre les premiers religieux de son Ordre. Gravissant la pente de TAventin, elle allait au couvent de Sainte- Sabine chercher le souvenir du bienheureux Dominique' et répandre Tesprit de ce Saint parmi les Prêcheurs. Parfois, on la voyait paraître sur la voie Appienne. Elle passait distraite au milieu dos anciennes gloires de la République ou des Césars, car

1. Or. V, VI, VII, VIII, IX. X, XI, Xtl, XÏII, XV, XVI. XVII, XVIII, XX, XXI. Trois de ces oraisons portent la date de 1.379; d'antres sont datées de certaines fêtes, sans indication de millésime.

le monde païen lui était inconnu. Ses regards glissaient sur la campagne : se détournant des riantes collines d*Albano^ elle contemplait à sa gauche une vaste plaine aux ondulations indécises, dont la limite seule se détache en ligne droite à Thorizon, comme les flots lointains de la mer. Ce ciel si souvent sans nuages, d'où le soleil éclaire une terre sans ombre, cette nature silencieuse attiraient son âme accoutumée à chercher dans la création finie le Créateur infini. Rêvant le ciel, elle prenait la route si souvent parcourue par Dominique et ses compagnons et arrivait au couvent des Dominicaines de Saint-Sixte. Là elle racontait des visions dont jusqu'alors elle n'avait parlé qu'à son confesseur et à ses sœurs du Tiers-Ordre.

Une nuit de Noël, autrefois, à Sienne, sous les voûtes de la chapelle des Tertiaires, l'enfant Jésus lui avait été prêté par latr^s sainte Vierge *, et tandis que le pressant sur son cœur, elle l'implorait pour la réforme de TEglise, elle voyait une vigne chargée de fruits, dont le germe était en Lui ; des chiens vigoureux parcouraient cette vigne, arrachant avec leurs dents les grappes dorées ; non contents de se rassasier, ils appelaient leurs petits, à qui ils distribuaient des raisins. « La vigne, disait le Seigneur, c'est l'Eglise ; les chiens sont les vertueux prélats ; nourris do ma doctrine *, ils la dispensent aux

l.Cf. ch. V, p. 113, 114.

2. Souvent dans les peintarea symboliques les serviteurs de Dieu sont représentés sous la forme de chiens ; de là et de la vision accordée à la mère de saint Dominique le jeu de mots sur les Dominicains : Domini canei.

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peuples chrétiens, > Bien que Catherine déclarât sa parole impuissante à rendre ce qu'elle avait vu, elle en parlait avec une foi qui se communiquait à chacun. Peu à peu son auditoire l'amenait às'entrc' tenir de l'éternité, de la vision béatifique, qui, de même que la foi, estune pour tous, mais à laquelle les âmes participeront plus ou moins selon leurs mérites, et Catherine dépeignait aux Dominicaines lelieu béni de l'immortalité, qu'elle avait contemplé pendant sa mort mystérieuse *.

Plus que toute autre famille, celle de saint Dominique est entraînée à causer ensemble du ciel; la célèbre vision de son Fondateur lui prouve qu'elle y sera étroitement unie, et sans cesse elle cherche de nouvelles espérances dans Tadmirable symbolisme de l'habit religieux et du manteau de Marie, sous lesquels elle se sait destinée à vivre éternellement '.

Cependant Urbain VI, attaqué par larmée que Clément VII réunissait autour de lui, dut lever des troupes et les opposer à son adversaire. Le château Saint-Ange restait aux mains des fauteurs du schisme, parmi lesquels le cardinal Gérard du Puy, que Catherine connaissait depuis 1375. En dépit des négociations ébauchées par la Sainte et parle sénateur

1. Or. XII, XIX. — Sappl. 11^ 6. —Les religieuses de Saint- Sixte décimées par la fièvre ont quitté leur courent. En 1852, on a retrouvé derrière les murs du chœur de curieuses peintures da ziv* siècle qui représentent la Sainte sous Thabit de son Ordre, avant sa canonisation, car la tête n'est point nimbée.

2. Cf . R. P. Monsabré, Explication de la règle da Tiers- Ordre donnée anx sœori de la Fraternité de Saint-Jacqnei, 1864-1868. 2« chapitre, Janvier 1865.

de Rome, Jean Cenci, on obligea les Papalins à un siège selon les règles. Au cours des hostilités, Silvestre de Bude^ capitaine breton qui tenait la campagne pour l'antipape, prit Tune des portes de la ville. Avec l'élite de ses troupes il se précipita au Capitole, mit en pièces une foule sans armes, égorgea les principaux citoyens romains et s'enfuit sans qu'on osât le poursuivre. Ce sang, le premier répandu, Tétait par les Clémentins. Lâchement le peuple se vengea de ce lâche attentat ; il assassina des prêtres d'outre-monts qui se trouvaient de passage à Rome.

Sans Catherine, Urbain VI eût peut-être laissé l'amertume envahir son âme ; sous l'empire de la touchante lettre qu'elle lui écrivit \ il offrit à Dieu un cœur contrit et humilié. Sa défaite l'avait prosterné aux pieds du Tout-Puissant ; la victoire l'y trouva, quand, le 29 avril 1379, on vintlui annoncer que ses capitaines, l'Anglais Hawkvvood et le Romain Albéric de Balbiano, venaient de livrer bataille aux Clémentins à Marino et de les mettre en déroute. L'affaire avait été chaude, elle fut décisive. Ecoutant enfin les exhortations de Catherine, le château Saint-Ange se rendit ' et on ne vit plus, à Rome, « les clefs d6 Saint-Pierre et les tiares pontificales, opposées les unes aux autres, s'entre-menacer sur les drapeaux des deux partis. »

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