‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 230 sur 282 · Lett · texte numérisé non relu

Lett

2. Les négociations poursuivies par Catherini et par Ceuci, aidèrent l'effet de la victoire de Marino ; quatre semaines plus tard (Cf. p. 527), la Sainte, qui d'ordinaire parle &i peu d'ellemême, croit nécessaire de le rappeler au Pape.

■^.yrbain VI, contenu par la Sainte dans le succès, comme il avait été soutenu par elle dans les revers, se montra digne de sa fortune *. Miséricordieux envers les vaincus, paternel envers les blessés, il rentra au Vatican, non en triomphateur mais en pénitent. Ce fut pieds nus, sans pompe et sans ornements, qu'il quitta leTranstevère. Le clergé le précédait, le peuple le suivait. Depuis six siècles, jamais pareil spectacle ne s'était offert aux regards des Romains : ils acclamèrent le pape avec enthousiasme, tandis que son compétiteur s'enfuyait des provinces romaines.

<^therine trouva cette heure propice aux négociations ; et en tous lieux, par tout moyen à sa portée, elle s'efforça de maintenir les fidèles, de décider les hésitants, de convaincre les révoltés.

Son premier effort se tourna vers Sienne. Le clergé, fort corrompu, était entraîné par ses passions loin du pontife qui prétendait réformer l'Eglise. Le sénateur Cavalcabuoi inspirîiit d'autant moins de confiance à la Sainte, qu'il laissait violer l'interdit, ne s'en faisait pas relever lui-mt^me et ne venait point à Rome, où elle l'appelait, se mettre au service d'Urbain. Elle s'adressait donc aux Réformateurs et faisait agir les Dominicains, la Confrérie de la Miséricorde Matthieu Cenni, Etienne Maconi et tous ses disciples auprès d'eux. Urbain VI, la Seigneurie en est convaincue, est véritablement pape ; nul doute alors que le devoir des Réformateurs ne

1. Catherine était morte quand Urbain VI 80 rendit coapable des cniautés que T histoire lai reproche.

soit de le soutenir. L'intérêt même les y pousse: car, à la prière de Catherine, Urbain oblige les Pisans à leur rendre la forteresse de Talamone, et il les absout des peines spirituelles qu'ils ont encourues*. D'ailleurs, l'Eglise est la seule colonne à laquelle la République peut s'appuyer. Frappée par les persécutions, cette colonne n'est jamais ébranlée. Si les Siennois s'attachent aux tyrans de ce monde, ils verront leurs soutiens emportés comme la paille, au plus léger vent. Catherine ne réclame pas les secours de la Seigneurie pour reprendre les biens temporels de l'Eglise ; ces biens sont perdus. Ce qu'elle veut, c'est que ses concitoyens défendent la foi ; l'hommage qu'ils rendront au pape ne s'adresse point à lui, il s'adresse à une autorité conférée par Dieu ; cette autorité, nul défaut du pape ne peut l'amoindrir.

Depuis les démêlés de Catherine avec les Réformateurs, les circonstances étaient changées ; sa lettre ne fut pas étrangère à l'envoi de soldats siennois, qui, conduits par Sozzo Bandinelli, vinrent à Rome se mettre aux ordres d'Urbain VI et Christophe de Gano put écrire à Néri que tous les Siennois reconnaissaient l'autorité du vrai pape *.

Le 6 mai, Catherine, en extase, dicta simultané-

1. La Sainte avait conseillé à ses disciples d'observer rigoareusement Tînterdit et de ne point s'y soustraire par des accommodements en se faisant attacher à la maison de certains prélats dont la chapelle restait ouverte ; en toutes choses elle voulait une obéissance humble, simple et patiente. Lett 365.

2. Lett. 311, 320, 321, Lett. Antografe. [Bibliographib, I, VI], 34, 9, 10, 11, 13. - Maimbourg, IV, 135, 329, 338.

SA DÉFENSE d'uRBAIN VI 523

ment à quatre secrétaires quatre lettres qui traitaient de toutes les questions débattues dans la chrétienté.

Dans l'une de ses lettres elle célèbre la valeur de la Compagnie de Saint-Georges, victorieuse à Marino, qui la première a versé son sang pour rSglise ; elle remercie le chef de ces condottieri, Albéric de Balbiano, elle lui promet Taide des serviteurs de Dieu, qui, à l'exemple de Moïse, prieront tandis qu'il combattra *. Elle lui donne certains conseils sages, à Tégal de ses avis spirituels, au sujet de l'organisation des troupes sous de loyaux capitaines ; de la poursuite du butin nuisible au succès des armes ; des moyens à prendre pour se garder de la trahison. Pressentant des difficultés entre le .vainqueur de Marino et ceux qui l'emploient, elle exhorte Balbiano à se montrer fidèle au pape et à la vérité. « Nous sommes, ç'écrie-telle, dans un temps de martyrs nouveaux. Si vous mourez, vous gagnez la vie éternelle; si vous vivez, vous pouvez jouir de votre salaire. Servant TEglise et le pape, vous servez la vérité ! »

D'autre part, la Sainte s'adresse dans sa seconde

1. Lett. 347. Cette lettre a Bouleré de véritables orages entre les nltramontains et les gallicans . Les uns veulent y voir la prédiction de la bataille de Marino ; les autres prouvent, grftce à la date ajoutée par les premiers éditeurs (6 mai 1379), que la lettre était postérieure à révénement. Nous croyons que la lettre a été en effet écrite le 6 mai et que la phrase : Faremo eamo M<n$i: ehêitpopolo eomhattevay ê Moiêè orava êvientrê ehe egli orava il popolo vinceva, est 'Une simple promesse pour es futures campagnes de Balbiano.

lettre aux Banncrets et aux Buoni Uomini * ; Rome s'est bien donnée officiellementà Urbain VI en 1378, mais elle reste une République, et ce sont là ses maîtres temporels. L'ingratitude, leur écrit Catherine, les rend impolitiques: témoin la manière dont ils traitent le sénateur Cenci, auquel ils doivent, autant qu'aux condottieri, la reddition du château Saint- Ange ; il faut qu'ils se montrent reconnaissants envers la compagnie de Saint-Georges, instrument de la Providence pour chasser miraculeusement les étrangers d'Italie *. Ils sont les débiteurs des mercenaires de Balbiano : que la dette soit acquittée avec la plus rigoureuse exactitude.

Après la bataille deMarino, Jeanne I^avaitoflFc ri un refuge à l'antipape, qu'une émeute des Napolitains contraignit à retourner en Provence ; la troisième lettre que Catherine écrivait le 6 mai adressait à cette princesse un pressant appel : « La passion, disait-elle, vous porte àdes actes contraires à vos intérêts ; la sentence d'excommunication, qui vous priverait de vos biens spirituels et temporels, serait justement rendue, vous ne l'ignorez pas, et vous reconnaîtrez que le pape vous traite paternellement. Si vous comptez sur vos puissants alliés,

1. Cf. ch. XVI, p. 400, 401, L'autorité des Bnoni Uomini n'était point détiDie ; c'était une sorte de contrepoids au despotisme des Bannerets.

2. La victoire de Marinoeuten Italie un grand retentissement les troupes de Balbiano furent nommées la première Milice italienne: Societas Italicorum-,. pro patria pugnanUê liberaiorêê Italiœ ; les Républiques, à leur tête Florence, considérèrent ce fait d'armes comme un succès national. Gregorovias, VI, 503.

SA DÉFENSE d'uRBAIN VÏ 525

votre espoir est vain. Dieu combattra du côté de la vérité.» Avec unindicible élan, Catherine s'adressait au cœur de Jeanne : « Volontiers, écrivait-elle, je mourrais pour vous rendre le bien de la terre et le bien du ciel ; votre âme, je la considère comme mienne. »

Sans que ses pensées soient troublées par leur diversité ou leur abondance, Catherine écrit enfin à Charles V qui, avec l'Université de Paris, doit décider s'il restera dans Tallégeance d'Urbain VI. Le roi de France est trop noble pour se laisser tenter par les avantageuses propositions des Clémentins ; c'est en vain que pour faire un royaume au frère de Charles V, l'antipape offrira d'aliéner le patrimoine de l'Eglise : le roi ne peut ignorer la validité de l'élection d'Urbain; les cardinaux qui la contestent ne sont-ils pas ceux mômes qui l'ont notifiée à la France ? Maintenant qu'ils ont pris l'office des démons et cherchent à détourner les hommes de la vérité, ils sont faciles à juger. Si par terreur ils ont trahi leur devoir, ce sont des lâches ; si, sachant qu'Urbain n'était pas pape, ils ont obtenu de lui des biens, ce sont des voleurs. Que le roi se le rappelle, la confiance en son propre jugement gâte le goût de Tàme pour la vérité et la porte à se faire d'ellemême son Dieu. La passion de la patrie ne doit pas rendre injuste, dit l'ardente patriote siennoise, Charles V subit de fâcheuses influences ; lui, V homme universel ', il est guidé comme un

1. La Sainte appelle Uomo cattoUco ce prince dont les capacités comme rinânence s'étendaient à pen près à tout.

enfant par les ennemis de l'Eglise. Catherine n'ose pas nommer le plus cruel d'entre eux, le cardinal Jean de la Grange ; mais elle connaît ce conseiller intime de Charles V^ elle le désigne sans le nommer, elle l'accuse de nourrir des rancunes personnelles contre le pape. Comme conclusion^ la Sainte p/esse le prince français de s'informer, de ne point précipiter sa décision, de s'instruire ; la source de la science est à Paris : c'est* l'Université.

Le schisme eût-il été arrêté si, suivant le désir qu'elle exprimait à Jeanne I" et à Charles V*, la Sainte avait elle-même porté à Naples et à Paris des lettres, qui probablenient furent interceptées? L'éloquente avocate de la vérité aurait-elle fait revenir la reiiie de rancunes indignes de son intelligence ? Aurait-il suffi d'éclairer le roi français au sujet de faits que les Clémentins tenaient secrets? Catherine aurait-elle prouvé que la domination de (a France sur l'Eglise serait un malheur certain, parce que c'était une injustice ? Aidée de laDominicaine Marie de Bourbon ^, aurait-elle obligé le roi à prendre conseil de l'Univèrsîté, au lieu de faire une sorte de violence à la docte assemblée par des lettres royales? Épfm, douée'de vision prophétique, auraitelle révélé au monarque « durement sage et subtil, » déclare Froissart, les décrets de la vraie et simple sagesse? Pouvait-elle lui dévoiler, avec le règne de Charles VI, les efifets d'une politique sans

Page 1