‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 32 sur 282 · Dial. XIX, CLVIII. - Lett · texte numérisé non relu

Dial. XIX, CLVIII. - Lett

donnez-moi tout de suite. » Comment le secourir, puisqu'elle n'avait rien ? Ses yeux tombèrent alors sur un cordon pendu à sa ceinture, appelé Pater noster parce que les nœuds dont il est garni servent à compter les Pater de TOffice. Une petite croix d'argent y était attachée. Catherine Tarracha et la donna au pauvre qui se retira satisfait. La nuit suivante, Notre-Seigneur vint dans la cellule de sa servante, tenant à la main la croix d'argent ; cette croix rayonnait de lumières plus brillantes que les feux des pierres précieuses. « Ma fille, dit le Maître, reconnais-tu ta croix ? — Oui, mon Dieu; mais quand elle était mienne, elle n'avait pas cet éclat? — Tu me l'as donnée hier par amour ; je te préviens qu'au jour du jugement tu la recevras de mes mains devant tous les saints telle que tu la vois aujourd'hui. Je ne permettrai pas qu'on oublie ce que tu as fait pour moi. »

Peu après, Catherine et une autre Tertiaire quittaient la chapelle délie Volte, où l'on venait d'achever la récitation de Tierce, et descendaientà l'église, quand un jeune hùmme vêtu de haillons les arrêta. Il paraissait âgé d'une trentaine d'années, et on voyait facilement que c'était un étranger. Le froid l'avait saisi ; il demandait un vêtement pour couvrir ses membres glacés. Catherine remonta dans la chapelle ; aidée de sa compagne elle ôta une ^ sorte de robe sans manches qu'elle portait sous sa tunique et l'offrit au pauvre avec cette joie de doBxier que bénit le Seigneur. « Voici une robe, douce dame, dit le mendiant ; maintenant il me faudrait du linge. » Catherine l'emmena chez elle ;

profitant de la permission que Jacques Benincasa lui avait octroyée de distribuer aux pauvres tout ce qui se trouvait dans la maison, elle dépouilla non seulement son père, mais encore sa mère. Cependant l'étranger se montrait insatiable ; il n'avait pas plus tôt reçu le linge qu'il réclamait des manches. Apercevant la robe de la servante accrochée au mur, Catherine n'hésita pas à faire aux autres ce qu'elle eût voulu qu'on lui fît à elle-même; elle enleva les manches et les remit au mendiant. « Je prie Celui pour l'amour de qui vous m'avez secouru de vous récompenser, lui dit alors le jeune homme ; mais j'ai à Thôpital un compagnon qui n'a point de vêtements, envoyez-lui quelque chose. » Catherine resta muette ; tous, sauf son père, se plaignaient de ses charités ; ses frères et ses sœurs fermaient leurs armoires, craignant qu'elle ne les vidât au profit des pauvres ; déjà elle se demandait si elle avait bien agi en prenant les manches de la servante qui n'était pas riche, et quant à elle-même, il ne lui restait qu'une chose au monde, la robe dont elle était couverte. Fallait-il la donner ? Elle y réfléchit ; malgré tout l'attrait qu'elleéprouvait à le faire, elle en fut empêchée par la pensée du scandale qu'elle causerait, si elle allait à l'église sans robe : « Mon ami, dit-elle, je n'ai que ce seul bêtement, je ne puis pas vous le donner. Ne soyez pas mécontent, car, si je le pouvais, je vous le donnerais volontiers. — Je le vois bien , et je vous recommande à Dieu, » reprit le pauvre.

Au moment où il s'éloigna, Catherine crut reconnaître Celui qu'elle aimait uniquement ; mais elle

se jugea indigne d'une telle faveur, et passa la journée dans ses travaux accoutumés. Elle veillait et priait quand Notre-Seigneur lui apparut sous les traits du mendiant étranger ; quoiqu'il fût couvert des dons de Catherine, jamais Salomon n'avait égalé pareille magnificence. « Ne connais-tu point cette robe ? dit le Maître. — Oui, mon Dieu. Elle n'était pas si belle quand je vous la donnai. — Hier tu m'as couvert quand j'avais froid, continua lé^us-Christ ,; maintenant je te vêtirai sen-, siblement. d'un. vêtement formé de mon corps ; il protégera ton âme e^ ta chair jusqu'à ce qu'elles soient revêtues de Ja gloire éternelle. » A ces mots, dans la plaie béante de3on côté, le Rédempteur prit un vêtement invisible, symbole et gage de l'éternel vêtement de gloire, et il le jeta sur* la jeun^ vierge ; elle seule put dire de quel secours ce vêtement fut pour son âme contre les tentations, mais tous virent que ses meinbres délicats ne sentaient plus les rigueurs des saisons; la pluie ne la mouillait jamais, les gelées de l'hiver, les ardeurs de Tété étaient impuissantes contre elle, et le vent qui tourbillonnait parfois en impétueuses rafales sur le plateau de Camporeggi n'agitait même pas les plis de sa robe*.

L'humilité de Catherine s'effraya de ce privilège; qui était-elle pour que le Seigneur la fît l'objet de ses complaisances? N'était-ce point là une illusion ? Les anges de ténèbres, puissants sur la créa-

1. Le B. Raymond dit avoir trouvé quatre cahiers du P. Tho* iM délia Fonte pleins des plus touchantes légendes. On y

tion , ne labusaient-ils pas par de trompeuses images? Jésus-Christ seul pouvait lui répondre. Il la loua de ses craintes, car il est écrit : Beatus homo qui semper est pavidus^ puis, au lieu de la rassurer par une simple révélation, il Tinstruisit comme autrefois sur terre il instruisait ses disciples K « La vision de Dieu, dit-il, épouvante d'abord, puis fait goûter les joies célestes ; celle du démon commence au contraire par charmer et laisse bientôt dans l'amertume et la tristesse. La vision de Dieu éclaire des lumières de la vérité éternelle; connaissant son néant, on apprend à se mépriser. Le démon, qui est le père du mensonge, remplit la créature d'illusion et elle s'enorgueillit bientôt à la vue de ce qu'elle se croit '. »

Ces leçons, pensait Catherine, préparent à des luttes prochaines, et quand Dieu la laissait redescendre en elle-même, elle s'armait pour le combat qu'elle aurait à livrer. Esprit-Saint, ne me refusez pas le don de force, s'écriait-elle en dévoyait la Mère àt Dieu nonrriesant Catherine da lait de «on Bein virginal ; sainte Magdeleine loi racontant les commanioatioDS divines qu'elle recevait sept fois le jour .dans le désert. Dial. CXLIX. - B. Raym., II, 3. — Snppl. vit». I, 1. Le P. Carapelli assure que la Sainte eut ces visions en 1370 ; il est facile de prouver qu'il se trompe, puisqu'il y est question de Jacques Benincasa, qui mourut en 1368.

1. Processas [Bibliooraphib, Q, I]. attest. Fr. Barth. Dom. de Sen. et P. Th. Caff. — Legg. Min. I, 9.

2. Dialogo CLXXr, XCVII, OVI. Nous n'avons pas à entrer ici dans la grave question du discernement des esprits ; ceux qu'elle intéresse trouveront tout l'exposé de la doctrine del'Bglise dans le savant traité du cardinal Bona : De discretione Spiritnam.

mandant au souverain Amour de diriger sa volonté, d'y substituer la volonté divine, d'agir en elle et avec elle*. « Ma fille, si tu veux avoir le don de force, il te faut me suivre, répondait Jésus- Christ. Ma puissance absolue et divine aurait pu surmonter et vaincre toutes les puissances infernales, mais j'ai voulu agir par des opérations humaines, par le moyen de lacroix, afin de te donner l'exemple. Plus tu souffriras pour moi, plus tu me seras semhlable ; donc, ma chère fille, trouve douce l'amertume et amère la douceur, puis ne crains rien, car tu seras assez forte pour te mesurer avec toutes les adversités '. »

L'heure de l'épreuve sonna : comme saint Paul, Catherine entrevoyait la gloire du Tout-Puissant ; eomm« lui, elle devait subir les plus humiliantes tentations. Son esprit ne se laissa plus dominer par la prière, son corps se révolta contre les coups de la discipline. Dans la solitude de sa cellule, tous les instincts de la vie se tournaient contre elle et son imagination l'environnait de fantômes. Si elle sortait un instant, elle rencontrait ses parents et leurs amis qui, frappé%de l'altération de son visage, lui conseillaient de changer de vie. « Les saintes femmes n'ont-elles donc point servi Dieu et mérité les récompenses éternelles ? lui disait-on ; pourquoi ne pas les imiter au lieu de t'obstiner dans une voie oti tu ne pourras persévérer? — Je me confie en

1. Fariftudinis donutn uHtur divina voluntaie quasi sua.,, ideo imum danum fortitudinis se extêndit ad omnes difficultaUs, S. Tho&as In 3, dkt. 84, q. 3, a. 1, ad 2dniii.

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