‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 49 sur 282 · Mnratori, XV> 200-201. - Sigis. Tiiio · texte numérisé non relu

Mnratori, XV> 200-201. - Sigis. Tiiio

peu après, grâce à la médiation de Florence, les Siennois répudièrent leurs haines et se promirent un mutuel oubli du passé.

Catherine redevint alors la proie de douleurs aigués : expiait-elle les péchés de Sienne ? Nul ne le sut ; mais elle gisait sans mouvement. Le premier vendredi de juillet*, ne pouvant aller à la Messe, elle y assistait en pensée et se demandait pourquoi les Dominicains chantent Toffice du Saint-Esprit le jour anniversaire de la mort du Sauveur. La réponse du Maître ne se fit pas attendre : « Au souvenir de la Passion il faut joindre celui de TEsprit-Saint, qui est TEsprit d'amour, puisque c'est par amour que le Rédempteur a donné sa vie. » Soudain la figure symbolique de l'Agneaif sans tache arrêta les regards de Catherine ; à la vue de cette victime sanglante, elle pleurait ses fautes. L'apôtre saint Paul parut devant elle ; comme autrefois, il écouta sa confession et lui reprocha ses infidélités. « Aucune faute n'est légère, lui dit-il, quand on voit le tort qu'elle cause à l'âme : on doit compte à Dieu de tout le temps passé sans songer à lui. Dans son active providence, le Seigneur pense sans cesse aux hommes ; de toute éternité il les a prévenus de son amour infini, et les hommes l'oublieraient? » Catherine serait morte de repentir, si sa confiance en l'Agneau ne l'avait pas soutenue. Même avec cet appui, la pensée du jugement la terrifiait !

1 . Selon le xx\ chapitre de la règle, les Tertiaires doivent se réunir dans Téglise des Frères Prêcheurs le premier vendredi de chaque mois.

Comment oserait-elle révéler en présence de tous les bienheureux.ee qu'il lui avait été si péniblede confier à un seul d'entre eux? Le cours de ses réflexions fut interrompu par l'entrée de son frère Barthélémy.

Depuis quelque temps l'industrie des Benincasa n'était plus aussi prospère ; l'amende de cent florins d'or qu'ils avaient dû payer à la Seigneurie, les luttes politiques qui absorbaient la vie des ouvriers, avaient tellement changé l'état des choses que moins de deux ans après sa mort, Jacques n'aurait plus reconnu son laborieux atelier. La servante de Dieu écouta son frère ; il lui parla de leurs afi'aires, de Tordre de la maison, car elle était fille de bon conseil. Pendant un instant elle oublia tout, sauf les intérêts qui se trouvaient en jeu ; mais quand Barthélémy l'eut quittée, les avisde rApôtre lui revinrent à l'esprit. Elle venait de se distraire de Dieu ! Au lieu de chercher la volonté divine dans l'accomplissement de ses devoirs de famille, elle les avait envisagés en eux-mêmes et selon le monde. Bientôt elle n*eut point assez de larmes pour pleurer sa faute.

La fête de saint Alexis qui était proche lui donna le sujet de méditations propres à accroître ses regrets, car ce bienheureux, ardent à sacrifier au Seigneur non seulement ses grands biens, mais encore les joies les plus légitimes de son cœur, semblait lui adresser de silencieuses remontrances. Elle se sentait si coupable qu'elle n'osait pas communier. Pour l'arracher à sa tristesse, il fallut que dans une vision le sang du Christ jaillît sur elle et la purifiât des souillures qui s'étaient attachées à son âme, des germes de péché que tout

homme apporte en naissant. Ranimée par cette grâce insigne, elle se sentit revivre, et le 17 juillet elle alla à l'église. Quelle douleur en y arrivant ! Son confesseur était absent, ses supérieurs ne lui permettaient de communier que de la main de certains prêtres. Tout à coup le P. Thomas, poussé par une force irrésistible, revint, contrairement à ses desseins, dire la Messe à Saint-Dominique; au lieu démontera Tautel où il célébrait d'ordinaire, il se rendit à celui où priait sa pénitente. Elle s'approcha de la Table sainte ; son visage inondé de larmes était resplendissant de joie, et tout accoutumé que fût le Dominicain à la voir en extase, il resta surpris. Plus tard il l'interrogea sur la cause d'un tel bonheur. « N'avez-vous pas vu parfois, répondit-elle, une mère montrer la mamelle à son enfant, le faire pleurer, puis lui donner la nourriture qu'il désire ? C'est ainsi que le Soigneur agissait avec moi. Après avoir approché son côté de mes lèvres, il s'éloignait en souriant de mes larmes ; enfin il m'a rassasiée de son sang jusqu'à me faire souhaiter de tout quitter pour le suivre ! Il ne veut pas me laisser mourir ; cependant les richesses de la terre, les plaisirs des sens, les jouissances de l'esprit, les satisfactions du cœur, tout ce que le monde peut donner ne m'attire point et je demande à Dieu d'en être privée afin de ne posséder que Lui. Je l'ai supplié de m'ôter ma volonté; il m'a répondu : Ma très douce fille , je te donne ma volonté en laquelle tu seras confirmée au point que nul événement ne

pjPfiitf II ■ Il

pourra désormais te changer ou te troubler*. » Un acte de charité assez parfait pour abandonner toute volonté à Dieu, un sentiment aussi intense de Tannée liturgique, une telle conformité d'âme avec les saints appelle Catherine à recevoir en leur fête de' nouveaux dons, se dit le P. délia Fonte. Le 19 juillet il vint donc parler à sa pénitente de Marguerite vierge et martyre, l'invitant à se préparer à la solennité du lendemain. Elle l'interrompit : « Depuis trois ans, s'écria la jeune fille, les démons ne me laissent point oublier ce jour et me font souffrir de cruelles tortures ! » Le P. Thomas comprit alors qu'à l'exemple de sainte Marguerite, Catherine luttait contre le dragon infernal et l'enchaînait. En 1370, Jésus-Christ lui-môme la récompensa de sa victoire. « Mon Dieu, vous avez blessé mon cœur, » s'écria-t-elle alors toute transfigurée par l'amour, et il lui sembla que son cœur se perdait dans celui du Rédempteur*.

1 . CeBt un degré de plus qu'au moment où la Sainte reçut l'annean du Christ.

2. Nous ne pourons pas nous ranger à l'opinion émise par le plus complet des historiens de la Sainte [Biblioobaphib, D, xv] et réunir en une seule les diverses visions que le B. Raymond décrit chapitre 6, partie II de la Légende. Le 20 juillet, les paroles mêmes de Catherine : Domine, vulnerasti cor meum^ et les mots rapportés au moment de la mort miraculeuse de la Sainte prouvent que l!enlévement de son cœur n'avait point encore eu lieu. Entre cet enlèvement et rechange du cœur divin contre le sien, Catherine déclare qu'elle n'a plus de cœur. Ensuite elle dit toujours au Seigneur : « Mon Dieu, je vous recommande voire cœur. » II nous semble aussi devoir rejeter plus tard l'adoption de Catherine par sainte Marie Magdeleine. Les privilèges surnaturels octroyés à la servante de Dieu rejaillissent sur sa vie extérieure d'une manière sensible qui en fait la chronologie.

Moins d',un mois plus tîird, le jour de la fête de saint Laurent, elle était si radieuse que tous ceux qui priaient dans Tégli^e se rassemblèrent autour d'elle. ; Le P, délia Fonte lui ayant fait observer qu'elle troublait l'Office, elle se cacha près de la porte et ne s'approcha pas de l'autel, bien qu'à la vue de l'Hostie sainte elle se sentît défaillir de regret, « Que je voudrais recevoir le. corps de Jésus- Christ ! » murmurait-elle. Touché de sa soumission plus forte, que son immense désir, Notre-Seigneur lui .apparut et attira ses lèvres sur la plaie d'où sortirent les dernières gouttes du sang répandu pour les hommes. Dans son bonheur, Catherine supplia le Maître de faire éprouver au P. Thomas combien il est au-dessus des forces humaines de résister à l'action divine. Ce qui se passa au fond de son âme, le religieux ne le dit à personne, mais à partir de ce jour il laissa sa pénitente goûter en paix rintimité avec Dieu.

La semaine ne s'était pas écoulée que Catherine contemplait la Vierge Mère rayonnante de gloire. Selon la parole de l'Ecriture, Marie était à côté du Christ, c'cst-^-dire dans la suprême béatitude. Entre la Mère et le Fils s'élevait upe croix teinte de sang. Emue par cette vision, Catherine sortit dès l'aube le IS août pour se rendre à Saint-Dominique ; au moment où elle montait à Camporeggi, ses forces la trahirent ; presque au seuil de l'église, elle dut s'arrêter, exténuée par la souffrance, et se réfugier chez une Tertiaire dont elle était connue. Renoncer en un pareil jour à recevoir la sainte Eucharistie, quel sacrifice I Mais depuis quô la

Bienheureuse avait absolument renoncé à sa volonté, rien ne semblait la troubler ou même Témouvoir. Elle fçrma les yeux ; ses mains se joignirent. Miraculeusement elle entendait chanter la Messe à Téglise de TAssomption, située dans un des quartiers les plus éloignés de Sienne. Elle suivait la voix du prêtre, les réponses du peuple ; aux paroles : et te in Assumptione beatâs Mariés, elle tressaillit. La Mère de Dieu lui parlait le langage des élus *. Vers le soir on la ramena chez elle; peu à peu elle reprit ses forces et le 18 août elle put de nouveau retourner à Téglise. Agenouillée au milieu de la chapelle délie Volte, elle attendait la communion, disant avec une humilité sincère : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi ; » quand elle s'entendit répondre: « Moi, je te déclare que je suis digne que tu entres en moi. » Il lui sembla qu elle se plongeait dans Tinfini pour vivre uniquement en Dieu, « comme le poisson vit et respire dans Teau, tandis qu'il meurt dès qu'on Ten retire*. »

Les premiers eflFets de cette union plus intime avec le Tout-Puissant furent de rendre sa charité plus ardente encore. « Seigneur, s'écriait-elle en quittant la terre et en s'élevant dans les airs, Seigneur, je veux que vous me promettiez la vie éternelle pour tous ceux auxquels je pense. » Ses paroles étaient si douces et si profondes, c'étaient de

Page 1