CHAPITRE V
MOKT MIBACULEUSE ET RÉSURRECTION DE CATHERINE.
Aitte naam vilam sit mihi vila mori.
J. N. ERiTHRifit's. Cat. Sen. ad. Christ, sponsdii.
£xt«866 de Catherine. — Ses disciples la voient mourir et revenir à la vie. — Elle reçoit une mission apostolique de Dieu.
En la fête de saint Dominique*, laTertiaire partageait chaque année non seulement Tallégresse de la famille dominicaine militante, maiscelledelafamille dominicaine triomphante, car elle entendait les accents de joie proférés au ciel. Durant Tété de 1371, elle reçut une visite de l'apôtre qui dès son enfance lui était apparu, de celui dont tout récemment elle s'attirait les reproches par une légère infidélité à l'amour divin. Saint Paul, le dolce innamorato', l'appelait àse recueillir dans l'oraison, à contempler sous les lumières de l'éternelle vérité, l'apostolique
1. Elle se célébrait alors le 5 août et fut avancée de 24 heures quand le Pape Paul V consacra ce jour à Notre-Dame des Neiges.
2. Catherine le nomme aussi VapostolOf le bandiiore, Paoluc» ck^ le MueJ/b ddessUme.
fondateur de TOrdre où elle avait juré de vivre et de mourir.
Le soir du 4 août, le P. dei Dominici, auquel Catherine se confessait pendant une courte absence du P. délia Fonte, s'étant fait attendre à Téglise, elle eut d admirables visions. Dieu se montrait à elle sous une forme dont la forme humaine est Timage sensible. Catherine contemplait le Tout-Puissant proférant de sa bouche Iç Verbe coéternel, tel qu'il était quand il se fit homme. De la j)oitrinedu Créateur sortait le bienheureux Dominique resplendissant de clarté. « Ma fille bien-aimée, disait Dieu, j*ai engendré ces deux fils, Tun par nature, Tautre par douce et tendre adoption. » Et comme la Tertiaire s'étonnait qu'un homme, fût-il le patriarche de son Ordre, pût être comparé à Jésus-Christ, Dieu le Père ajouta: « Quand mon fils engendré par nature eut revêtu la forme humaine, il m'obéit jusqu'à la mort. Dominique, mon fils d'adoption, suivit ma volonté en toutes choses depuis sa naissance jusqu'aux derniers instants de sa vie ; jamais il ne transgressa un seul de mes commandements ; jamais il ne viola ni la virginité de son âme ni celle de son corps ! Il conserva toujours la grâce du baptême qui l'avait régénéré. Mon Fils par nature, le Verbe éternel, prêcha publiquement au monde ce que je l'avais chargé d'enseigner. Comme il le dit lui-même à Pilate, il rendait témoignage à la vérité. Mon fils adoptif Dominique prêcha aussi au monde la vérité de mes paroles ; il parla aux hérétiques et aux catholiques. Sa prédication continue dans ses successeurs, il prêche encore, il prêchera toujours. De
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même que mon Fils par nature dispersa ses disciples sur la terre, mon fils par adoption dispersa ses frères. Mon Fils par nature est mon Verbe ; mon fils d'adoption est le héraut, le ministre de mon Verbe ; aussi lui ai-je donné, ainsi qu'à son Ordre, l'intelligence de mes paroles et la fidélité à ma volonté. Mon Fils par nature a tout fait pour délivrer les âmes ; sauver les hommes par son Ordre, fut la principale intention de Dominique; je le compare donc à mon Fils par nature, à la vie duquel il a conformé sa vie : tu vois que même son corps ressemble au corps sacré de Jésus-Christ. »
La vision disparut. Le premier coup de vêpres sonnait, le P. dei Dominici entra dans l'église, et apercevant la jeune Tertiaire, il s'approcha d'elle. Le visage de Catherine était transfiguré ; elle ne pouvait contenir sa joie. Aux questions du religieux elle s'écria, charmée de nouveau par la vue de ses amis célestes: « N'apercevez- vous pas le bienheureux Dominique dans la gloire? Je le vois comme je vous vois, il m'est même beaucoup plus présent : comme le Christ il a le visage ovale, la physionomie grave quoique douce, la barbe et les cheveux blonds *. Saint Pierre martyr, saint Thomas d'Aquin, le bienheureux Réginald) une multitude de Frères Prêcheurs l'accompagnent ; mais quel est ce Réginald? est-ce le compagnon de Thomas d'Aquin ou celui de Dominique ? » Catherine attendait une réponse à sa naïve question, quand son frère
1. Ao dire de ses historiens, saint Dominique reproduisait le type que la tradition assigne au Sauveur,
SACfTE CATIIERIKB, 4
Barthélémy traversa Téglise et se dirigea du côté de la sacristie. Que venait-il faire à Sienne où il n'était point attendu? Apportait-il quelque fâcheuse nouvelle de Florence? Perjiue dans ses réflexions, Catherine n'écouta pas le. P. dei Dominici lui dire que Tami céleste de saint Dominique était sans doute le Réginald qu'il avait aimé sur la terre, celui-là même à qui la Mère de Dieu, assistée de la martyre Catherine, avait, dans une apparition célèbre, remis la livrée de l'Ordre ; elle ne reprit pas non plus le cours de son récit ; mais, levant les yeux au ciel, elle fondit en larmes. Inquiet, le religieux la pressa d'expliquer ce chagrin subit; des sanglots lui répondirent. Les vêpres commençaient ; le P. dei Dominici dut aller au chœur ; l'office à peine terminé, il revint près de la Tertiaire. « Ah ! gémit-elle, combien j'ai offensé le Créateur ! Tandis que dans sa bonté il me montrait saint Dominique, j'ai détourné les yeux pour voir mon frère traverser l'église ! » Le religieux essaya de la consoler ; elle l'arrêta vivement : « Si vous entendiez la Vierge Marie, si vous voyiez avec quelle austérité me reprend le maître que Dieu m'a donné, l'apôtre saint Paul, vous n'auriez pas tant d'indulgence pour mon péché. Sachez que si j'étais morte avant de le confesser, le bonheur de voir Dieu ne m'eût point été accordé sur Theure *. »
1. B. Rayon. II, 6. —Processus; atteit. Fr. Barth.de Seois, D. Mart., 1330-1331. — Suppl., II, 1. Il est facile de se convaincre que cette vision eut lieu en 1371 et non en 1370, pnisqa le P. Caffarini dit que pendant tout le mois d'août iniran Catherine fut privée de communications surnaturelles.
SA MORT MIRACULEUSE ET SA RÉSURRECTION Hl
Le P. dei Dominici crut sa fille spirituelle égarée par rhumilité ; il la rassura et partit pour Florence où il était envoyé en mission. Là il sut que, durant tout le mois d'août, Catherine restait privée des faveurs dont Dieu lui faisait une douce habitude, et il comprit que le Seigneur demande beaucoup à ceux qui reçoivent beaucoup de lui. L'union de son âme avec celle de la Sainte ne fut point interrompue par l'absence. Inquiet de la régularité de son ordination faite avant Tâge prescrit par les canons, le P. dei Dominici avait cessé de célébrer le sacrifice de la messe sans que les efforts du prieur de Sainte-Marie-Nouvelle pussent vaincre ses scrupules. Tout à coup il regretta sa conseillère de Sienne, et, comme inspiré par elle, il se laissa conduire chez l'archevêque de Florence, Ange de Ricasoli, théologien estimé dans toute la Toscane. Au moment même où le savant prélat dissipait les doutes du religieux, Catherine, rendue aux joies de rextase,s'élevait dans les airs sous les voûtes de Saint- Dominique et priait à haute voix pour le P. dei Dominici^ « cruellement tourmenté du démon. »
C'était la veille d'une fête chère à Catherine : l'Exaltation de la sainte Croix. Songeant aux souffrances du Christ, elle s'humilia de son ingratitude. Tandis qu'elle entendait l'Eglise chanter l'immortel amant des âmes, le sang qui rachète à jamais le genre humain la lava une fois de plus de ses péchés; en un instant le Maître lui fit parcourir de nouveau les trois degrés de l'ascension mystique *.
1. La voie purgative, la voie illuminatiTe, et la voie unitive.
« Prends cette croix, ma fille, lui dit le Seigneur Jésus, et viens avec moi ; si tu veux m'être chère, il faut attacher tes pieds à ma croix, c'est-à-dire, te détacher de toute affection terrestre : ainsi tu commenceras à goûter la douceur de mon amour ! » Elle marchait à la suite de Notre-Seigneur, quand une croix plus grande se dressa devant eux. Jésus- Christ s'y attacha et se tournant vers Catherine : « Approche tes lèvres de mon côté, je te découvrirai les secrets de mon cœur. » Elle obéit. Il se fit en elle une telle clarté, elle fut embrasée d'un si ardent amour que sa puissance d'aimer devenait immense. « Elève-toi jusqu'à moi, » dit le Sauveur. Elle sentit alors sur ses lèvres le baiser du Christ, et goûta l'union, qui donne la paix sur la terre avant de faire la béatitude éternelle des élus*.
Deux jours plus tard, Catherine était de nouveau ravie en extase ; le P. délia Fonte, qui lui amenait ceux des novices de Camporeggi qu'elle pouvait entraîner à la contemplation de Téternelle vérité, entra dans la cellule de Fontebranda avec un postulant récemment arrivé à Sienne, Simon de Cortone. Le jeune homme s'arrêta ébloui par le visage lumineux qui, de même qu'un miroir sans tache, reflétait la beauté divine ; en même temps il écoutait des paroles d'une harnionie si complète que lorsqu'il n'en comprit plus le sens, il s'accusa de son manque d'entendement ; une vie meilleure semblait commencer pour lui ; enfin Catherine
1. Proceiia8;atte8t. Fr. Bart.deSenis. D. Mari., 1323*1326. 8oppl.> II, 5. - OUI. XXVI.
reprit Tusage des sens. Ne sachant point encore où elle était^ et regardant autour d'elle* la Bienheureuse murmura comme interrogeant ses souvenirs : « De quel lieu suis-je venue ? » Puis, apercevant le P. Thomas, elle s'écria : « Pourquoi ne vous unissez-vous pas à la fête du ciel? aujourd'hui on y chante sainte Lucie la Romaine ^ ; grâce à Lucie (la lumière)^ l'éternelle Vérité m'enveloppe et me pénètre, il me semble la connaître, Taimer pour la première fois ; mon âme est renouvelée ; Lucie me fait participer au fruit de son martyre, le chœur des vierges lui rend hommage par un mystérieux cantique. Près d'elle sont deux saintes que je vois pour la première fois, Marguerite de Hongrie et Agnès de Montepulciano. Mon père, faites sonner les cloches en signe de réjouissance. » Au même instant le soleil disparut, une furieuse tempête s'abattit sur la ville, la foudre gronda, et pas un des campaniles de Sienne ne resta muet*. La Sainte sourit : « Vous le voyez, dit-elle à son confesseur, il fallait que la terre se joignit au ciel. »
L'Avent se passa pour Catherine dans une béatitude complète. Le jour de Noël elle reçut l'Enfant Jésus des mains de la Vierge. « Maintenant, je suis riche de tous les biens », s'écria-t-elle d'une
1. Catherine eut deax Tisions de la martyre qu'on fête le^ 16 septembre ; dans la lettre 283 elle raconte la seconde au P. Thomas délia Fonte et lui rappelle les détails de la premidra.