‹ Sainte Catherine de SienneChapitre 57 sur 282 · DUlogo GXLII · texte numérisé non relu

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rent. Les parents de Catherine, ses chers pauvres, ses amis, les curieux eux-mêmes assiégeaient la maison et faisaient retentir le voisinage de lexpression bruyante de leurs regrets. Malgré le respect que son habit inspirait à chacun, le P. dei Dominicine parvint dans la cellule de Catherine qu'après de longs efforts. La foule envahissait Tétroit espace où la jeune fille, qui depuis près de quatre heures ne donnait plus signe de vie, était environnée de cierges. On pleurait la morte, mais déjà on célébrait un touchant miracle que la sainte venait d'accomplir. Suffoqué par ses sanglots, le convers Jean s'était rompu une veine dans la poitrine, le sang s'échappait à flots, il allait mourir ; saisissant la main de Catherine, il la plaça sur lui. « Voyezle maintenant, criait-on de de toutes parts au P. dei Dominici : il est guéri, et guéri par notre sainte ! » Le religieux s'approcha du corps de la Bienheureuse et se mit en prière. La parole expira sur ses lèvres ; il voyait battre le cœur qu'on croyait glacé par la mort. Catherine ouvrit les yeux : « 0 ma pauvre âme! j> s'écria-t-elle. Effrayée, la foule s'éloigna. Ce n'était plus une morte qu'on pouvait vénérer, c'était une malade qu'il fallait soigner. Lapa, Lisa, Âlexia restées seules auprès d'elle, la prirent dans leurs bras ; mais elle demanda du calme, du silence, le loisir de pleurer en paix. L'action divine était visible pour les pieuses femmes ; elles se turent et attendirent. Vers le soir, Alexia, forte des droits de l'amitié, s'assit aux pieds de Catherine. « Il s'est passé de grandes choses en toi, lui ditelle. — Oui, » répondit la jeune fille, et elle exprima

ce qu'elle avait d'abord éprouvé : le repentir de ses péchés, le regret de ne pouvoir communier ; elle décrivait ses luttes avec les démons pour le salut d une âme pécheresse, son désir de quitter la création et les créatures afin de s'unir au Créateur. Était-ce tout ? Certes non. Alexia savait que par humilité Catherine cachait à ses plus proches une partie des faveurs célestes ; au lieu de la presser de questions, elle fit appeler le P. délia Fonte. Les religieux de Camporeggi ne parlaient que de Catherine, dont toute la ville s'occupait. Au couvent, comme dans les rues de Sienne, les avis étaient partagés ; on admirait, on se scandalisait, on doutait. C'était une syncope, une simple léthargie, disait le P. dei Dominici qui, arrivé le dernier, ne pouvait croire à une mort aussi étrange. Le messager d'Alexia interrompit cette discussion. Thomas délia Fonte et Barthélémy dei Dominici s'élancèrent sur ses traces; on allait enfin savoir la vérité. Catherine, revenue sur la terre, pleurait le ciel où elle avait goûté tous les bonheurs, même celui des élus. € Déjà^ disait-elle, je contemplais ma gloire future dans le rayonnement de la Bienheureuse Agnès de Montepulciano, le Tout-Puissant m'ayant assuré que telle serait ma destinée dès l'heure de la mort. Avec l'œil de l'intelligence *, je voyais la couronne de justice qui ceint le front de l'apôtre saint

1. Expression qu'on re trouve sans cesse dftns les écrits da moyen ftge. Elle prouve que ces visions de Catherine étaient surtout intellectuelles et empruntaient seulement au corps ce qui est nécessaire pour faire acte d'intelligence en ce monde.

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Paul. Cette couronne je Tai un instant sentie sur ma tête, et elle me sera rendue pour Téternité. » Tout en parlant, la jeune fille oubliait les créatures et s'adressait au Créateur. « Je ne veux pas pour moi la couronne, je veux les mépris qu'a supportés le Christ. » Pâle, recueillie, elle fermait les yeux, paraissant écouter une voix, puis elle murmurait : € Vous me répondez que vous ne pouvez exaucermes cris, et cependant c'est vous qui m'inspirez, c'est votre grâce qui me presse. Chaque jour j'élèverai la voix vers vous ; mais que vous m'exauciez ou non, je ne cesserai jamais de faire votre volonté. -»

Tandis que le P. Thomas recueillait ces entretiens avec une humble piété, le P. dei Dominici voulait être éclairé sur la mort de Catherine, car déjà ce fait miraculeux exerçait sur l'esprit des Siennois une influence fâcheuse. Transportée par le souvenir du paradis, la Sainte s'écriait : « Mon âme étaitelle unie à mon corps? en était-elle séparée? je ne sais. Mais vous m'avez trompée. Seigneur, car je ne croyais pas retourner sur terre ! » Il l'interrompit et l'interrogea de nouveau : « Je crois n'avoir visité le ciel qu'en esprit, répondit-elle, car mon cœur s'est brisé par la violence de mes désirs. » Incertain, le P. dei Dominici se taisait, jugeant que l'apôtre saint Paul lui-même n'avait pu dire comment il avait vu Dieu. La foi simple du Père

Voici Tappréciation dn B. Raymond : Actus intelUctionù de M mûhnn carporeum requirit instrumentum niêi <xd ohjuium tn- Migilriîe prœuntandum.

Thomas lui vint en aide. < Demandez au Seigneur si votre âme et votre corps étaient séparés , » ditil à Catherine. La Sainte se recueillit. — « Mon âme a réellement quité mon corps, » reprit-elle d'une voix fermée

Les Dominicains regagnèrent le couvent où VAve Maria les appelait. Dès le lendemain ils revinrent^ amenant un prédicateur célèbre de Florence, le P.Donato. « Œil éternel, murmurait la Sainte ravie en extase, vous éclairez toutes les âmes qui sont dans le monde, tous ceux dont l'œil- est simple! Seigneur, vous me faites défaillir; hier vous m'avez revêtue du vêtement de gloire qui m'était préparé, et il m'a semblé que vous m'admettiez au nombre des bienheureux, puis quand je ne m'y attendais pas, vous m'avez tout repris. > Elle gémissait d'être exposée à la tentation, elle demandait à Dieu la souffrance, s'il lui refusait la mort; enfin elle cessa de parler et s'assoupit.

Le P. Donato, qui désirait la connaître, éprouva une vive contrariété. Les heures qu'il passait à Camporeggi étaient comptées, car il devait, avant de retourner à Sainte-Marie-Nouvelle, visiter Fr. Guillaume de Flete d'Angleterre, savant Ermite Augustin , qui vivait à Lecceto , non loin de Sienne. Par une révélation miraculeuse de Dieu,

1. Les vivants peuvent jouir momentanément de la vision glorieuse. Cf. Benedicti XIY. Desenrorum Dei beatifloatione, 50, n. ô. Pour le récit de ce fait, extraordinaire entre tous dans la vie de la Sainte et où Topération divine se montre le plus à découvert, nous la laissons parler elle-même sans nous permettre aucune appréciation personnelle.

Catherine conoaisBait ce moine , qu'elle n'avait jamais rencontré sur terre. Le P. Donato espéra donc réveiller en lui offrant de raccompagnera Lecceto. Soit politesse, soit soumission exagérée, Catherine, qui souhaitait ardemment rester seule avec son Maître Jésus-Christ, répondit pourtant : « Je m'y rendrai volontiers. » Ce dernier motn'étaitpas tombé de ses lèvres qu'une amère douleur l'arrêta. Elle qui vivait en communion constante avec le Dieu de vérité, elle avait menti ! Le repentir lui rendit le plein usage de ses facultés ; elle confessa son péché au P. Thomas, fit ses adieux au P. Donato et congédia tous ceux qui étaient chez elle. Durant trois jours et trois nuits on entendit ses sanglots. Jésus- Christ la consola. «Ne pleure plus, lui dit-il : je t'ai laissée tomber dans cette faute afin que le remords te rappelât à tes sens que tu te réjouissais d'avoir quittés. C'est un moyen de te connaître et de ne pas t'enorgueillir lorsque ma bonté fortifie ta faiblesse ! »

Depuis la fête de saint Dominique, Catherine était progressivement formée à l'apostolat. Par le Verbe divin, le Père céleste instruisait la Tertiaire selon sa vocation ; il lui dévoilait l'âme et l'œuvre du Fondateiyr de son Ordre, il lui ouvrait l'intelligence aux lumières dont jouissent particulièrement les enfants de Dominique ; en ce cœur il excitait l'amour passionné du Christ, amour qui aussitôt éveille l'amour généreux des âmes. Le Précurseur que Jésus avait placé au début de sa prédication évangélique, apparaissait au début de l'apostolat de Catherine afin de confirmer la

jeune apôtre dans la pénitence qui précède le règne du Christ. Jean, le « cher ami de Jésus », préparait la jeune vierge à la contemplation du Verbe divin, principe de toute vie, sans laquelle l'activité ne s'alimente point à la seule source vraie. Les martyres Lucie e1 Agnès lui enseignaient, que tout témoin de Jésus-Christ est tenu de rendre témoignage par sa mort comme par sa vie, s'il faut fortifier ses frères dans la foi. De même que Dieu avait employé Tintermédiaire de saint Dominique, les saints de la primitive Eglise se choisissaient auprès de Catherine des interprètes dominicains. A la suite du Précurseur, Catherine trouvait Marguerite de Hongrie dont la pénitence restait une tradition dans les cloîtres^ du second Ordre ; saint Thomas était pour la Tertiaire, comme pour la chrétienté, Tinterprètede saint Jean*, et les martyres romaines montraient leur sacrifice perpétué par les Frères Prêcheurs. Pierre de Vérone apparaissait à la consacrée : c'était lui qui sur la terre italienne avait de son sang écrit un ineffaçable Credo^. Initiée au Christ par Marguerite de Hongrie, perfectionnée dans sa connaissance par saint Thomas, excitée à prêcher sa doctrine jusqu'à la mort par saint Pierre martyr, Catherine avait de nouveau parcouru en vision les divers degrés qui, au sortir de la crainte, conduisent à l'union divine renouvelée et resserrée sans cesse par des actes répétés d'amour. L'Epoux faisait participer l'épouse

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