Lettera
2. Le peuple de ëîenue abrégea ces noms, et bientôt on ne connut plus le m nadtère que scas le vocable étrange de Santa- Bonda.
3 <]f. LeB. Colombini, par la comtesse de Rambuteau. LecofEre, Paris, 1893.
maison bénédictine, laissant sur le chemin la trace du sang qui jaillissait de son côté entr'ouvert. Catherine s'élançait les yeux fermés et la bouche ouverte ; elle semblait voter. Bientôt sa robe blanche disparut dans les bois de chênes touffus qu'elle traversait plus rapide ^que Toiseau. Ses compagnes ne voyaient niNotre-Scigneur, ni les saints, et elles arrivèrent fort tard dans la chapelle du monastère, oti elles aperçurent Catherine en extase. Son Époux rabreuvait|du sang qui nous a rachetés ; suspendue entre ciel et terre, elle parlait de Dieu comme l'amour seul sait parler. Les Bénédictines du monastère se tenaient prosternées à ses pieds ; plusieurs étaient ses disciples ; elles avaient reçu les plus éloquentes de ses lettres spirituelles avec la confidence de certaines visions, et Catherine modelait ces vierges du cloître selon le type de la « vraie épouse consacrée à l'éternel Époux » dont elle-même était la forme parfaite. Toutes en ce jour écoutaient avidement la jeune sainte. Sa charité généreuse, l'expression ardente qu elle lui donnait rappelaient l'éloquence du Jésuate Colombini, mais aux effusions passionnées de l'âme qu'enivre l'amour, la Dominicaine joignait la science de Dieu qui éclaire l'intelligence afin d'orienter le cœur*.
1. Snppl. I, 1. — Lett. 73, 221. C'est à tort que danoles précédentes éditions nous avonshignalé la présence, à Santà-Bonda, de la fille de Jean Colombin:. A cette époque Agnolina (Sœur Magdeteine) était morte. Une des plus fidèles amies de Catherine dans le monastère fut Bartolommea délia Seta, proche parente du Bienheureux.
Un voyage de Lapa à Florence fut pour Cathe* rine Foccasion de nouer des relations avec d'autres de ses compatriotes. Cédant aux instances d'Alexia dont elle avait plusieurs fois accepté Thospitalitéy.elle alla s'établir chez son amie, et y vit des Siennois qu'elle ne connaissait, point encore. Le premier souci de la pieuse veuve était la conversion de son beau-père, vieillard de quatre-vingt-deux ans qui n'avait jamais eu le bonheur de se nourrir du corps de Jésus^Christ, et ne s'était confessé qu'une seule fois, aux jours de son adolescence. Alexia espérait que la Sainte exercerait une heureuse influence sur le vieux pécheur, et qu'elle saurait le gagner à Dieu pendant les longues soirées d'hiver propices à la causerie. Il n'en fut rien, François Sarracini se fit un jeu des paroles de Ga« therine et celle-ci cessa de l'entretenir.
Au dehors, Catherine se répandait en nouvelles œuvres de miséricorde ; à l'intérieur elle partageait avec Alexia les soins du ménage. Elle s'y livrait avec Tordre qu'elle mettait même dans son activité, quand ses travaux furent interrompus par d'efFroyables cris. Alexia, étonnée, courut à la fenêtre et, saisie d'horreur, elle fit signe à son amie d'approcher. Deux criminels passaient enchaînés sur une charrette. Ils faisaient retentir l'air de leurs blasphèmes , tandis que les bourreaux armés de tenailles rougies au feu leur déchiraient les chc^irs. Selon l'usage et afin d'inspirer aux citoyens une crainte salutaire des lois, le Capitaine du peuple Gon/alonier de la justice , les obligeait à traverser la ville depuis le Mercato Vecchio jusqu'au Corpo-
Santo a Pecorile, lieu de leur dernier supplice. Catherine jeta un seul regard sur ces infortunés, puis, ravie en extase, elle invoqua le Seigneur: « 0 mon Père ! géniissait-elle , pourquoi méprisez-vous la créature formée à votre image et rachetée de v,otre précieux sang ? Les souflFrartces corporelles ne suffisent-elles donc pas à votre justice? Faut-il que ces malheureux soient aussi tourmentés des démons? Ne vous soUvenez-vous pas que sur la croix vous vous êtes si pleinement révélé au larron pénitent qu'au moment où vos apôtres perdaient la foi il confessa votre divinité ? Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis, lui dites-vous alors! Ses pareils n'ont-ils pas tout lieu d'espérer ? Seigneur ! vous n'avez repoussé ni Marie la pécheresse, ni la Cha- nanéenne, ni Zachée, ni Pierre le renégat*. Au nom de toutes vos miséricordes je vous supplie de secourir ces âmes. » Alexia, émue des paroles de sa compagne, suivait des yeux la charrette qui s'éloignait, et Catherine, engageait avec les démons pour les condamnés une des terribles luttes dans lesquelles ni les menaces ni les souffrances ne lui étaient épargnées. « Si tu nous arraches ces âmes, lui disaient des esprits infernaux, nous nous emparerons de toi, tu seras possédée. — Ce que Dieu veut, je le veux aussi, » répliqua Catherine. Aussitôt les blasphèmes expirèrent sur les lèvres des criminels, lis voyaient le Sauveur inondé du sang versé pour eux, et leur promettant le pardon ; ils demandaient
1. La fia de cette prière se retrouve presque sous la même forme dans la plupart des écrits mystiques du moyen âge.
SON APOstoLAT [1372-1373] 143
à haute voix un prêtre et ils confessaient leurs péchés, avouant qu'ils méritaient la mort. Les bourreaux, attendris, ne purent prolonger le supplice, et les malfaiteurs offrirent joyeusement leur vie en expiation des crimes qui Tavaient souillée *.
La foule qui assistait à Texécution s'écoula lentement et rentra silencieuse à Sienne. Elle devinait un miracle. Déjà'Alexia s'était empressée de répéter au P. Thomas la touchante prière de Catherine ; ils constatèrent avec le prêtre qui avait assisté les condamnés , qu'à l'heure même où Catherine revenait à elle, ces infortunés rendaient le dernier soupir. Peu après, la jeune fille absorbée dans la prière laissa tomber ces mots : « Seigneur, je vous remercie de les avoir tirés de la dernière prison. » Faisait-elle allusion aux brigands ? Le P. Thomas la contraignit à s'expliquer , et elle avoua que ses prières venaient d'arracher au purgatoire les âmes que déjà elle avait délivrées de l'enfer.
François Sarracini entendit vanter ce miracle et la curiosité lui fit rechercher une personne dont chacun parlait. Écouter Catherine , c'était lui céder . « Je suis décidé à me confesser , » s'écria le pécheur vaincu après une courte lutte. Puis, comme si une pensée rapide altérait ses sentiments , son œil brilla : « Je dois pourtant vous dire, cria-t-il d'une voix vibrante de colère, que j'ai une haine éternelle contre le prieur
1. On peut sapptser que ces condamnés sont ceux dont parld la chronique (Mnratori, XV, 220, An: 1371), car pour les événements de cette année elle suit le style florentin.— B. Raym.II. 7.
l4i SAINTE CATUERIME DE SIENNE
d'un couvent de cette ville ; chaque jour je cherche le moyen de le tuer. » La Sainte baissa la tête sous le coup de ce terrible aveu. « Dans votre querelle avec cet homme, le bon droit est de votre côté, dit-elle ; cependant ne sacrifierez-vous pas votre vengeance au Dieu de paix ? » Et douce, persuasive, elle initia le vieillard surpris aux joies du pardon. « Je ferai tout ce que vous voudrez, murmura-t-il enfin. — Eh bien, par amour pour Notre - Seigneur , réconciliez - vous avec votre ennemi. »
Le lendemain, dès le lever du soleil, François Sarracini sortit tenant sur le poing un faucon chaperonné. Aussi vite que ses membres glacés par Tâge le lui permettaient, il courut au couvent qu'habitait son ennemi. Celui-ci était à l'église, mais il se sauva quand François y entra, car la conscience de ses torts et les menaces réitérées du vindicatif gentilhomme l'épouvantaient. « Je suis venu sans armes apporter une bonne nouvelle ; priez votre supérieur de me recevoir, » dit Sarracini à un chanoine qui passait. Introduit dans la cellule du prieur il s'inclina devant lui, et parlant assçz haut pour que tous les religieux rassemblés pussent l'entendre : « La grâce de Dieu m'a touché ; je veux me réconcilier avec vous, et, afin de vous prouver ma sincérité, je vous prie d'accepter ce faucon que j'aime sur toutes choses. » François Sarracini donnait son meilleur bien, celui auquel son cœur était attaché. Vaincu par ces simples paroles, par cette générosité, le prieur consentit à la réconciliation qu'il aurait dû lui-même solliciter, et le dis-
ciple de Catherine retourna vers elle : « J*ai fait ce que vous m'aviez ordonné, commandez, j'obéirai encore. » La jeune fille envoya le vieillard au P. dei Dominici ; pendant trois jours il repassa sa longue vie dans sa mémoire et fit Taveu sincère de fautes que le Seigneur lui pardonna. Désormais on le vit partir tous les matins dès le point du jour et entrer au Dôme consacré à la Mère de Dieu ; humblement à genoux sur la pierre, il récitait bien des fois le PcUer et VAve Maria en faisant glisser sous ses doigts un cordon à nœuds que Catherine lui avait donné. Avant la fin de Tannée il rendit son âme au Christ libérateur *.
En même temps, un jeune ami des Sarracini, dont la vertu et le réel talent poétique étaient connus en Toscane, Néridei Pagliaresi, se formait à Fécole de Catherine. C'était une âme inquiète et généreuse, mieux faite pour la soumission passive de la volonté que pour le raisonnement, toute repliée sur son néant et plus apte à sentir qu'à comprendre. La Sainte ne sauva Néri qu'en le gardant près d'elle et il devint le principal instrument de l'apostolat qu'elle exerçait au loin, grâce à ses lettres.
Catherine avait dû céder aux désirs de ses proches selon la nature, de ses fidèles selon la grâce, et conserver sa direction sur eux parles avis qu'elle leur envoyait lorsqu'ils s'éloignaient de Sienne. Comme elle ne savait point écrire, ses compagnes tenaient tour à tour la plume sous sa dictée. Peu à peu la dispersion de sa famille, l'extension de ses