Lettere
blantes dont elle s'échappait ; parfaitement rétabli, Frère Saint remercia celle qui l'avait, disait-il, vraiment ressuscité.
La ville de Sienne applaudit à ce nouveau prodige. Les Frères de la Miséricorde le célébraient avec joie"^ quand une sinistre nouvelle se répandit dans l'hôpital. Le Recteur de la maison, ce Matthieu di Cenni Fazi qui s'était jadis converti à la vue d'une extase de Catherine, venait de tomber en faiblesse dans la chapelle. Il avait ressenti les premières atteintes du mal, la nuit, près d'un pestiféré, mais il était resté à ses devoirs, jusqu'au moment où ses forces l'avaient trahi ; maintenant étendu sur une civière, enveloppé dans sa longue tunique brune, le capuchon rabattu, la croix brodée de son manteau sur la poitrine, il semblait déjà mort. Les Frères qui l'emportaient à sa cellule rencontrèrent Raymond de Capoue dans l'escalier. Le Dominicain était l'ami, le confesseur du Recteur. Tremblant, il suivit le cortège, ranima le malade, le fit coucher, lui donna l'absolution et le laissa entre les mains du docteur Senso, médecin de la maison. Celui-ci prit le pouls de Matthieu : la fièvre était ardente, d'intolérables douleurs de tète sejoignaient auxsignes ordinaires de l'épidémie. Quel espoir pouvait-on garder? Le médecin ordonna le seul remède qu'il connût, du suc de casse pour purifier le sang, et sortit découragé. Au môme instant Catherine parut sur le seuil de la porte: « Levez-vous, cria-t-elle, ce n'est pas le temps, de reposer mollement dans son lit. » Les terribles taches noires qui couvraient le corps de Matthieu Cenni disparurent, les souffrances ces-
sèrent, il se leva et chercha partout Catherine pour la remercier de sa guérison. Mais la jeune fille s'enfuyait à Fontebranda. Chemin faisant, elle se croisa avec le P. Raymond qui, désespéré, quittait le médecin. « Ma Mère, laisserez-vous mourir une personne si utile et si chère à tous? dit-il d'un ton de reproche. — Quel langage tenez- vous? repartitelle comme effrayée. Suis-je semblable à Dieu pour délivrer un homme de la mort ? — Dîtes cela à qui vous voudrez, répliqua amèrement le P. Raymond égaré par la douleur; moi, je sais vos secrets, et je n*ignore pas que vous obtenez de Dieu ce que vous lui demandez. » La Bienheureuse sourit ; un éclair de joie brilla dans son regard. — « Ayez bon courage, il ne mourra pas, » s'écria-t-elle en continuant sa marche. Le Dominicain courut à la Miséricorde, et hors d'haleine se précipita chez le Recteur. Rendu à la plénitude de ses forces, le P. Matthieu prenait déjà part au repas du réfectoire, en racontant à tout Thôpital le miracle auquel plus de vingttémoins avaient assisté, miracle qui donna pour disciples à Catherine le docteur Senso et son fils Jean.
Enfin, vaincue elle-même par tant d'émotions et de fatigues, celle qui guérissait les autres tomba dangereusement malade le jour de TAssomption. On ne pouvait croire à la peste, aucun des symptômes de l'épidémie ne s'étant manifesté : pourtant la mort venait. Catherineallait joyeusement à sa rencontre, quand elle se sentit renaître à la vie. Sa plainte fut si amère qu'elle fit apparaître la très douce Vierge Marie : « Catherine, ma fille, vois-tu cette
multitude (liâmes qui me suit? Si tu consens à vivre, mon Fils te donnera toutes ces âmes, outre celles que tu lui as déjà gagnées : choisis. — La volonté de Jésus-Christ est ma volonté ! — Les âmes t'appartiennent, » dit la Mère de Dieu. Catherine retourna au chevet des pestiférés. Quand elle rencontrait une de ces âmes, elle la reconnaissait pour son bien, et nul ne sut jamais le nombre des Siennois qui lui durent le retour à la santé ou les béatitudes éternelles.
La peste, Dieu le révélait à la Voyante *, châtiait les Siennois de leurs péchés, comme jadis le feu du ciel avait châtié Sodome et Gomorrhe. La vUle était un vaste champ de mort. Le podestat Magalussi avait succombé au fléau, ainsi que son fils et toute sa cour. Tant de personnes mouraient qu'on ne trouvait plus assez d'hommes pour remplir les diverses fonctions de TEtat et se partager le pouvoir dont les Siennois étaient si avides. A la peste se joignit la disette. Le grain devint hors de prix, il fallut donner deFor en échange d'un peu de viande, de quelques gouttes de vin ou d'huile. Dans les palais comme dans la maison du pauvre on manquait de tout, nul ne se souciant de risquer sa vie pour approvisionner la ville. Les jeunes nobles, les plébéiens riches du popolo maggiore accompagnaient les enfants des mendiants, afin de participer aux distributions de pain que, trois fois par semaine, rhôpital délia Scala faisait à tout venant.
De même qu'elle assistait les malades, la Sainte