Dialogo CXXIV
secourut les affamés. Dès qu'il y avait des vivres dans la maison de sa mère, elle les donnait aux pauvres; chacun en recevait sa part; la misère la plus coupable n^était point oubliée, et dans une obscure maison, où se cachaient des malheureuses si méprisées, que les lois de la République leur défendaient de porter le nom de la Vierge Marie, Catherine fit pénétrer le repentir avec le pain quotidien. Ni sa mère ni ses compagnes du Tiers-Ordre ne songeaient àla blâmer. Lapa, Lisa, Françoise dei Gori, Alexia, Catherine de Scetto, avaient appris à rendre au prochain ce qu'elles recevaient de Dieu, et les nouvelles venues, Catherine dello Spedaluccio, Jeanne de Capo, Jeanne dei Pazzi, n'avaient pas en vain sacrifié les honneurs et les richesses du monde à « Jésus mort d'amour. »
Si la Sainte faisait souvent jeûner ces pieuses femmes, elle les rassasiait parfois miraculeusement. En la vigile de la Conversion de saint Paul, elle insista, comme son père saint Dominique le faisait souvent, pour qu'on se mît à table, bien qu'on n'eût rien à manger. Une inconnue parut alors apportant beaucoup de pain frais et. quelques galettes. Catherine dit le Bénédicité^ prit une galette et entra en extase. Elle voyait le Christ ressuscité, saint Paul, saint Thomas d'Aquin, et tandis qu'elle participait à la communion mystique des élus, elle distribuait à ses compagnes la galette qu'elle tenait àla main, etqu'elle avait, disait-elle, trempée dans le sang du Rédempteur. Cette nourriture répara complètement leurs forces épuisées. Le P. Simon de Cortone, qui assistait au prodige, demanda comme
une faveur singulière quelques miettes de ce pain pour les porter à sa vieille mère.
Malgré les rigueurs de lapeste et de lafaminc, les Siennois continuaient à braver Dieu. D'incessantes émeutes accroissaient la désolation. Les querelles de la Seigneurie avecla puissante famille desSalimbeni troublaient TÉtat et faisaient couler des flots de sang. Les cachots se remplissaient de condamnés politiques qui, entassés avec les malfaiteurs, n'échappaient à Tépidémie et à la faim que pour marcher au supplice. Libres de porter au dehors un effort qui chez d'autres religieuses eût été arrêté par la grille du cloître, les Tertiaires dominicaines se mettaient à la tète des femmes siennoises particulièrement charitables envers les détenus, et pratiquaient plus encore que de coutume Tune des œuvres conseillées par leur règle : l'assistance des prisonniers. Catherine devint donc Thôte assidu des prisons. A cette foule frémissante, elle apportait la paix, Tespoir, l'amour. Aux coupables elle faisait comprendre les droits de la justice divine ; aux innocents elle montrait la gloire éternelle, témoignant avec une telle sincérité le désir de partager leur sort, que la plainte expirait sur les lèvres de tous. Près du billot on la trouvait encore. Le sang des condamnés rejaillissait sur ses vêtements, elle ensevelissait leurs corps et ses prières ouvraient le ciel à leurs âmes*.
1. B. Raym. II, 8. — Legg. Min. II, 8. — Processus rass f . 611 et 515, attest. P. Caff. Mart. VI, 1266. — Aie. Discep. [B1BL106RAPHIB I, xvii]. ~ Aie. Mirae., 24-26. Gros. san. di Neri di Donato. Mar. XV, 237-243. Storia deUa Rep. di Firenze di Gino Gapponi. Barb. 1875, 1, III, yiii, 284.
Parmi les prisonniers il y avait un jeune chevalier qui, enfermé dans son cachot, le parcourait u comme un lion furieux. » II se nommait Nicolas Toldo, et appartenait à une des familles les plus nobles de Pérouse. Venu à Sienne avec les ambassadeurs de Gérard du Puy, vicaire pontifical, ou avec les troupes que celui-ci avait envoyées à Cione Salimbeni , alors en lutte avec le parti populaire, Toldo était resté dans la suite du Sénateur*. Que reprochait-on à Toldo? Une faute légère, quelques moqueries contre le gouvernement ! Mais comme étranger il ne devait être ni écoute des juges, ni défendu par un avocat. Telle était la loi siennoise promulguée p^r des citoyens divisés entre eux au point qu'ils remettaient leur cour d'appel et leur suprême magistrature à ces mêmes étrangers qu*ils excluaient du droit commun *. N'ignorant point les intrigues de Gérard du Puy pour fomenter la guerre civile, songeant aux mains dans lesquelles il était tombé, à cette démocratie si sanguinaire, qu elle avait envoyé au supplice Agnolo di Andréa pour avoir donné un repas sans y convier aucun Réformateur, à cette démocratie tellement inique, qu'on devançait par une mort volontaire les arrêts de sa douteuse justice, Nicolas Toldo, assiégé de noirs pressentiments, maudissait le ciel, la terre et le jour qui l'avait vu naître.
Dès la première entrevue, Catherine domina cette