‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 43 sur 113 · I.A SOCIÉTÉ ROMAINE · texte numérisé non relu

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sur la vie future. Il était souvent à propos de leur redire que non-seulement l’âme ne périssait pas, mais que le corps lui-même devait revivre. L'instinct païen, après avoir poussé l’homme à abuser du corps en cette vie, répugnait à l’idée de le voir renaître purifié et glorieux. Déjà saint Paul s’était vu obligé de proclamer cette vérité avec une insistance particulière aux oreilles des chrétiens de Corinthe. Pour inculquer d’une manière sensible l’enseignement de la révélation sur ce point capital, Clément a recours à des similitudes. » Le jour succède à la nuit, dit-il, et la nuit au jour; la semence est confiée à la terre, et lève plus tard en moisson florissante. » Il passe de là au phénix, dont il célèbre la palingénésic, d’après les naturalistes de l’antiquité, et termine en citant les livres saints.

Passant ensuite à l’objet direct de la lettre, le saint pape rappelle que les apôtres ont constitué les divers degrés de la hiérarchie, et réglé le mode de succession des pasteurs qui devaient tenir leur place. « Ceux donc, ajoutet-il, qui ont été établis par eux, et après eux par des hommes vénérables, avec le consentement et l’approbation de toute une Église, s’ils ont régi convenablement la bergerie du Christ, ne pourraient sans injustice être rejetés de l’office qu’ils exercent. Or nous voyons que vous avez exclu de leurs fonctions plusieurs de ceux qui jusqu’ici les avaient gérées honorablement et sans reproche. » S'adressant ensuite à ceux qui s’étaient laissé tenter par les honneurs ecclésiastiques, il leur fait un appel que nul autre, plus que Clément, n’eût eu le droit de leur proposer, lui que son humilité avait porté à décliner tout d’abord la succession de Pierre. Il leur dit : « Est-il parmi vous un homme généreux, un homme dévoué et rempli de la charité ? Qu'il ait le courage de dire : Si je suis cause de la sédition, de la discorde, du schisme, je me retire, je m’en vais où vous voudrez; je me soumets au vœu du peuple fidèle ; heureux, à ce prix, de voir régner la paix dans la bergerie du Christ, sous la conduite des Anciens qui doivent la régir. Celui qui se conduira ainsi s’acquerra une grande gloire dans le Seigneur, et trouvera partout un asile. »

Enfin, interpellant avec l’accent de l'autorité les instigateurs du scandale, Clément leur dénonce la peine qu’ils ont encourue. « Vous donc, leur dit-il, qui avez été les premiers auteurs de la sédition, soumettez-vous aux prêtres, et recevez pour correction la pénitence. Fiéchissez les genoux de votre coeur;

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apprenez à obéir, et quittez l’arrogance et la superbe de vos propos. Mieux vaut pour vous être petits et fidèles dans la bergerie du Christ, que de mériter d’en être chassés pour la hauteur de vos prétentions. »

Ce langage si solennel et si ferme obtint son efTet : la paix se rétablit dans l’Église de Corinthe, et les messagers de l’Église romaine ne tardèrent pas à en rapporter l’heureuse nouvelle. Un siècle après, saint Denys, évêque de Corinthe, témoignait encore au pape saint Soter la gratitude de son Église envers Clément pour le service dont elle lui était redevable.

En lisant cette vénérable épître dont l’authenticité n’est pas contestée, on remarque que son auteur y allègue non-seulement les livres de l’Ancien Testament, mais encore ceux du Nouveau qui déjà avaient été publiés. Naturellement l'Évangile de saint Jean, qui n’était pas écrit encore, n’est pas cité ; mais ceux de saint Matthieu et de saint Luc ont fourni des textes à l’écrivain. La plupart des Épitrcs de saint Paul figurent par citations dans la lettre, ainsi que la première Épître de saint Pierre. En constatant ces intéressantes particularités, on prend en pitié la prétendue critique d’outre- Rhin qui, sans tenir compte des faits, ose renvoyer au deuxième siècle, ou même plus tard, la rédaction et la circulation des livres du Nouveau Testament allégués par saint Clément dans une lettre dont la date n’a pas dépassé l’année 76. La vraie histoire et la saine archéologie triompheront de ces incroyables débauches de l’esprit germanique, ou c’en serait fait de la raison humaine.

Élevé à l’école des apôtres, Clément avait retenu dans une certaine mesure leur style et leur manière, et on les retrouve dans les écrits qu’il nous a laissés. Outre la lettre aux Corinthiens, il nous reste encore un assez long fragment qui lui est attribué par plusieurs critiques; mais ce débris d’une plus longue composition, lettre ou sermon, n’offre qu’un intérêt médiocre. Il en est autrement des deux Lettres aux vierges, dont on avait la trace par saint Épiphane et par saint Jérôme, et qui furent retrouvées au siècle dernier, par le savant Wetstcin, dans la traduction syriaque, sur un manuscrit apporté d’Alep.

Le principe de la continence vouée à Dieu fut dès l’origine l’une des bases du christianisme, et l’un des moyens les plus efficaces dans la transformation du monde. Le Christ avait relevé le mérite supérieur de ce sacrifice, et saint

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Paul, comparant les deux états de la femme, enseignait que la vierge est sainte d’esprit et de corps, tandis que l’épouse, malgré sa dignité, demeure divisée. (I Cor., vu.) Clément eut à développer cette doctrine, et c’est ce qu’il fait dans ces deux lettres. Avant saint Athanase, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome et saint Augustin, ces grands docteurs de la virginité chrétienne, il développa les enseignements de Pierre et de Paul sur un sujet si grave. « Celui ou celle, dit-il, qui aspire à cette grandeur d’une vie supérieure, doit vivre comme les Anges d’une existence divine et toute céleste. La vierge s’isole des attraits sensuels; non-seulement elle renonce au droit qu'elle aurait de les suivre en ce qu’ils ont de légitime; mais elle aspire à cette espérance que Dieu, qui ne saurait tromper, entretient par sa promesse, et qui dépasse celle qu’ont les hommes d’avoir une postérité. En retour de leur généreux sacrifice, leur partage au ciel est la félicité même des Anges. »

Tel était le langage du disciple de Pierre, choisi par lui pour mettre la main au renouvellement de la Babylonc romaine. Il ne fallait pas moins que cette forte doctrine, pour lutter avec avantage contre le débordement des moeurs de l’Empire. Si le christianisme se fût contenté d’inviter les hommes à l’honnêteté, comme faisaient les philosophes, ses efforts eussent été en pure perte. Le stoïcisme, en surexcitant l’orgueil chez quelques-uns, pouvait amener à mépriser la mort ; il était impuissant à faire reculer le sensualisme, dans lequel il faut reconnaître le plus puissant auxiliaire de la tyrannie des Césars. L’idéal de la chasteté, jeté au sein de cette société dissolue, pouvait seul arrêter le torrent d’ignominie qui menaçait dd submerger toute dignité humaine. Pour le bonheur du monde, la morale chrétienne parvint à se faire jour, et, les exemples éclatants se joignant aux maximes, on dut enfin en tenir compte. La corruption romaine s’étonna en entendant parler de la virginité, comme de l’objet du culte et de la pratique d’un grand nombre de sectateurs de la religion nouvelle, et cela dans un moment où les plus beaux privilèges, joints aux plus terribles châtiments, avaient peine à contenir dans le devoir les six vestales sur la fidélité desquelles reposaient l’honneur et la sécurité de la ville étemelle. Vespasien et Titus curent connaissance des infractions que ces gardiennes du Palladium se permettaient à l’égard de leur premier devoir; mais ils jugèrent que le niveau auquel étaient descen-

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dues les moeurs ne permettait plus d’infliger à ces infidèles les pénalités antiques.

Le moment devait cependant arriver bientôt où les empereurs, le sénat, Rome tout entière, allaient apprendre, en lisant la première Apologie de saint Justin, les merveilles de pureté dont l’enceinte de Babylone était le théâtre. « Parmi nous, en cette ville, leur disait l’apologiste, des hommes, des femmes, en nombre considérable, ont atteint déjà l'âge de soixante à soixante-dix ans; mais, élevés dès leur enfance sous la loi du Christ, ils ont persévéré jusqu’à cette heure dans l’état de virginité, et il n’est pas de pays dans lequel je n’en pourrais signaler de semblables. » Athénagore, dans son mémoire présenté à Marc-Aurèle peu d’années après , pouvait dire à son tour : « Vous trouverez parmi nous, tant chez les hommes que chez les femmes, une multitude de personnes qui ont passé leur vie jusqu’à la vieillesse dans l’état de virginité, n’ayant d'autre but que de s’unir à Dieu plus intimement. »

Clément fut à même d’entourer de ses soins une de ces existences angéliques. La jeune Flavia Domitilla, fille de Plautilla, avait été élue du ciel pour marcher sur les traces de Pétronilla. Sa mère avait placé près d'elle, en qualité d’officiers chargés de sa personne, deux chrétiens nommés Nérée et Achillée ; l’un et l’autre avaient reçu le baptême des mains de saint Pierre. Les Actes que nous avons sur ces deux personnages disent qu’ils servaient leur jeune maîtresse en qualité d’eunuques; mais ce document, trop mélangé de détails apocryphes, est réfuté sur ce point par saint Grégoire le Grand qui, dans sa célèbre Homélie pour la fête des deux martyrs, relève le courage avec lequel ils ont dédaigné les joies de ce monde et sacrifié jusqu'à l’espoir légitime d’une postérité, afin de garder la fidélité qu’ils avaient promise à Dieu. Flavia Domitilla, qui fut de bonne heure privée de sa mère, demeura sous la garde de son oncle Flavius Clemens, qui, chrétien luimême, encouragea les soins que Nérée et Achillée lui prodiguaient pour en faire une fidèle disciple de l’Évangile.

Cependant elle était parvenue à l’âge nubile qui arrivait de bonne heure pour les filles chez les Romains, et la petite-nièce de César ne pouvait manquer d’aspirants à sa main. Un parent d’Aurélius Fulvus, préfet de Rome, se mit sur les rangs; mais la jeune fille ayant connu, dans ses entre-

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tiens avec ses deux officiers, la noblesse et le mérite de la virginité chrétienne, se dégagea des liens qui menaçaient sa liberté, et n’eut plus d'attrait que pour l’Époux céleste. La tradition de l’Église romaine est que Clément la consacra solennellement à Dieu, et lui donna le voile de virginité. Flavia Domitilla pouvait avoir alors quatorze ans. L'usage de consacrer les vierges, en imposant le voile sur leur tête, existait déjà au deuxième siècle, ainsi que nous le verrons, et rien n’empêche de le faire remonter au premier. La virginité consacrée au Christ était un mariage mystique; il n’y a pas lieu de s'étonner que la liturgie chrétienne ait eu aussi dès lors son Jlammeum.

Chaque pas que faisait l’Église développait au dehors ce fonds inépuisable de doctrine et d’esthétique dont l’Esprit-Saint, qui réside en elle, est la source; et l'étude des monuments de son âge primitif nous la montre déjà si avancée dans ses rites et dans son enseignement, que, plus d’une fois, on a entendu les représentants du protestantisme en témoigner leur surprise. Ce progrès réglé, celte expansion si sûre et en même temps si aisée, ont toujours procédé dans le christianisme du principe vivifiant d'une autorité dirigée d’en haut. De là cette confiance des vrais fidèles dans l'Église, dépositaire de toute vérité révélée, comme de tout moyen de salut pour l’homme, sous la garantie de la promesse formelle du Christ. Nous trouvons des images saisissantes de cette Église, appui tutélaire des fidèles, dans un opuscule qu’écrivit à Rome, sous le pontificat de Clément, un chrétien nommé Hermas, le même peut-être dont on lit le nom dans les salutations qu’envoie saint Paul à la fin de son Épître aux Romains. Cette composition forme la première partie d’un ensemble connu sous le titre de Livre du Pasteur, que l’on trouve déjà cité par saint Irénée, Clément d’Alexandrie, Tertullien et Origène, et que quelques-uns auraient même voulu placer parmi les saintes Écritures. Cette première partie, qui est intitulée Fistons, est incontestablement du premier siècle, et elle porte d’ailleurs en elle-même sa date, comme nous le verrons tout à l’heure. Les deux autres, qui ont pour titre Préceptes et Similitudes, se rapportent à une époque postérieure, et nous en rencontrerons l’auteur au deuxieme siècle. De bonne heure, les trois opuscules furent fondus sous un même titre, lequel ne pourrait se rapporter au premier, puisqu’il n’y est pas question de Pasteur, tandis qu’un Pasteur est mis en scène dès le début du second. En outre, le troisième opuscule (les

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Similitudes) contient, avec tous ses développements, la belle allégorie de la tour, déjà ébauchée dans le premier. Il n’est pas naturel qu'un même auteur traite deux fois et diversement le même sujet dans un même ouvrage. M. de Champagny, dans les Antonins (tome I), a très-lucidement démêlé cette question, et nous ne faisons ici que développer la solution qu’il a proposée.

Hermas raconte qu’il a vu une femme âgée, vêtue d’une robe éclatante, et tenant dans sa main un livre. Elle était assise avec autorité dans une chaire ornée d’une tenture de laine blanche comme la neige. Hermas apprend que cette femme est l’Église, et que, si elle paraît sous les traits de la vieillesse, « c’est qu’elle a été créée avant tout, et que le monde a été fait pour elle. » Dieu, en effet, a conçu éternellement le plan de son Église, et l’a destinée à recueillir ses élus dans tous les siècles. Toujours elle a été la société des âmes qui veulent s’unir à Dieu; mais, par le Christ, elle a reçu une forme et une organisation visibles et précises. Maintenant elle a une chaire, du haut de laquelle elle proclame ses enseignements.

Hermas la vit encore sous d’autres aspects. La première fois, elle s’était montrée grave et sévère; car elle avait des reproches à lui faire sur certains désordres qui régnaient dans sa famille, et dont sa conduite personnelle le rendait plus ou moins responsable. Apaisée par la docilité d’Hermas, elle se fit voir à lui de nouveau ; mais cette fois sous les traits de la jeunesse et avec un visage riant ; cependant, afin de montrer qu’elle était la même, elle avait conservé ses cheveux blancs. Une troisième fois, elle apparut à son disciple; mais les signes de la vieillesse avaient complètement disparu. Enfin, une quatrième fois, Hermas la vit, parée comme une jeune épouse dans la pompe nuptiale. Toute sa mise, jusqu'à la chaussure, était d’une blancheur éblouissante. Elle était coiffée d’une sorte de diadème, et ses longs cheveux flottants répandaient un éclat merveilleux. Cet ensemble plein de grâce marquait l’éternelle jeunesse de l’Église, qui n'a ni tache ni ride, comme dit l’apôtre ( Epjtes v). Elle est ancienne et ne vieillit pas ; mais, pour rendre ce double caractère, des apparitions diverses et successives avaient été nécessaires. On sent déjà se préparer ici le symbolisme des peintures murales des catacombes, sur lesquelles l’Église est si souvent représentée sous la forme d’une femme.

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L'Église apparaît encore à Hermas sous la figure d’une tour que l'on bâtit; mais ce bel apologue est traité de nouveau, et d’une façon bien supérieure, dans l’opuscule du deuxième siècle, dont nous aurons à parler en son temps.

L’institutrice d’Hermas lui ordonne de mettre par écrit ce qu’il a vu et entendu, et lui prescrit d’en faire deux copies, dont il remettra l’une à Clément, « afin qu’il l’envoie aux villes plus éloignées; car, dit-elle, il le peut faire; * et l’autre à Grapté, pour qu’elle la communique aux veuves et aux orphelins dont elle avait la charge. Origène pense avec raison que Grapté était une des diaconesses de l’Église de Rome. Il est peut-être permis de reconnaître la trace de cette pieuse femme sur une inscription honorifique, trouvée dans un jardin de l’Esquilin et conservée dans le recueil de Muratori {page 7o5). Elle est ainsi conçue :

GRATTE C. F. DOMITILLAE ..LIAE. LENTINI. SABINE V. FORT. LEGT. ASCALON CONIVGt. SATRI. SILON IS. V. REUG. PROMAGIST NEPTI. VESPASIANI. IM

Le nom féminin de Grapté se rencontre plusieurs fois dans Gruter : ici nous trouvons Gratte, probablement par suite d’une distraction du graveur. Y voir, avec Muratori, l’altération du nom Gratae, est peu naturel : le graveur ne s’y serait pas trompé. En tout cas, cette femme portait le nom de Domitilla, et elle était nièce de Vespasien, dont la femme était aussi une Domitilla. Son père était un Sabinus, et son mari est qualifié de Vir religiosus ; éloge rare et significatif. Rien de moins étonnant, apres tout ce que nous avons vu , qu’un chrétien et une chrétienne de plus dans la famille Flavia. C’est le sentiment de Muratori et de Greppo touchant ces personnages.

La dernière partie du livre des Visions se rapporte à une grande persécution qui menaçait l'Église. Hermas a vu un immense dragon, à la gueule béante d'où s’échappaient des sauterelles de feu. Cette bête s’avançait avec une rapidité capable de renverser les murailles d'une ville. La femme qui

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figurait l’Église dit à Hermas que ce monstre représentait la tribulation qui bientôt allait fondre sur les élus. La persécution de Domitien n’était pas éloignée; peut-être ce terrible symbole la désignait-il déjà ; à moins que l’on ne doive voir ici l’ensemble de toutes les persécutions qui s’étendirent de Néron à Dioclétien, et qui furent l’épreuve décisive de l’origine divine de l'Église.

Clément était prédestiné à la gloire des martyrs ; mais il devait attendre longtemps encore sa couronne. Vespasien laissa l’Église jouir de la paix durant tout son règne ; comme dit Eusèbe : « il n’eut pas même la pensée de nous nuire. » ( Hist . eccles., lib. III, cap. xvn.) Nous lisons néanmoins dans le Liber pontijicalis que « Clément avait fait plusieurs écrits par zèle pour la foi chrétienne, et que ces écrits attirèrent sur lui une persécution qui aboutit au martyre. » Il est certain que, sur la fin de son règne, Vespasien devint ombrageux à l’égard des philosophes. Ces hommes aux doctrines indépendantes constituaient une sorte d’opposition dans l’État, et cette opposition était plus gênante sous le régime d’un homme nouveau qui était venu occuper la place des Césars, profitant de la lassitude que les Césars avaient inspirée, pour fonder une nouvelle dynastie. Les philosophes discouraient volontiers sur le gouvernement, et Vespasien, qui ne voulait pas être sanguinaire, n’était pas non plus sans savoir que les stoïciens affectaient de ne pas craindre la mort. Une répression tempérée lui sembla nécessaire. Il était d’ailleurs sous l’influence de Titus, qui trouvait avantageux de couvrir du nom de son père les actes de rigueur qu’il jugeait utiles à sa politique, se réservant de devenir « les délices du genre humain », quand une fois il serait assis sur le trône impérial.

On vit donc, sur les dernières années de Vespasien, partir pour l’exil, sous la prévention de regretter la république, Helvidius Priscus, Hostilius et Démétrius le Cynique. D’autres encore furent inquiétés, et plusieurs même mis à mort. Bientôt une sentence capitale, extorquée à Vespasien, vint atteindre Helvidius dans son exil. C’est au milieu de cette réaction impériale qu’eurent lieu l’exil de Clément et la fin de %on pontificat qui ne dépassa pas l’année 76. Comment se fit-il qu’un prince résolu à n’inquiéter personne pour ce qui tenait aux questions purement religieuses en vînt à sévir contre le chef des chrétiens? Comment le successeur de Pierre, oubliant

les enseignements si formels de l'apôtre, se sera-t-il immiscé dans la querelle politique, au point d’avoir partagé le sort des ennemis de Vespasien ?

Pour la solution de ces questions, il est nécessaire de se souvenir qu’il s’était produit, autour du nouveau maître du monde, des faits capables d’éveiller la sollicitude pastorale de Clément et de l’obliger à élever la voix, afin d’écarter le scandale qui menaçait son troupeau. Nous avons constaté plus haut l’affectation avec laquelle les membres de la tribu Succusanc avaient acclamé la Paix étemelle à l’avéncment du nouvel empereur, et comment plusieurs chrétiens de cette tribu, notamment Cornélius Pudentianus, prévoyant que, sous ce nom, Rome allait s’enrichir d’une nouvelle divinité, avaient préféré offrir à part leur hommage à Vespasien , en substituant VHilarilas publiai à la Pax œterna. La nouvelle divinité inaugurée par les Flaviens prit en effet son rang parmi celles de Rome, et le temple de la Paix fut dédié solennellement en l’année y5. Vespasien avait séjourné dans la Palestine, il était allé consulter les mystérieux oracles du mont Carmel, et sa vanité de vieux soldat un peu crédule avait été flattée des compliments que des gens intéressés, abusant de certains passages 'des prophéties de l’Ancien Testament, lui offraient comme & celui qu’on y désignait sous le nom de Prince de la Paix. Les juifs ne firent pas défaut dans cette occasion. Leur haine pour les chrétiens s’accommodait d’un procédé qui éloignait de J ésus de N azareth un titre glorieux , pour le reporter & César. Dans son Histoire de la guerre des juifs, livre hautement estimé de Titus, Josèphe ouvrait la voie à cette profanation des Écritures sacrées, en les appliquant sans pudeur à Vespasien. (Lié. VII, cap. xn.) Beaucoup de païens dans Rome, chez lesquels, depuis longtemps, l’attente vague d'un prince et d’un empire fondé sur la paix était répandue, comme on peut le voir dans Cicéron et dans Virgile, se laissaient volontiers persuader que le jour de ce monarque bienfaisant avait lui enfin. Le temple fut inauguré ayant à son fronton cette inscription solennelle : Paci Æternæ. Parmi les médailles des sixième et septième consulats de Vespasien, plusieurs la reproduisent, et d’autres y font allusion.

On n’a donc pas droit de s’étonner que Clément n’ait pu souffrir, sans protester, cette dérogation à la gloire du Fils de Dieu au profit de César, qu'il ait parlé, qu’il ait même écrit pour venger l’honneur du Christ de l’in-

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digne trahison de la synagogue et des prétentions de la vanité impériale. Sans vouloir fronder le pouvoir de César, il a dû enseigner résolument que les prophéties regardaient un tout autre personnage que Vespasien, et les délations l'auront atteint auprès de Mucianus, l'un des agents autrefois de la tyrannie de Néron , maintenant chargé de la police de Rome, en ce qui concernait les proscriptions. Tel est le sentiment de Bianchini, auquel nous adhérons pleinement. Clément se vit donc à son tour frappé d’une sentence d’exil, Vespasien étant consul pour la septième fois, et Titus pour la cinquième; ce qui donne l’an 76. C’était jusque dans la Chersonèse, sur le Pont-Euxin, qu’on le reléguait, et il ne devait plus revoir Rome. Le pieux pontife dont l'humilité avait décliné tout d’abord la succession de Pierre, et qui avait recommandé au clergé de Corinthe de ne pas tant s’attacher aux dignités de l’Eglise, joignit l’exemple au précepte, en abdiquant luimême les honneurs du premier siège. Il avait occupé environ huit années la chaire de saint Pierre. Le Liber pontijicalis dit qu’après Clément le siège apostolique vaqua vingt-deux jours; preuve évidente de l’abdication du pontife, puisqu’il ne souffrit le martyre que vingt-cinq ans après, la chaire de saint Pierre étant occupée par Évariste.

Fidèle au plan que nous nous sommes imposé dans ces récits, de nous borner à la chronique locale de l’Église romaine, nous ne suivrons pas Clément dans son exil en Chersonèse. Les Actes qui en détaillent les circonstances remontent à la plus haute antiquité; mais nous n’avons pas à les discuter ici. Ils racontent que Clément trouva dans cette presqu'île un nombre considérable de chrétiens déportés avant lui, et employés à l’exploitation des carrières de marbre qui étaient riches et abondantes en Chersonèse. La déportation de ces chrétiens se rapportait sans aucun doute à la persécution de Néron, et la peine dont ils avaient été frappés était celle que la loi romaine appelait Ad metalla : terme par lequel on entendait les carrières aussi bien que les mines de métaux. La joie des chrétiens à la vue de Clément s’explique d’elle-même, son zèle à propager la foi dans cette lointaine contrée et les succès de son apostolat n’ont rien qui doive surprendre. Le miracle d’une fontaine jaillissant de la roche à la parole de Clément, pour désaltérer les confesseurs, est un fait analogue à cent autres que l’on rencontre dans les Actes les plus authentiques des

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saints. Enfin l'apparition d'un agneau mystérieux sur la montagne, où il marque de son pied le lieu d'où l’eau va jaillir, reporte la pensée vers les premières mosaïques chrétiennes sur lesquelles on voit encore le symbole de l’agneau debout sur un monticule verdoyant.

La mémoire de Clément se présente entourée d’une auréole particulière dans les origines de l’Église de Rome. A ce moment où les apôtres ont disparu, il semble éclipser Linus et Clétus, qui cependant avaient reçu avant lui l’honneur de l’épiscopat. On passe comme naturellement de Pierre à Clément, et les Églises orientales ne célèbrent pas son souvenir avec moins d’honneur que l’Eglise latine. Il fut bien véritablement le pontife universel, et l’on sent déjà que l’Église tout entière est attentive à ses actes comme à scs écrits. Cette haute réputation lui a fait attribuer tout un cycle d’écrits apocryphes, qu’il est aisé de démêler de ses écrits véritables; mais il est à noter que les faussaires qui ont jugé à propos de lui prêter leurs propres ceuvres, ou de bâtir des romans à son sujet, s’accordent à le faire naître de race impériale.

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