‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 44 sur 113 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Saint Oétut souverain pontife. — Titus empereur.— Dédicace de l’amphithéltre de Vespasien. — Pontificat de Mint Anaclct. — Mort de Lucine. — Son cimctièro aur la voie Appienne. — Démonstration de son identité avec Pomponia Grccina. — Cimetière de Flavia DomitiMa. — Sa façade retrouvée de nos jours. — Importance de son ambulacrc. — Scs galeries surajoutées avec leurs belles peintures du siècle des Antonins. — Saint Anaclet fait décorer la Confession de saint Pierre. — Le chrétien Acillus Glabrio consul. — Domitien persécute l'Église. — Saint Jean l'Evangéliste I Rome. — Son martyre. — Il est divinement préservé. — Son exil à Patmos. — Le chrétien Flavius Ciemens consul. — Scs deux fils adoptés par Domitien. — Flavius Ciemens est mis à mort pour la foi. — Exil de sa femme Flavia Domitilia et de sa nièce, la vierge du même nom. — Deux juifs de la famille de David comparaissent devant Domitien. — Suspension de la persécution. — Nerva empereur. — Pontificat d'Évariste. — Prophétie de saint Jean sur Rome. — Évariste assigne leurs Titres aux vingt-cinq prêtres de l’Église romaine. — Le quartier du Viminal signalé comme suspect par Juvénal. — Cimetière de Prétextât. - Inscriptions primitives du cimetière Ostrianum aur la voie Nomentane, et du cimetière de Prisdllc sur la voie Salaria.

e successeur de Clément sur la chaire romaine fut Clétus. Dans le cours d’un pontificat de six années, il vit mourir Vespasien, Titus occuper deux ans le trône impérial (fig. ib), et s’ouvrir le règne néfaste de Domitien. Durant cette période, Rome reçut d’importants embellissements. LeCapitolefut réédifié après un incendie, les thermes de Titus furent construits; le colosse de Néron fut consacré au Soleil, moyennant une nouvelle tête entourée de rayons d’or mise à la place de celle du tyran. Mais un monument qui intéresse à la fois Rome et l’Église chrétienne, est l’amphithéâtre de Vespasien, ce formidable et sublime colosse qui fut dédié par Titus. Dans les jeux qui signalèrent son

inauguration, il périt dix mille hommes et cinq cents bêtes féroces. L’arène de cet amphithéâtre, ainsi que nous l’avons dit, fut celle où se livra la bataille entre le paganisme et le christianisme. Les ruines imposantes d'un tel monument sont encore aujourd’hui la plus complète et la plus grandiose manifestation de la Rome impériale; mais nous préférons mettre sous les yeux du lecteur la belle médaille de l'inauguration par Titus, sur laquelle l’amphithéâtre Flavien apparaît dans son entier (fig. 17).

Clétus songea â élever à vingt-cinq le nombre des prêtres employés dans le ministère sacré; c’est la première origine des prêtres cardinaux de ce clergé romain que nous voyons, au temps de saint Cypricn, chargé du gouvernement de l'Église universelle durant la vacance du Siège aposto-

Fig. 16. — Titus. Cabinet des médailles,

lique, communiquant avec les évêques, et portant des règlements pour le maintien de la discipline générale. 11 ne nous reste pas d’autres renseignements sur les actes du gouvernement de Clétus. Il fut enseveli dans la crypte vaticane, près du corps de saint Pierre. En lui finirent les trois évêques qui avaient partagé l’honneur d’avoir été les vicaires du prince des apôtres, et dont les noms sont restés inséparables.

Le successeur de Clétus fut Anadet, que les Catalogues rédigés hors de Rome>confondent avec son prédécesseur. L'Église romaine les a toujours distingués. Le Catalogue de Libère qui, dans sa première partie, nous donne les traditions romaines précisées au troisième siècle, désigne par des consulats différents le commencement et la fin du pontificat de l’un et de l’autre. Les peintures de la basilique de Saint-Paul, accompagnées d’inscriptions et se rapportant à l’époque de saint Léon, les distinguent pareillement.

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La Chronique de Félix IV et le Liber pontificalis consacrent à chacun une notice séparée. Enfin les Martyrologes assignent le 26 avril à saint Clétus et le i3 juillet à saint Anaclet. L’Église de Rome a donc constamment reconnu Clétus et Anaclet pour deux de scs évêques, et non pour un seul. Dans cette question, très-secondaire d’ailleurs, les fastes locaux et officiels d'une Égliseont naturellement plus de valeur que le témoignage des étrangers, qui ont pu aisément prendre le change à raison de la similitude des noms.

Anaclet était né à Athènes, et son père se nommait Antiochus. On ignore quelles circonstances l’amenèrent à Rome; mais il y fut distingué par saint Pierre qui l’ordonna prêtre. Ce fait, rapporté par le Liber pontijicalis, nous montre dans Anaclet le dernier des papes qui ait été sanctifié par l'im-

Fig- 17. — L'amphilhéJtre Flarien. Câbinei des médaille».

position des mains du prince des apôtres. Son pontificat, qui se termina au milieu de la tourmente d’une persécution, avait commencé sous des auspices plus tranquilles; mais quelque chose faisait craindre que Domitien, déjà trop porté à reprendre les errements de Néron, n’en vînt un jour jusqu’à vouloir imiter sa fureur contre les chrétiens.

Ce fut dans les premiers jours de lepiscopat d’Anaclet que la chrétienté de Rome vit disparaître la noble femme que le monde appelait Pomponia Græcina, et que les fidèles nommaient Lucine. Les quarante années de son deuil, que Tacite a comptées, finissent vers l’an 83, et Lucine, après tant de saintes oeuvres, avait droit au repos et aux joies sans fin de l’éternité. Elle laissait le christianisme en héritage à plus d’un patricien de Rome, ainsi qu’à la famille nouvelle des Flavii, et son nom demeurait attaché pour toujours à son cimetière de la voie Appienne.

Nous avons mentionne dans notre récit les deux cryptes que cette illustre chrétienne avait déjà créées dans ses Prxdia; l’une sur la voie d’Ostie pour y recueillir le corps de saint Paul, et l’autre sur la voie Aurélia, où elle ensevelit les martyrs Processus et Martinicn. Lucine, dans ses dernières années, en ouvrit une nouvelle, après le premier mille sur la droite de la voie Appienne (fig. 18). Cette voie était, comme l’on sait, bordée de tombeaux à droite et à gauche jusqu’à Albe, et, grâce aux déblayements exécutés par la munificence de Pie IX, on en peut suivre encore aujourd’hui l’imposante série. Derrière la ligne des tombeaux s’étendaient des terrains occupés par des villa: appartenant d'ordinaire à la famille dont les monuments funéraires bordaient la voie. Lorsque les propriétaires du sol étaient chrétiens, il leur était facile d’entreprendre un autre mode de sépultures, en créant, sous le sol même, des hypogées destinés aux membres de la famille qui professaient la même foi.

Le rapprochement des inscriptions tumulaires provenant des tombeaux qui bordaient la voie avec celles que l’on découvre à l’intérieur des cryptes chrétiennes qui s’étendent sous le même terrain, peut amener à constater qu’une même famille a occupé l'area extérieure et l'area souterraine. C’est grâce à une confrontation de ce genre que M. de Rossi a pu produire un nouvel argument en faveur de l’identité de Pomponia Græcina avec la pieuse et célèbre Lucine. D’un côté, les marbres païens des Pomponii ont été reconnus comme ayant eu leur place sur la voie; d’autre part, les inscriptions des Pomponii chrétiens, parmi lesquels un Pomponius Græcinus, ont apparu dans l’intérieur du cimetière de Calliste qui, dans l’origine, n’était qu’une annexe de celui de Lucine. La disposition architectonique et les peintures classiques de ce dernier offrent d’ailleurs le caractère du premier siècle, tel qu’on peut le déterminer d’après les monuments de Pompéi. Tous ces motifs réunis donnaient le droit d’attribuer ces terrains funéraires aux Pomponii, unis d’ailleurs aux Cæcilii. En même temps, il était constant que ce premier cimetière de la voie Appienne avait été dès l’origine désigné par le nom de Lucine; la conclusion à tirer était que la matrone qui dans la société romaine se nommait Pomponia Græcina, n’était pas autre que la chrétienne connue des fidèles sous le nom béni de Lucine. Ainsi s’est résolu de lui-même ce problème qui, ayant pour point

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de départ le texte si précieux de Tacite, arrivait à sa solution, à l’aide d’un monument contemporain que le temps, malgré ses ravages, a encore respecté jusqu’à nos jours.

L’alliance des Pomponii avec les Cæcilii vient encore ajouter une nouvelle démonstration à la thèse. La crypte de Lucine contient, ainsi que nous le verrons, de nombreuses inscriptions chrétiennes des Cæcilii. Cette réunion

Fig. 18. — L'entrée du cimetière de Lucine. De Rossi, Rom* 1 sotterranca, tome I.

avec les Pomponii, sous les auspices du nom de Lucine, dans ces souterrains, confirme avec une nouvelle précision tout ce que nous avons dit jusqu’ici du christianisme dans ces deux familles. Nous ajouterons, d’après Cicéron ( Tusc ., I, sect. vu), que les Metelli avaient leurs tombeaux sur la voie Appicnne, à la distance de Rome où s’ouvre la crypte de Lucine, et qu’on a découvert en ce siècle même, dans la vigne Amcndola, sur le sol extérieur de ce cimetière, un eolombaire des affranchis de la gens Cæcilia.

Nous avons attendu jusqu'ici à parler de la nouvelle catacombe qui fut ouverte sur la voie Ardéatine, et est connue sous le nom de cimetière de

Domitilla. Sa première origine paraît avoir été une propriété possédée par une des Flavia Domitilla sur le sol dans lequel elle est creusée. Tout porte à penser que ce dut être la propre fille de Vcspasien, mère de Flavia Domitilla, qui fut chrétienne et femme du consul Flavius Clemens. Un cippc découvert sur les terrains appelés aujourd’hui de Tor Marauda, près de la voie Ardéatine, est venu attester l’existence en ce lieu du prœdium d’une Flavia Domitilla. On y lit cette inscription :

SCR. CORNELIO ■ IVLIANO. FRAT PIISS1.MO. ET ÇALVISIAE. El VS P. CALVISIVS PHILOTAS. ET. SIBI EX INDVLGENTIA FLAVIAE DOM1TILL IN FR. P. XXXV IN AGR. P. XXXX

Ainsi, Flavia Domitilla a bien voulu concéder sur son prœdium à un Calvisius Philotas, pour y ensevelir les siens, une area de trente-cinq pieds de face et de quarante de profondeur.

Un second marbre publié par Gruter nous révèle un autre don de terrain pour sépulture fait par la fille de Flavia Domitilla en faveur de Glycéra son affranchie. Sur l’inscription, cette Flavia Domitilla est qualifiée de pciitefiUe de Vcspasien.

Un troisième marbre, recueilli au dix-huitième siècle dans une vigne attenante à Tor Marauda, attestait pareillement le don d’un terrain funéraire fait à un particulier par la même Flavia Domitilla, toujours qualifiée de petite-fille de Vespasien.

C'est donc un fait certain, que dès le règne de Vespasien il existait sur la voie Ardéatine un terrain affecté à des sépultures, et ayant appartenu successivement aux deux illustres matrones Flavia Domitilla, fille de Vespasien , et Flavia Domitilla, petite-fille de cet empereur. Or le cimetière chrétien qui porte le nom de Domitilla est situé sous ce même sol; on est donc en droit de conclure qu’il doit son origine à l’une de ces deux princesses. Le christia-

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nisme de la première n’est pas démontré; mais celui de la seconde est un fait historique incontestable. A quelle époque aura-t-on creusé l’hypogée de famille qui donna naissance au vaste cimetière de la voie Ardéatine ? L'année peut être douteuse; mais il est incontestable qu’une des deux Domitillcs avait ouvert de bonne heure en ce lieu une ou plusieurs salles funéraires, puisque c’est là que fut déposé le corps de la vierge Pétronilla, disciple de saint Pierre, et qui mourut dans sa première jeunesse.

Nous serions encore aujourd’hui réduits à ces données, évidentes d’ailleurs, sur l'origine du grand cimetière de la voie Ardéatine, si des recherches

Fig. 19. — Façade du cimetière de Flivia Domitilla. De Rossi. Bulletin , 3* année.

opérées aux frais de M. le comte Desbassayns de Richemont ne nous avaient pas révélé tout à coup l’entrée imposante de l’hypogée des Flavii chrétiens. A la suite de fouilles intelligentes, on vit apparaître, en i865, la façade solennelle d’un vestibule s'adossant à la colline, comme celui du tombeau des Nasons sur la voie Flaminia (fig. 19). Cette façade, construite correctement en briques, était ornée d’une corniche en terre cuite. Au-dessus de la porte, on reconnaissait encore la place de l’inscription. A droite et à gauche s’étendaient deux édifices attenants, quoique construits un peu plus tard. Celui de gauche est composé de petites chambres étroites revêtues d’un stuc rouge, sur lequel sont peints des oiseaux, à la manière de certaines fresques de Pompéi. On remarque là un puits, un réservoir d’eau, la vasque d’une fontaine et des bancs de pierre. L’édifice placé à droite offre une vaste

ftAtNTlt CfcCILE. — 19

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salle, autour de laquelle règne un banc. Ce fut évidemment un triclinium, dans lequel les chrétiens se réunissaient pour leurs agapes (fïg. 20).

Entrant maintenant par la porte qui ouvre sur le vestibule de l’hypogée, on descend quelques marches, auxquelles succède une pente douce, et l’on se trouve dans un vaste ambulacre, sur les parois duquel, à droite et à gauche, sont pratiquées les niches où furent établis de nombreux sarcophages dont les débris jonchent encore le sol. A partir du vestibule, la voûte est décorée dans toute sa longueur d'une fresque du goût le plus pur, repré-

Fig. ao. — L'intérieur (plan par terre) du vestibule et de l’ambulacre.— i. Vestibule monumental de la crypte; a. I. 'ambulacre ù son début; 3. Édifice à l'usage des gardien»; 4. Triclinium. De Rossi, Bulletin, 3* année.

sentant des branches de vigne, au milieu desquelles se jouent des oiseaux et des génies. Ces rinceaux descendent le long des murailles, et sont interrompus par des paysages qui rappellent ceux de Pompéi. L’ambulacre, qui fut réservé au commencement pour un petit nombre de tombeaux, selon les intentions de Domitilla, se ramifie peu à peu, mais toujours dans de vastes proportions, pour recevoir un supplément de sépultures. Plus loin, il est mis en communication avec la vaste catacombe Ardéatine, dont le centre est le tombeau des saints Nérée et Achillée.

L’état de délabrement dans lequel a apparu le large corridor qui fut d’abord à lui seul tout le cimetière de Domitille, ne permet plus de recueillir aujourd'hui autrement que par fragments les peintures des sujets chrétiens

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dont il abondait autrefois. On reconnaît encore cependant les débris d’une fresque classique représentant Daniel dans la fosse aux lions. Dans un cubiculum, trois peintures répètent le mythe de Psyché. Ailleurs on voit l’image d’un homme occupé à la pèche; plus loin, une brebis paissant au pied d’un arbre. Au fond de i’ambulacrc, deux personnages sont assis près d’une table élégante sur laquelle sont servis trois pains et un poisson. Un troisième personnage se tient debout près d'eux. Le dessin des figures, le style de l’ameublement, reportent aux fresques antiques les plus parfaites. Nous en produirons plus loin un échantillon.

Tel fut le début du magnifique cimetière connu non-seulement sous le nom de Domitille, mais sous ceux de Pétronilla et encore de Nérée et Achillée. Ce dernier nom se rapporte davantage au magnifique labyrinthe qui prend son point de départ à l’ambulacrc de Domitille et s’étend sous les terrains de Tor Marauda, ayant eu pour centre historique le tombeau des deux martyrs. La beauté et l’importance des peintures que l'on remarque dans scs cubicula en font l’un des plus précieux monuments du christianisme dans Rome souterraine. Nous aurons recours souvent aux précieux et primitifs sujets dont il est rempli, et dont le goût classique reporte les connaisseurs aux premières années du deuxième siècle.

De la catacombc de la voie Ardéatine il nous faut passer maintenant à celle du Vatican , où nous avons vu ensevelir auprès du prince des apôtres deux de ses successeurs, Linus et Clétus. Anadet jugea qu'un si auguste sanctuaire, où tous les fidèles vénéraient le fondement de l’Église, demandait d’être orné avec une dignité qui témoignât de son importance. Il attacha son nom à cette décoration, et la chronique papale ne donne pas sur ses gestes d’autres détails. Rome chrétienne s’affirmait ainsi dans les entrailles de la terre, au moment où Iji tempête s’apprêtait à fondre sur elle.

La folie sacrilège de Caligula, qui, de son vivant, s’était fait décerner les honneurs divins, s'empara de Domitien dès les premières années de son règne (année 85), et l’affermit encore dans sa carrière de crimes et d’extravagances (fig. 21). La complaisance des Romains de l’Empire ne fit pas défaut à cette entreprise du césarisme. Cette même année, Aurélius Fulvus, qui, par intérêt de famille, ne devait pas être bienveillant envers la religion de la vierge Flavia Domitilla, arrivait aux honneurs du consulat. Au reste, le

paganisme, en ces memes années, était à portée de faire la comparaison entre la licence de ses propres vestales et la dignité des vierges chrétiennes, dont le nombre s'accroissait à Rome de jour en jour. Sur les six prêtresses de Vcsta , trois venaient d’être convaincues d’infidélité à leur engagement. C’était une Varronilla et deux Occellatæ : on crut devoir se relâcher à leur égard de l’atroce sévérité de la loi romaine, et on leur laissa le choix du supplice. Mais, six ans après, une autre vestale, qui portait le beau nom de Comélia, s’étant laissé corrompre, la pénalité lui fut appliquée dans toute sa rigueur, et elle fut enterrée vive. Le paganisme vermoulu était heureux d’avoir pour se soutenir encore l’intérêt politique et l’attrait du peuple pour la superstition, deux forces redoutables dont Dieu seul pouvait triompher.

L’hostilité de Domitien à l'égard des chrétiens sembla se préparer, lorsque l’on vit, en l’année 89, Aurélius Fulvus appelé pour la seconde fois aux honneurs du consulat. Agricola était en disgrâce, et l’empereur ne sentait plus aucun frein capable de ralentir ses desseins pervers. Néanmoins, l’un des consuls de l’année 91 se trouva être un chrétien, AciliusGlabrio; mais peut-être Domitien ignorait-il encore à ce moment que ce patricien appartînt à la religion nouvelle. Les réunions des chrétiens étaient environnées d’un certain mystère, et plus d’une fois, dans la famille même, on parvenait â dissimuler assez longtemps le lien secret qui rattachait au culte proscrit.

On verra plus loin la preuve du christianisme d’Acilius Glabrio. Sa famille était consulaire, et ses ancêtres avaient été honorés des faisceaux dans les années 563 et 600. Celui dont nous parlons n’avait pas encore achevé son année qu’il put voir déjà, par un caprice du tyran, que sa vie même n’était pas en sûreté. Durant la célébration des jeux appelés Juvenilia, Domitien lui donna l’ordre de combattre contre un énorme lion qu’on venait de lâcher. Acilius obéit, et à force d'adresse il parvint à tuer l’animal; ce coup heureux déconcerta l’empereur, qui retrouva plus tard l’occasion de sacrifier celui dont le courage avait déjoué sa sinistre intention.

A l’exemple de Vespasien, son père, Domitien se prit de colère contre les philosophes dont l’esprit indépendant lui causait de l’ombrage; mais les influences dont il était entouré lui persuadèrent bientôt qu’en poursuivant les chrétiens il se montrerait encore un plus digne imitateur de Néron, pour lequel il ne dissimulait pas son goût. L’année 94 vit donc commencer une

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persécution qui, pour avoir été de courte durée, n’en fut pas moins sanglante non-seulement à Rome, mais dans l’Empire. La police impériale vint mettre la main jusque sur un vieillard qui achevait tranquillement sa noble vie dans l’Asie Mineure, mais dont l’autorité pleine de douceur et le zèle ardent étaient signalés par les proconsuls comme la cause principale de la persistance et des progrès du christianisme dans cette florissante province. Ce vieillard bientôt centenaire était Jean, le dernier survivant des apôtres de Jésus. En amenant ainsi jusque dans Rome un tel personnage, Domitien ignorait quel surcroît de gloire il procurait à cette Église fondée par Pierre, évangélisée par Paul, et sanctifiée désormais par la présence du disciple que Jésus aimait. Quelle dut être la joie d’Anaclet et du peuple fidèle qui l’entourait, on en peut juger par l’enthousiasme qu'inspirait encore à Tertullien, plus d’un siècle après, le concours de ces trois apôtres apportant chacun à l’Église-mère le tribut de son autorité et de sa renommée, et la rendant auguste et sacrée entre toutes. « Heureuse Église, s’écrie-t-il, dans le sein de laquelle les apôtres ont versé toute leur doctrine avec leur sang ; où Pierre a imité la Passion du Seigneur par la croix, où Paul a reçu comme Jean-Baptiste la couronne par le glaive, d’où Jean l’apôtre, sorti sain et sauf de l’huile bouillante, a été relégué dans une île ! » (De Prxscript., cap. xxxvi.)

Le Sauveur avait annoncé aux deux fils de Zébédéc qu’ils auraient part à son calice. Jacques, l’aîné des deux, avait de bonne heure consacré Jérusalem par les prémices du sang apostolique; c’était à Rome que Jean devait offrir sa vie pour l’honneur de son maître. Alors s’accomplit le mystérieux oracle dans lequel Jésus avait prédit que Pierre le suivrait, ayant les mains étendues sur la croix, sans vouloir expliquer si Jean mourrait ou ne mourrait pas. Par ordre du magistrat romain, le vieillard est conduit près de la Porte Latine. Là, on a préparé une chaudière d’huile brûlante; un ardent brasier fait bouillonner dans le vase immense la liqueur homicide. Les inspirations de Tigellinus dans les jardins de Néron semblent dépassées par les inventions des ministres de Domitien; et il est à croire que l’apôtre ne fut pas le seul des chrétiens soumis à cet ignoble et cruel supplice. Après la flagellation qui précédait toujours l’exécution des condamnés, les bourreaux saisissent le vieillard, ils le plongent avec barbarie dans la chaudière mor-

iSo

telle; mais, ô prodige! l’huile brûlante a perdu tout à coup ses ardeurs; aucune souffrance ne se fait sentir aux membres épuisés de l’apôtre, et lorsqu'on l’enlève enfin à ce supplice impuissant, il a recouvré la vigueur que les années lui avaient enlevée. Le prétoire est vaincu, et l'oracle du Christ est accompli. Comme Pierre, Jean a été soumis à l'épreuve; martyr de désir, il a accepté la mort ; mais la mort a fui devant lui. Il attendra désormais que le Christ vienne et l'appelle.

L’impression d’une telle scène dut être profonde dans la chrétienté -de Rome. A la paix de l’Église, une basilique s’éleva sous le titre de Saint- Jean devant la Porte Latine, près du lieu où la merveille s’était accomplie, et conserva aux âges futurs un si grand souvenir. Quant à l’apôtre, qui était

Fig. si. — Médaille de Domilien. Cabinet des médailles.

venu apporter à l’Église romaine une nouvelle illustration, la superstition païenne attribua sa préservation à quelque procédé magique, et refusa de lutter plus longtemps avec lui. Une sentence impériale exila Jean dans file sauvage de Patmos.

Un caprice de Domitien, en l’année 95, appela tout à coup Flavius Clemens aux honneurs du consulat. Ce digne époux de Flavia Domicilia était un des membres les plus honorables de l’Église de Rome. La profession qu’il faisait du christianisme ne pouvait guère être ignorée de Domitien qui, bien qu'il eût mis à mort Sabinus, frère de Clemens, avait adopté les deux fils de celui-ci. Il avait voulu que l’un fût appelé Vespasien et l’autre Domitien, et le célèbre Quintilicn avait été chargé de leur enseigner les belleslettres. La chute de Domitien entraîna celle des Flavii, qui n'avaient pas duré assez pour lui survivre : autrement, ce prince venant à disparaître sans

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descendance personnelle, on eût pu voir l’Empire, dès la fin du premier siècle, passer aux mains d’un chrétien. (Bu: lé. Les chrétiens de la famille Flavia. Journal des savants. Janvier 1870.) Les deux jeunes princes issus d’un père et d’une mère fortement attachés & la foi chrétienne, entourés d’autres membres de la famille non moins zélés pour le culte nouveau, auraient, selon toute probabilité, persévéré dans les principes de leur éducation première. Il en fût résulté pour l’Église un avantage prématuré qui n’entrait pas dans les intentions de la divine Providence. La lutte désarmée, mais victorieuse, contre le paganisme, devait durer encore plus de deux siècles, et le père du jeune Vespasicn et du jeune Domiticn avait à peine expié son christianisme sous la hache du licteur, que la dynastie des Flavii disparaissait dans la tempête avec le tyran.

Clemens et Domitille avaient pu, dans la vie privée, professer sans éclat la religion proscrite ; mais le père et la mère des deux jeunes héritiers de l’Empire ne pouvaient plus désormais dérober aux regards ces nuances de conduite qui jrahissaient le christianisme dans ses adhérents. Comment un consul, membre de la famille impériale, proche parent d’un César qui se faisait élever des temples et des autels, eût-il pu dissimuler longtemps son éloignement pour le paganisme, et paraître associé aux crimes de tout genre que commettait son impérial cousin? N’y avait-il pas d’ailleurs des yeux ouverts sur les Flavii chrétiens, des inimitiés sourdes qui n’attendaient que le moment pour éclater? Dans une telle situation, Clemens chercha l’obscurité, autant qu'il était possible à un consul; mais sa modestie lui fut fatale aux yeux de César. A peine avait-il achevé l’année de ses honneurs, que Domitien, sans tenir aucun compte des liens du sang, lui faisait trancher la tête.

Suétone, dans son appréciation païenne, accuse le martyr d’une inertie qui n’était digne que de mépris, contemptissimce inerties; mais il insiste sur la précipitation avec laquelle la sentence de mort fut rendue et exécutée, à l’expiration de l’année du consulat. [Domit., c. xv.) Dion Cassius entre dans plus de détails. Nous apprenons de son récit que Flavius Clemens fut accusé du crime d’impiété envers les dieux, et il ajoute que l’on condamna en même temps beaucoup d’autres personnes qui avaient embrassé les rites judaïques; ce qui signifie, comme l’on sait, le christianisme chez les auteurs

païens de cette époque. Bruttius Præsens, l’ami de Pline le Jeune, cité par Eusèbe dans sa Chronique, dit en propres termes que les victimes de la cruauté de Domitien à ce moment encoururent leur sentence pour avoir fait profession du christianisme. Au rapport de Dion Cassius, les uns furent mis à mort, et les autres dépouillés de leurs biens : Flavia Domitilla ellemême ne fut pas épargnée. Sans égard pour la parenté, Domitien l'exila dans lïle de Pandataria qui avait été le lieu d’exil de Julie, fille d’Auguste, femme d’ Agrippa et de Tibère. Mais ce qui jette une lumière non douteuse sur l'instigateur de tant de mesures cruelles dirigées contre les membres chrétiens de la famille Flavia, c’est de voir figurer sur la liste des proscrits la fille de Plautilla, l’innocente vierge Flavia Domitilla, celle-là même qui avait repoussé l’hymen d’un Aurélius. Elle fut enlevée à son tour, et transportée dans l’île Pontia, voisine de celle de Pandataria. Au quatrième siècle, sainte Paule, se rendant en Palestine, voulut s’arrêter quelques instants sur cet aride rocher, pour y vénérer de si beaux souvenirs, et saint Jérôme atteste l’émotion qu’elle éprouva à la vue de la pauvre demeure où avait souffert pour la foi la courageuse nièce d’un César.

Ces traitements barbares envers des personnes d’un si haut rang ont indigné Tacite lui-même. Malgré sa haine pour les chrétiens, il ne peut s’empêcher de féliciter son beau-père Agricola de n’avoir pas été témoin des exils et des persécutions de tant de nobles demmes. (Agric. , c. xlv.) Aux victimes de Domitien prises dans sa propre famille, et sacrifiées à l’antipathie qu’il éprouvait alors pour les chrétiens, il faut ajouter en cette même année (y6) l’ancien consul Acilius Glabrio, dont Dion Cassius mentionne la condamnation après celle de Flavius Clemens, la motivant sur les mêmes griefs.

Un incident inattendu vint mettre fin à cette affreuse tourmente qui désola l’Église, et, s’étendant hors de Rome, produisit des martyre en diverses contrées. Domitien fit amener d’Orient et comparaître devant lui deux juifs de la famille de David, qui étaient petits-fils de l’apôtre saint Judc, parent du Seigneur. La politique de César avait pris quelque ombrage au sujet de ces descendants d’une race royale qui représentaient par le sang, non-seulement la nation que Rome venait d’écraser, mais le Christ lui-même que ses disciples exaltaient comme le suprême roi du monde. Domitien fut à même

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de constater que ces deux humbles juifs ne pouvaient être un péril pour l’Empire, et que s’ils regardaient le Christ comme le dépositaire du pouvoir souverain, il s’agissait d’un pouvoir qui ne devait s’exercer visiblement qu’à la fin des siècles.

Le langage simple et courageux de ces deux hommes fit impression sur Domitien, et, au rapport de l’historien Hégésippe, auquel Eusèbe a emprunté les faits que nous venons de raconter, il donna des ordres pour suspendre la persécution. Mais si l'Église allait désormais respirer quelques instants, la mesure des crimes de Domitien était comblée. « Cette bête féroce qui semblait, comme dit Pline le Jeune, mettre ses délices à lécher le sang de ses proches » ( Pancg ., lxviii), trouva l’occasion de sa perte dans le meurtre de Flavius Clemens. C’est la remarque de Suétone lui-même, et Philostrate, dans la Vie d’Apollonius, signale la mort violente de Domitien, comme un effet de la colère du ciel irrité du crime qu’il avait commis à l’égard du vertueux consul. L’accord de ces deux païens atteste l’estime dont avait joui Flavius Clemens, et fait contre-poids aux termes méprisants que Suétone s’est permis. Le martyr était le second membre de la famille de Domitien immolé par le tyran, qui, s’il n’avait pas versé le sang des deux Domitilles, les avait précipitées du faîte des grandeurs dans les angoisses d’un honteux et cruel exil. Ce fut par ce côté que la vengeance divine fondit sur lui. Une conjuration de palais, amenée par la découverte subite d'un projet sanguinaire de Domitien contre l’impératrice elle-même, contre les deux préfets du prétoire, et plusieurs hauts personnages de la cour, éclata le dix-huit septembre de l’année 96. Au nombre des conjurés se trouvait un affranchi de Flavia Domitilla, nommé Stéphane. Il était intendant des biens de la veuve du consul , et ressentait d’autant plus vivement l’indigne traitement fait à sa maîtresse. Ce fut lui qui introduisit les autres conjurés, et qui porta le premier des sept coups de poignard par lesquels Rome et l’Empire furent délivrés du monstre, qui trop longtemps avait offert au monde l’ignoble copie des crimes, des débauches et des impiétés de Néron.

La même année 96 vit se clore le pontificat d’ Anaclet. Il fut enseveli près de saint Pierre dans la crypte vaticane, et eut pour successeur Évariste. Le nouveau pontife était un juif hellène, né à Antioche. Son père, nommé

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Judas, était sorti de Bethléem. Le clergé de Rome comptait dans ses rangs un certain nombre d’Orientaux, et souvent, comme nous le verrons, le pontife était pris parmi eux. Il résulte aussi, de l’ensemble des monuments, que, jusque dans le troisième siècle, la langue de l’Église romaine était la langue grecque.

En meme temps que le pontificat chrétien, l’Empire se renouvelait en cette année 96. Évariste succédait à Anaclet, et l’honnête Nerva (fig. 22) s’asseyait pour deux ans sur le trône impérial rendu vacant par le meurtre de Domitien. Son premier soin fut de révoquer, avec le concours du sénat, les sentences d’exil et de proscription qui avaient été décrétées sous le régime précédent. Nous apprenons de saint Jérôme que cette mesure fut

Fig. 33. — Médaille de Nerva. Cabinet des médailles.

appliquée en particulier à saint Jean, qui put enfin quitter Patmos et revoir Éphèse, où il écrivit son Évangile, et termina bientôt sa sainte et laborieuse carrière.

Durant les années de son séjour dans l’île de Patmos, Dieu lui avait manifesté les mystères de l’avenir. Jean avait vu le sort futur de cette Rome qui se résignait à vivre sous le sceptre d’un Néron et d’un Domitien, et gardait toutes ses indignations pour les amis de Dieu. Elle s'appelait ellemême la ville éternelle, mais ses jours étaient comptés. A elle de tenir encore unies sous un même joug les nations de la terre, afin de faciliter la prédication de l’Évangile; à elle de diriger contre les saints, durant deux siècles encore, tous les efforts de sa cruauté ; à elle de fournir ainsi l’éternel argument de l’établissement surnaturel du christianisme : mais elle est jugée et condamnée sans retour. Rome doit périr, les Antonins ne la sauveront pas.

ROME CHRÉTIENNE SOUS DOMITIEN

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