‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 45 sur 113 · I SS · texte numérisé non relu

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et les empereurs chrétiens eux-mêmes ne réussiront pas à lui enlever le caractère de la bête. L’arrêt qui l'a vouée à la destruction est sans appel. Déjà le flot des barbares s'avance, il monte et rien ne l’arrêtera, jusqu’à ce qu’il ait submergé Rome païenne; mais, dans ce déluge vengeur, les basiliques des martyrs surnageront, et la nouvelle Rome, la Jérusalem nouvelle, â la construction de laquelle nous assistons, apparaîtra pour durer jusqu’à ce que vienne le Seigneur.

Écoutons le martyr de la Porte Latine : « Et il vint un des sept anges qui me parla et me dit : Viens, je te montrerai la condamnation de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux. Et je vis une femme assise sur une bctc de couleur écarlate , pleine de noms de blasphème, qui avait sept têtes et dix cornes, et cette femme était couverte de pourpre, et elle tenait à la main un vase d’or plein d’abomination et de l’impureté de sa fornication. Et, sur son front, ce nom était écrit : Mystère : la grande Babylone, la mère des fornications et des abominations de la terre. Et je vis cette femme ivre du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus. Et l’ange me dit : Les sept têtes sont les sept collines sur lesquelles est assise la femme. Les dix cornes sont dix rois, à qui le royaume n’a pas encore été donné. Ils combattront contre l'Agneau , et l’Agneau les vaincra. Ce sont eux qui réduiront la prostituée à la désolation, qui la dénuderont, dévoreront ses chairs et la feront brûler au feu. Les eaux sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont les peuples, les nations et les langues. Et la femme que tu as vue, c’est la grande ville qui règne sur les rois de la terre. Ciel, fais éclater ta joie sur elle, et vous aussi, saints apôtres et prophètes; car Dieu a jugé votre cause contre elle.

« Et alors un ange plein de force leva en haut une pierre, comme une grande meule, et la jeta dans la mer en disant : C’est avec cette rapidité qu’elle sera précipitée, Babylone, cette grande ville, et on ne la trouvera plus. Et on a trouvé dans cette ville le sang des prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont été mis à mort sur la terre. Et j’entendis ensuite comme la voix d’une nombreuse troupe qui était dans le ciel et qui disait : Alléluia ! Salut et gloire et puissance à notre Dieu ; parce que ses jugements sont véritables et justes; parce qu’il a porté son jugement sur la grande prostituée qui a corrompu la terre par sa prostitution , et parce qu’il a vengé le sang

de scs serviteurs, qu’elle a répandu de ses mains. Et ils dirent une seconde fois : Alléluia ! Et la fumée de son embrasement monte dans les siècles des siècles. » ( Apoc ., xvn, xvm, xtx.)

Rome et l’Empire romain ne pouvaient donc plus être sauvés, et l’on ne peut qu’être étonné de la naïve simplicité avec laquelle certains historiens croyants, écrivant l’histoire de l'Empire, passent tour à tour de la crainte à l’espérance à mesure que se déroule la succession des Césars. Si le colosse de Rome s’est écroulé, c’est, selon eux, par la faute de celui-ci, par la négligence de celui-là; si l’on s’y fût pris de telle manière, tout était sauvé. Nous chrétiens, nous savons et nous croyons fermement que Rome était condamnée à mort par arrêt divin, pour avoir sanctionné toutes les idolâtries, depuis le grossier fétichisme jusqu’à l’adoration non moins grossière de César, pour avoir bu le sang des martyrs, et l’avoir fait répandre par torrents dans le monde entier.

On a dû remarquer que la révélation de saint Jean confirme l’appellation de Babylone que saint Pierre avait attribuée à Rome dans sa première Épître. Ce terme prophétique avait une application trop évidente quand il s’agissait d'une ville que le Prince de ce monde avait choisie pour le siège de sa puissance, et d’où il se faisait adorer des peuples. C’était pourtant dans ce centre de l'infidélité que Pierre avait déposé le germe de la foi chrétienne, et, depuis la deuxième année du règne de Claude, ce germe s’était déjà développé en un grand arbre. Nous en trouvons une preuve matérielle dans ce que le Liber pontificalis nous rapporte au sujet d’Évariste, lorsqu’il dit que ce pape divisa entre les vingt-cinq prêtres les Titres de la ville. Saint Pierre, ainsi que nous l’avons dit, avait désiré voir s’élever à ce nombre les sanctuaires chrétiens de Rome. Clétus avait consacré les prêtres destinés à les desservir, et Evariste se trouvait en mesure de les installer chacun dans une de ces églises domestiques, que la piété des chrétiens avait successivement assignées à la célébration du culte divin.

Ceci nous ramène tout naturellement à la vallée du Viminal, berceau du christianisme dans Rome. A l’avénement de Vespasien, nous y avons rencontré, en sa qualité de membre de la tribu Succusanc, le jeune Q. Cornélius Pudentianus, en qui il nous a été aisé de reconnaître le propre fils de l’hôte de saint Pierre. Depuis, il avait épousé une Sabinilla, ainsi qu’on

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peut le conclure des Actes de sainte Praxèdc, et tout porte à reconnaître dans cette femme un membre de la famille Flavia. On a vu que le chef de la branche aînée de cette famille portait le cognomen de Sabinus, et que le préfet de Rome, mari de Plautia, le passa â son fils aîné. A l’époque où nous sommes parvenus, Q. Cornélius Pudcntianus se présente à nous comme chef de famille, entouré de ses deux filles, Pudentienne et Praxède. La première est distinguée par le cognomen de son père et de son aïeul; quant à celui que porte la seconde, il pourrait avoir pour raison le nom de Praxéa, donné un demi-siècle auparavant à la femme de Pomponius Labéon, préfet de Mysie. Il n’est pas besoin de rappeler les relations intimes qui rapprochèrent, en ces temps, les familles Cornélia et Pomponia.

L'adhésion au christianisme de plusieurs familles de l’aristocratie établies dans la vallée qui séparait l’Esquilin du Viminal, avait jeté dans la société païenne une sorte de suspicion contre ce noble quartier. On en trouve une trace assez évidente dans une boutade de Juvénal ( Satj-r III) qui dénonce ces lieux comme envahis par tous les aventuriers de l’Orient. Qu’ils vinssent de Syrie, de Grèce ou d’Asie, les chrétiens qu’appelait à Rome le zèle ou tout autre motif savaient d'avance, comme Justin le Philosophe, en quel lieu de l’immense cité l’hospitalité traditionnelle les attendait. « Qu’ils arrivent, dit le poète, l’un de la haute Sicyone, l’autre d’Amydon, celui-ci d’Andros, celui-là de Samos, cet autre de Trafics ou d’Alabandes, ils s'acheminent vers les Esquilies ou le mont Viminal, et bientôt ils deviennent l'objet de la tendresse, les maîtres même des plus puissantes maisons. » Juvénal n'est pas sérieux quand il veut donner à entendre que ces émigrants qu’il jalouse, n’étaient, pour la plupart, que des artistes ou des saltimbanques (Celse et Lucien ne désignent pas autrement les chrétiens); mais il montre mieux sa pensée lorsqu’il les appelle aussi des hommes à tout savoir, habiles grammairiens, augures, médecins, magiciens. II était impossible que la fraternité inspirée par le christianisme, et professée par des Romains du plus haut rang à l’égard d’étrangers que leur rattachait le lien de la foi, ne produisît pas à la longue une impression dans les salons de Rome. Nous avons vu comment Suétone jugeait les effets de la modestie chrétienne dans un personnage aussi digne que le consul Flavius Clemens; il était bien permis à Juvénal de tomber dans quelques méprises à propos

d’un monde nouveau sur lequel la société romaine n’avait pas compté.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans mentionner de nouveaux travaux qui avaient pour but le développement de Rome souterraine, et qui étaient dus aux soins et aux sacrifices d'une ou plusieurs familles aristocratiques de la ville. Nous voulons parler d’abord du cimetière de Prétextât qui fut ouvert à la fin du premier siècle, ou dans les premières années du second. Il est situé sur la gauche de la voie Appienne, en face de celui de Lucine; mais ses accroissements successifs lui ont donné une étendue immense. Aucun renseignement ne nous est parvenu sur le Prétextât qui donna son nom à cette vaste catacombe, dont l’origine fut probablement un hypogée de famille. Une inscription grecque découverte par M. de Rossi dans la crypte de sainte Cécile, et qui doit avoir été tracée du second au troisième siècle, porte le nom encore assez lisible d’un Septimius Prætextatus Cæcilianus. Y aurait-il eu entre les Prætextati et les Cæcilii une alliance antérieure, qui se serait encore resserrée par la profession commune du christianisme? Ce qu’il y a de certain, c’est que sainte Cécile, après le martyre de Valérien et de Tiburce, au lieu de déposer leurs corps au cimetière de Lucine, où les Cæcilii chrétiens furent si fréquemment ensevelis, ainsi qu’il conste par les inscriptions tumulaires elles-mêmes, les déposa au cimetière de Prétextât. M. de Rossi atteste avoir rencontré dans cette catacombe une série de peintures du style le plus pur, qui les ferait remonter sans peine au premier siècle. Il est regrettable que la publication de ces peintures soit différée encore ; mais nous avons voulu tout d’abord prendre possession du côté gauche de la voie Appienne, avant de passer au deuxième siècle.

Un dernier renseignement que nous recueillerons des recherches de M. de Rossi, et que nous tenons à placer ici, est relatif aux familles romaines dont les membres avaient donné leur nom au christianisme, vers le temps de la chute des Flaviens. Dans un quartier des catacombes de la voie Nomentane, là où elles s’étendent à gauche sous les vignes, et se dirigent vers la voie Salaria, était situé le cimetière Ostrianum, Ad Nymphas B. Pétri. On y a rencontré un groupe considérable d’inscriptions, dont les unes sont gardées à Rome, spécialement au musée de Latran, et les autres ont été enrichir diverses collections italiennes. La calligraphie de ces inscriptions est excel-

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lente; le style en est laconique et classique, à ce point que, sans les signes chrétiens, on se demanderait si ces épitaphes n’appartiennent pas à des sépultures païennes. Sur les unes, le nom apparaît seul; sur d’autres, on ne trouve que le cognomen. L’adjonction au nom est des plus simples et des plus touchantes : Filio dulcissimo, Filice dulcissimæ , conjugi dulcissimx , parentibus dulcissimis ; une ou deux fois: incomparabili. Le style est le meme sur les épitaphes de langue grecque. Le signe de christianisme le plus fréquent dans cette famille d'inscriptions funéraires est l'ancre. Sur une d’elles, le poisson vient s’adjoindre à ce signe. Le formulaire épigraphique chrétien n’est pas encore fixé; une seule pierre porte l’antique acclamation : Vivas in Deo. Tout annonce une époque entièrement primitive, la période qui, selon M. de Rossi, doit s’étendre des derniers Flaviens il Trajan.

La nomenclature de ces chrétiens de la première époque est du plus haut prix; cependant, le principe de l’égalité chrétienne dans le baptême ayant amené le mélange des sépultures des patrons et des affranchis, et les trois noms se trouvant rarement déclinés, il n’est pas toujours aisé de discerner les chrétiens de race illustre de ceux d’un rang inférieur. On ne contestera pas du moins comme appartenant à l’une des plus illustres familles de Rome, celle-ci :

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