‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 47 sur 113 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Trajan empereur. — Ses disposition* à l'égard des chrétiens.— Pline le Jeune en Billiynie. — - Martyre des saints Nérée et Achilléc et de sainte KUvia Domitilla. — Saint Ignace d'Antioche condamné k mort par Trajan. — Son martyre h Rome. — Saint Alexandre souverain pontife. — Saint Hermès et saint Quirinus. — Les chaînes de saint Pierre. — Hadrien empereur. — Pontifical de saint Siale l«. — Martyrs ft Rome. — Hadrien en Grèce. — Apologies de Quadratus, d’Aristide et d'Ariston «le Relia. — Succès de ces Apologies. — Les Hadriances. — Le temple de Vénus et Rome. — Martyre de saint Gétulius. — Pontificat de saint Tclesphore. — Hadrien en l’-gypie. — Culte d'Antinous. — La villa Hodriana i Tibur. — Soulèvement et dernière défaite des juifs. — Abolition du nom de Jérusalem. — MHà Capitolins. — Martyre de sainte Symphorosc et de ses sept fils. — Martyre de saint Télesphore.— Mort d’Hadrien,

près la mort du bon et pacifique Nerva, nous voyons s'ouvrir l’ère des Antonins. Durant cette période, Rome et l’Empire semblèrent respirer un peu sous des princes dont les qualités relatives firent parfois oublier le joug tyrannique des anciens Césars. I.es barbares, fléau de Dieu, furent souvent forcés de reculer, et l’heure fatale de Rome en fut retardée. Mais le paganisme, avec toutes ses corruptions, n'en était pas moins au fond de la civilisation romaine, et l’Église, qui grandissait à vue d'œil dans une demi-paix, accélérait ses conquêtes sur toute la surface de l’Empire et au delà. Son divin fondateur lui avait appris à ne pas se fier dans les hommes, et à compter sur la tribulation. Celle-ci ne lui manqua pas plus sous les Antonins que sous leurs prédécesseurs; car telle est sa voie. Mais il se rencontra un moment où dans la

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population generale de l'Empire, la majorité allait bientôt se trouver du côté des chrétiens.

Évariste avait vu finir Nerva, et il vit commencer Trajan (fig. 23). Ce prince, nonobstant ses grandes qualités, avait plus d’un côté faible. Sans insister sur les vices honteux qui souillèrent sa vie, il était accessible à des influences qu’un caractère plus fort eût repoussées. La tendance à suivre les errements d’une légalité brutale était assez naturelle dans un soldat parvenu, et, dès le début de son règne, nous en rencontrons une preuve dans la correspondance de Pline le Jeune. Celui-ci venait d'être nommé proconsul de Bithynie, et il écrivit dans les premiers mois à l’empereur la lettre suivante :

Fi*. a3. — Médaille de Trajan. Cabinet des médailles.

« Dans la plupart des villes, mais particulièrement à Nicomédie et à Nicée, j’ai trouvé un certain nombre d’individus condamnés aux mines, destinés aux jeux, ou soumis à toutes autres peines; et qui maintenant affranchis reçoivent un salaire pour les corvées auxquelles on les emploie. Ayant eu connaissance de ceci , j’ai hésité longtemps sur ce que j’aurais à faire. Il me semblait bien sévère de soumettre à la peine édictée, après un si long temps, des gens dont la plupart sont déjà des vieillards, vivant, ainsi qu’on l'affirme, d’une manière frugale et tranquille. D’un aure côté, employer avec salaire aux travaux publics des individus qui ont été frappés d’une condamnation, ne me semblait pas conforme au devoir d’un magistrat. Vous me demanderez peut-être comment il est arrivé que des condamnés aient été ainsi affranchis de la peine; je me suis enquis moi-

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même, sans avoir pu rien éclaircir. On me montrait les sentences qui les avaient atteints; mais j’ai cherché en vain les documents en vertu desquels ils auraient été libérés. Certaines personnes affirment que leur situation aurait été ainsi adoucie à la suite de suppliques auprès des proconsuls ou des légats. » On pourrait peut-être reconnaître ici une nombreuse famille de ces chrétiens, par l’exil desquels finit la persécution de Néron. Nous en avons déjà rencontré de semblables en Chersonèsc. Ces exilés ont vieilli dans la déportation; ceci s’accorde parfaitement avec les dates. Tout condamnés qu’ils sont, Pline confesse que ce sont des hommes vertueux, de mœurs graves; des condamnés ordinaires n’offriraient pas ce caractère. Trajan répond au proconsul de Bithynie :

« Tu dois te rappeler que je t’ai envoyé dans cette province, parce qu’il s’y trouvait beaucoup d’abus à corriger. C’en est un qu’il s’y rencontre des gens condamnés à une peine, et qui, non-seulement n’ont été libérés par personne, mais se trouvent placés au rang des serviteurs honnêtes. Il faut donc que ceux qui auraient été frappés d'une condamnation dans les dix dernières années, et qui n’ont point obtenu de libération de la part d’une autorité compétente, soient rendus à la peine qu’ils ont encourue. Quant à ceux dont la condamnation serait plus ancienne, et aux vieillards, affectons-les aux gros travaux qui par eux-mêmes peuvent être déjà considérés comme un châtiment. »

Telles étaient les dispositions de Trajan, lorsqu’en la troisième année de son règne, il lui vint des rapports de Chersonèse, sur lesquels Clément était dénoncé comme perturbateur. Vingt-cinq années s’étaient écoulées depuis le départ du saint pontife pour le lieu de son exil, et il n’avait point été rendu à sa patrie. Nous ferons observer en passant que les auteurs qui ont retardé jusqu’au règne de Domiticn l’exil de Clément, n’ont pas réfléchi que les victimes de la persécution de cet empereur furent graciées par ordre de Nerva et du sénat romain. C’est en vertu de cette disposition que saint Jean revint de Patmos à Ephèse. Cette mesure bénigne n’avait pas d’application à Clément exilé sous Vcspasien.

La dynastie des Flaviens avait passé tout entière sur le trône impérial, sans que l’exil du saint vieillard eût été troublé par quelque violence contre lui. Clément avait profité de cette paix pour étendre le règne du christianisme

sur ta terre de sa déportation , et la colonie chrétienne s’était beaucoup développée dans la Chersonèse. I.a superstition et la politique devaient s’entendre pour ne pas laisser impuni un tel attentat. D’après Eusèbe et saint Jérôme, ce fut dans la troisième année de Trajan, correspondant à l’an i oo de l'ère chrétienne, que partit de Rome l’ordre de mettre à mort l’auguste vieillard. Un navire apporta la sentence de César, et le supplice suivit de près. Clément fut jeté à la mer avec une ancre au cou , et de longs siècles s’écoulèrent avant que sa dépouille mortelle fût apportée à Rome.

La question légale du christianisme ne tarda pas à devenir directement une préoccupation pour Pline le Jeune dans son gouvernement. Il écrivit encore à l’empereur pour en recevoir une ligne de conduite. En commençant, il avoue n’avoir jamais assisté au procès des chrétiens, en sorte qu’il ignore encore ce qu’on doit rechercher et punir chez eux, et quelle pénalité il faut leur appliquer, o Doit-on, demande le proconsul, tenir compte de l’âge? peut-on user de pardon envers ceux qui se repentent? le seul titre de chrétien, en l’absence de tout crime, constitue-t-il un délit? Faut-il seulement sévir contre les crimes qui s’y rattachent? jusqu’ici, voici ma conduite à l’égard de ceux qui m’ont été dénoncés comme chrétiens : je leur ai demandé s’ils étaient chrétiens; sur leur réponse affirmative, j’ai renouvelé ma question une seconde et une troisième fois, en les menaçant du supplice. Quand ils ont persisté, je les ai fait exécuter. Parmi les hommes atteints de cette folie, il s’est trouvé des citoyens romains; je les ai fait expédier à Rome. On m'a remis une dénonciation anonyme qui compromettait un grand nombre de personnes. Tous ont nié qu’ils fussent chrétiens ; j’ai cru devoir les renvoyer libres; d'autres, après avoir été désignés par un accusateur, s’étant d'abord déclarés chrétiens, se sont ensuite démentis. D’après leur affirmation, leur tort se réduisait à se réunir à jour fixe avant le lever du soleil; à chanter en chœur un hymne au Christ comme à un Dieu, à s’interdire le larcin, le brigandage, l’adultère, le manque de parole, la négation d’un dépôt; à s’asseoir à un repas commun où figurent innocemment les deux sexes. J’ai interrogé par la torture deux femmes esclaves, auxquelles on donnait le titre de diaconesses; mais je n’ai trouvé chez elles qu’une superstition excessive. J’ai donc ajourné l’enquête, et je viens prendre une direction, devenue nécessaire, à raison du grand nombre de ceux qui se

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trouvent compromis. Une foule de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition , sont dénoncées ou vont l’être bientôt ; car cette contagion superstitieuse a gagné non-seulement les villes, mais les bourgs et les campagnes. Je crois néanmoins qu’il est possible de l’arrêter et de la guérir. Déjà les temples, presque abandonnés, sont fréquentés de nouveau; les cérémonies sacrées, longtemps interrompues, reprennent leur cours; on trouve maintenant à vendre les victimes pour lesquelles les acheteurs étaient devenus rares; d'où il est à conclure que beaucoup pourront être ramenés de leur égarement si l’on fait grâce au repentir. »

On a lieu d'être étonné de la légèreté avec laquelle Pline traite ici le christianisme. Ses progrès, il est vrai, frappaient peu les regards des païens, préoccupés qu'ils étaient de leurs plaisirs ou de leurs affaires. Le prosélytisme chrétien s’opérait sans bruit, et la recommandation si expresse faite aux fidèles par les apôtres de s’abstenir de toute intrigue politique, et de s’occuper uniquement de l’amélioration morale de soi-même et des autres, portait ses fruits. Nous avons remarqué plus haut comment la Bithynie et les autres provinces d’Asie, évangélisées deux fois par saint Pierre, avaient gardé et développé l’élément de la foi ; nous avons rappelé à ce propos le mot de Lucien qui dit crûment que ces provinces étaient peuplées d’athées; l’aveu de Pline et la description qu’il fait de l’état du paganisme à son arrivée en Bithynie complètent le témoignage du philosophe grec. On voit par les paroles de l'ami de Trajan que tous les rangs de la société , sans excepter les plus élevés, étaient largement représentés dans la nouvelle religion, et que, non-seulement les rustiques habitants des campagnes, mais ceux des villes, avaient accepté la loi du Christ. Pline se vante d’avoir remis en honneur et en pratique le culte païen; mais en même temps il se contredit, lorsqu’il convient que, malgré ce succès, la population presque entière se trouve impliquée dans l’accusation de christianisme. Les quelques apostasies qu’il a obtenues sont au fond un assez mince succès, mais elles lui donnent l’espoir d'en finir avec un peu de clémence. 11 se trompait, et d’une manière odieuse; car scs propres paroles le convainquent d’avoir envoyé au supplice les gens les plus honnêtes de la province.

Trajan lui répond en approuvant sa ligne de conduite. « On ne peut rien statuer à cet égard, dit-il, d’une matlière générale, ni poser de règles ccr-

laines. D’abord, il ne faut pas rechercher les chrétiens; mais, s’ils sont dénoncés, il faut les punir. Si l'accusé nie qu’il soit chrétien, et s’il confirme sa dénégation en invoquant les dieux, il y a lieu de lui pardonner, à cause de son désaveu. » Trajan recommande enfin à Pline de ne pas recevoir les dénonciations anonymes.

La réponse de cet empereur montre que, dans sa pensée, il existait une légalité qui défendait detre chrétien. A qui remontait-elle? Évidemment à Néron. Le décret porté par ce monstre n’avait point été effacé des lois de l’empire. Vespasien et Titus n’en avaient pas pressé l’application; Domitien lui avait donné cours un moment, et il se retrouvait pour amener une question légale au tribunal de Trajan. Tels sont les extrêmes où conduit l'adoration de la loi humaine, et c’est ainsi que, plus d’une fois de nos jours, nous avons vu nos tribunaux baser leurs arrêts, en temps d’ordre et de paix, sur des décrets et ordonnances, non-seulement de la Convention nationale, mais même des anciens parlements, et sur d’anciens édits royaux. Il s’agissait, il est vrai, des corporations religieuses, auxquelles, comme aux premiers chrétiens, on refuse l’unique privilège qu’elles réclament, celui de l’existence de fait, et les légistes s’obstinent à vouloir une révocation des édits du passé accomplie dans les formes. L’Église elle-même dut attendre jusqu’à Constantin pour l’obtenir : jusque-là, la persécution contre elle put quelquefois être suspendue, mais jamais elle ne cessa d’être légale. Les chrétiens devaient se tenir pour dit qu’on avait toujours droit de les rechercher pour les punir, et qu’une fois amenés devant le magistrat, il n’y avait plus pour eux que la mort ou l’apostasie. Si maintenant la recherche allait être interdite, on voit que la dénonciation n’en était pas moins acceptée, à la condition toutefois de n’être pas anonyme. Telles furent les limites auxquelles Trajan réduisit la loi néronienne.

En attendant de le voir lui-même mettre en pratique sa jurisprudence, nous devons signaler près de Rome le martyre de la dernière chrétienne du sang des Flaviens. La révocation des édits d’exil portés par Domitien aurait dû rendre à la liberté les deux Domitilles, qui, chacune, expiaient leur fidélité à la foi chrétienne dans une île sauvage de la Méditerranée; mais la disgrâce de la famille Flavia permettait d’être plus sévère à l’égard de ses membres. Aurélius gardait toujours sa passion à l’égard de Flavia

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Domitilla. Il s’était rendu à l’ile Pontia, et avait cherché à séduire Nérée et Achillée. Les ayant trouvés invincibles dans la fidélité à leur maîtresse, il les avait enlevés et transportes à Terracinc. Dénoncés comme chrétiens, ils comparurent devant le magistrat, et, sur leur refus de retourner à l'idolâtrie, ils eurent la tête tranchée. Un chrétien nommé Auspicius porta leurs corps à Rome, et les ensevelit sur la voie Ardéatine, dans le cimetière de Domitille. Leur sépulture y devint un des principaux centres historiques, et la catacombe où ils reposèrent porta dans l’antiquité le nom de cimetière de Nérée et Achillée, aussi bien que celui de cimetière de Domitille.

Après avoir éloigné de leur maîtresse ces deux gardiens dévoués, Aurélius tenta directement d’ébranler la constance de la vierge. Il l’enleva à son tour de l’îlc Pontia, avec deux de ses suivantes, nommées Euphrosyne et Théodora, et la fit conduire à Terracine, où il avait probablement sa villa. Flavia Domitilla résista aux séductions comme aux menaces, et son persécuteur ayant obtenu de Trajan, disent les Actes, l'autorisation de sévir contre la vierge et ses compagnes, toutes les trois périrent dans l’incendie de la maison où on les avait renfermées. Quant à Flavia Domitilla, l’épouse du martyr Clemens, on ignore si elle finit ses jours dans l’ile Pandataria, ou si elle recouvra la liberté; mais son nom est resté cher à l’Église romaine, qu’elle illustra par sa foi, par son courage et ses saintes œuvres.

Évariste occupait encore le siège de Pierre, lorsqu’il vit arriver à Rome l’évêque d’Antioche qui venait y cueillir la palme du martyre. C’était Ignace, successeur d’Évodius sur le troisième siège de l’Église. Dans la tragédie qui allait se passer, Trajan jouait le premier rôle. En l’année 107, il se trouvait à Antioche au lendemain de ses victoires sur les Daccs et à la veille de partir pour combattre les Arméniens et les Parthes. Ignace fut son propre dénonciateur; il se fit conduire devant l’empereur, espérant attirer sur lui seul les périls qui menaçaient son troupeau. Après un interrogatoire qui n’appartient pas à notre récit, Trajan rendit cette sentence : « Nous avons ordonné qu’Ignace, qui prétend porter en lui le crucifié, soit conduit enchaîné dans la grande Rome, afin qu’il y soit la pâture des bêtes, pour le divertissement du peuple. » Ainsi le vicaire de Pierre à Antioche allait venir, après quarante années, mêler son sang à celui de Pierre lui-même dans la capitale du paganisme.

Sur la route, en passant à Smyme, le saint martyr visita l’évêque saint Polycarpe, disciple comme lui de saint Jean , et ce fut de cette ville qu’il adressa ses lettres aux Eglises d’Éphèse, de Magnésie et de Tralles. 11 écrivit aussi à celle de Rome cette éloquente lettre qui est demeurée l’une des plus nobles pages de l’antiquité chrétienne. La place nous manque pour l’insérer ici tout entière; mais nous ne devons pas omettre la suscription que le martyr plaça en tête de cette lettre et qui témoigne si énergiquement de sa foi dans la principauté de l’Église romaine :

« Ignace, appelé aussi Théophorc, à cette Église qui a obtenu la miséricorde par la magnificence du Père très-haut, et de Jésus-Christ, son Fils unique; Église qui est aimée et éclairée par la volonté de celui qui veut toutes choses selon la charité de Jésus-Christ, notre Dieu; Église qui occupe le siège supérieur et réside dans la contrée des Romains, digne de Dieu , digne detre appelée bienheureuse, digne d’être célébrée, digne de voir accomplir tous ses désirs, digne dans sa chaste fidélité; qui préside dans la charité, et qui est marquée du nom du Christ et du nom du Père. »

Telle était, sous Évariste, l’Église romaine, dans la pensée du disciple de saint Jean. Aussi avec quel respect il s’adresse à elle, implorant la grâce du martyre! « Mon entreprise, dit-il, est heureusement commencée; mais je crains que votre charité ne me soit funeste. Jamais je n'aurai telle occasion d’aller â Dieu, et, si vous m’aidez par votre silence, jamais aussi vous n’aurez accompli œuvre meilleure. Permettez seulement que je sois immolé à Dieu, tandis que l’autel est prêt. Je ne vous parle pas avec autorité, comme un Pierre ou un Paul; ils étaient des apôtres, moi je ne suis qu’un condamné; ils étaient déjà libres, je ne suis encore qu’un pauvre esclave. » Le saint confesseur, arrivé à Troade, écrivit aux Églises de Philadelphie et de Smyme, avec une lettre d’adieu à saint Polycarpe. Sa marche vers le martyre était un triomphe, et il se réjouissait dans son cœur, en apprenant que son dévouement personnel avait écarté de l'Église d’Antioche le péril toujours douloureux de la persécution. Après un séjour assez prolongé à Smyme, ses gardiens avaient craint de laisser passer l’époque des jeux publics, pour lesquels on l’attendait à Rome. Ces jeux se donnaient au mois de décembre, à l’occasion des Saturnales et des jours Sigillaires qui en faisaient partie. On reprit la mer en toute hâte, et bientôt le navire débarqua près

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d’Ostie. Une députation des fidèles de Rome l’attendait sur le rivage. Ignace leur renouvela les instances dont sa lettre était remplie, et finit par les persuader de ne pas employer le crédit dont certains chrétiens jouissaient à Rome pour empêcher son supplice. Tous alors fléchirent le genou, et le saint évêque pria pour la cessation de la persécution, et pour le maintien de la charité parmi les frères.

A peine entré dans Rome, le treize des kalcndes de janvier, ses gardes de dirigèrent immédiatement vers l’amphithéâtre de Vespasien, dont les immenses et nombreux gradins étaient couverts d'une multitude cruelle et déjà occupée à voir couler le sang. Un officier public prononça le nom d’Ignace, évêque des chrétiens à Antioche, et tout aussitôt le martyr s’avança dans l'arène. A sa vue, les bêtes féroces, poussées par un instinct non assouvi encore par les autres victimes qu’elles avaient déjà dévorées, s’élancèrent sur lui, et en quelques instants il ne resta plus de la dépouille mortelle du saint vieillard que quelques os les plus durs. Les fidèles de l’Église d’Antioche qui l’avaient suivi jusqu’à Rome avec un respectueux amour, les rachetèrent au prix de l’or, et les remportèrent avec eux. L’Église romaine, de son côté, regarda le triomphe d’Ignace comme une de ses gloires personnelles, et, de tous les athlètes chrétiens qui ont consacré pour jamais le Colisée par leur sang, il n’en est aucun dont le nom plane avec autant de majesté sur ce magnifique monument de la grandeur et de la férocité de Rome impériale.

Évariste ne survécut pas longtemps à l’immolation de l’évêque d’Antioche. Dès l’année 108, il passa à une vie meilleure, et alla reposer dans la crypte vaticane. Son successeur fut Alexandre. Il était né à Rome d'un père qui portait le même nom, dans le quartier que l’on nommait Caput Tauri, qui paraît être le même que Suétone appelle Capita Bubala. Nous avons sur ce pontife des Actes que nous ne prétendons pas accepter dans toute leur teneur, mais qui contiennent plusieurs traits auxquels il serait injuste de refuser une valeur historique.

Un magistrat romain, nommé Hermès, avait été converti à la foi par le saint pape. Les Actes le font préfet de Rome, ce quiestpeu probable, si l’on considère le nom de ce personnage qui semble plutôt avoir été un affranchi. Rien n’empèche cependant de rcconnaûrc en lui un officier plus ou moins

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supérieur de l’administration ; ces charges ayant souvent été confiées à des affranchis, dès les premiers temps de l’Empire. Ce néophyte souffrit le martyre, et on l’ensevelit dans son prædium sur la voie Salaria velus. On construisit à cet effet dans une arenaria une vaste crypte en briques, du style romain le plus sévère. Cet édifice par son étendue et ses proportions indique

Fig. 34. — Plan par terre de la crypte de Sainl*Hcrmia.

qu'il fut construit pour y recevoir les assemblées chrétiennes, en même temps qu’il conservait la mémoire du martyr. De tout temps, ce lieu fut connu sous le nom de Cimetière de Saint-Hermès, et nous pensons faire plaisir au lecteur , en plaçant sous ses yeux une construction chrétienne qui date du commencement du deuxième siècle (fig. 24 et 25).

Le martyre d’Hermès fut suivi de celui d’un tribun chargé de la garde des prisons, et nommé Quirinus. Son corps fut enseveli au cimetière de Prétextât, dont nous avons raconté la fondation. Un fragment de son sarco-

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phage, découvert récemment par M. de Rossi, présente le buste du martyr avec le latidave, insigne de l’ordre sénatorial. En mourant, Quirinus lais-

Fig. ï5. — Intérieur de l« crypte de Saint-Hermès.

sait une fille nommée Balbina. Elle est comptée parmi les vierges de l’Église romaine, et c'est à elle que cette Église est redevable de la possession des chaînes de saint Pierre. Ces chaînes précieuses, dont l’apôtre avait été lié dans son cachot, devaient être scellées à la muraille, et sans doute elles avaient servi depuis à d’autres captifs. Le père de Balbina, ayant

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