‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 48 sur 113 · I.A SOCIÉTÉ ROMAINE · texte numérisé non relu

I.A SOCIÉTÉ ROMAINE

autorité dans les prisons, était à portée de satisfaire le pieux désir de sa fille. Celle-ci remit les chaînes à Théodora, femme d'Hermès, qui avait embrassé le christianisme avec son mari. Ces renseignements sur un objet si sacré n'occupent que quelques lignes dans les Actes de saint Alexandre ; mais ces lignes sont d’un haut intérêt pour l’archéologue. Il est certain qu’à la paix de l’Église, Rome chrétienne était en possession des chaînes de saint Pierre. Elle n’a pu les obtenir que par un concours de circonstances analogue à celui que nous venons de relater, et qui n’ofire rien que de très-

Fig. 26. — I.e» chaîne» de saint Pierre, conservées à Rome, dans l'église de San Piciro in Vincoli.

naturel. Il faudrait être totalement étranger à la connaissance des mœurs des chrétiens pour s’étonner du désir que le pontife et les fidèles de Rome éprouvaient de posséder un si glorieux souvenir du martyre du prince des apôtres, ainsi que de l'empressement que deux néophytes auront mis à réaliser cette pieuse pensée (fig. î6).

Balbina ne tarda pas à unir à la couronne des vierges celle des martyrs, et le cimetière de Prétextât reçut sa sainte dépouille, comme il avait reçu celle de son père. Quant à Théodora, appelée à son tour devant le juge, elle confessa qu’elle était chrétienne. On lui trancha la tête, et elle alla reposer, près de son mari, dans leur crypte de la voie Salaria.

L’espace qui nous est laissé ne nous permet pas de détailler ici les décrets rendus par Alexandre sur la liturgie ; la place nous manquerait pour les

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explications dont il faudrait les entourer. Nous avons laissé passer de meme les ordonnances de plusieurs de ses prédécesseurs relatées au Liber pontijicalis, toujours dans le but de ne pas trop nous étendre. C'est pour nous un regret; mais le point de vue que nous avons choisi , celui du développement du christianisme au sein de la société romaine, offre assez d’importance par lui-même, pour expliquer comment nous réduisons tous nos efforts à le préciser le plus qu’il nous est possible.

La fin du pontificat d'Alexandre, en 1 1 7 , coïncide avec la mort de Trajan. Il eut pour successeur Sixte, Romain de naissance, dont le père se nommait Pastor, et qui habitait ta région appelée Via lata. Son élévation sur la chaire de saint Pierre se fit sans bruit dans Rome, qui saluait, à ce moment.

Fïg. a?. — Médaille d'Hadrien. Cabinet des médailles.

de ses acclamations le fils adoptif de Trajan, Ælius Hadrien, montant au trône impérial (fig. 27 ). Le nouveau César, dont nous n’avons à nous occuper que dans ses rapports avec l’Église, apportait, pour les hautes fonctions qu’il allait remplir, une nature aussi riche qu'elle était incomplète. « Il avait, comme le dit le docte historien de l’Empire, tous les dons et toutes les faiblesses, toutes les grandeurs et toutes les puérilités, toutes les ambitions et toutes les hontes. » (De Champagny, les Antonins, t. IL)

Sous son règne, l’Église offre un groupe de martyrs assez considérable, et, si le nombre des fidèles allait toujours croissant, on voit que, soit dans un lieu, soit dans un autre, ils étaient fréquemment décimés. Hadrien n’avait aucun intérêt à les soutenir contre la fureur et la superstition populaires; il les laissait donc i leur sort, et l’Église cueillait de nouvelles palmes dans ces premières années du deuxième siècle , théâtre d’un progrès si mar-

que pour elle dans les rangs de la population romaine. A la tête des martyrs de Rome sous Hadrien, nous avons à inscrire un chef militaire nommé Placidus, plus connu sous le nom d’Eustache ou mieux Eustathe. Ses Actes, qui ne peuvent compter parmi les documents historiques, servent au moins à conserver sa mémoire qui est célèbre dans toute l’Église.

Une jeune vierge, nommée Sérapie, était née à Antioche, et avait été amenée à Rome par sa mère qui portait le nom de Sabina. Celle-ci était issue de la race des Hérodes, et avait épousé un Romain nommé Valentin. Devenue veuve, elle vivait avec sa fille dans une grande opulence. Sérapie avait eu le bonheur d'être initiée au christianisme, et elle était parvenue à conquérir sa mère à la foi. Sa récompense fut d'être elle-même bientôt appelée à rendre témoignage à la pureté de l’Évangile. On lui trancha la tête. Sabina ne tarda pas à être dénoncée à son tour et subit le même sort. Nous constatons encore à la même époque, dans un cimetière de la voie Aurélia, un groupe de martyres composé d’une mère et de ses trois filles. Leurs noms significatifs datent évidemment de leur baptême, et couvraient quelque appellation illustre, ainsi que nous l’avons reconnu pour Lucine qui n’était autre que Pomponia Græcina. La mère se faisait honneur de s’appeler Sophie [Sagesse), et les trois filles étaient Pistis^Fof), Elpis ( Espérance) et Agapé ( Charité ). Toutes les quatre mêlèrent leur sang dans un commun martyre, et des lampes brûlaient encore devant leurs tombeaux au temps de saint Grégoire le Grand,

Le voyage que fit en Grèce Hadrien, l’an iî6, apporta d’une manière inattendue un adoucissement à la situation des chrétiens. Le prince avait entrepris la visite de l'Empire. Après avoir parcouru la Gaule, la Grande- Bretagne, l’Espagne et la côte d’Afrique, il vint à Athènes, où l’appelaient toutes ses tendances de poète et d’artiste. Durant son séjour en cette ville, il reçut un mémoire en forme ayant pour objet la défense du christianisme. Cette première des Apologies présentées par les chrétiens à la puissance impériale avait pour auteur Quadratus, qui venait de succéder au martyr Publius sur le siège épiscopal d’Athènes. Une autre Défense fut présentée en même temps à Hadrien. Elle avait été rédigée par Aristide, qui avait quitté l’école de Platon pour celle de l’Évangile. Enfin une troisième était signée du nom d’Ariston de Pella.

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Une telle démarche, à laquelle les chrétiens n’eussent pas même songé sous Néron et sous Domitien, était devenue possible apres la lettre de Trajan à Pline, et plus encore sous un empereur comme Hadrien qui affectait certains dehors de bienveillance et d’humanité. Le moment semblait venu de réclamer contre cette' disposition cruelle, qui laissait la vie de tant d’hommes vertueux et inoffensifs à la merci d'un dénonciateur prévenu ou hostile. Enivré de ses admirations pour la Grèce et désireux de se montrer bienfaisant comme un dieu, César consentit à mitiger quelque peu la légalité dirigée contre les chrétiens. 11 adressa donc à Minucius Fundanus, proconsul d’Asie, une instruction qui devait faire loi, et dans laquelle il décidait que si, à l’appui de leurs poursuites contre les chrétiens, les habitants de la province avaient à faire valoir des griefs susceptibles d’être produits en justice, ils auraient à porter l’affaire devant le tribunal, mais qu’ils s’abstiendraient désormais des démarches tumultueuses au théâtre ou des cris sur la place publique. S’il se rencontre un accusateur, et qu’il parvienne à prouver que les chrétiens commettent quelque chose contre la loi, ce sera au juge de statuer selon la gravité du délit. Si le dénonciateur n’a eu d’autre but que la calomnie, le juge aura à instruire sur cette manœuvre cruelle, et à en punir l'auteur.

Au fond, l’Empire s'engageait peu, car il demeurait toujours loisible d’accuser un chrétien de violer la loi, puisque la loi était le paganisme; mais les meurtres provoqués au moyen de l’émeute allaient devenir plus rares, et la puissance publique semblait entrer dans cette voie de modération qui laissa par le fait en liberté un nombre immense de chrétiens, et rendit l’Église assez forte pour affronter les guerres d’extermination auxquelles elle devait être en butte pendant la durée du troisième siècle.

Hadrien était trop porté à l’éclectisme pour ne pas avoir ressenti quelque impression de ce mouvement mystérieux que le christianisme imprimait à toute la société. On fut à même de s’en apercevoir par d'importantes modifications appliquées aux lois antérieures, que l’on vit dès lors tendre à devenir plus humaines et plus paternelles. La dynastie des Antonins semble avoir voulu suivre ce courant; mais ce qui est particulier à Hadrien, c’est d'être allé jusqu'à concevoir l’idée d’associer le Christ aux divinités de l’Empire, sans déroger aux prescriptions chrétiennes qui interdisaient si

sévèrement les idoles. Le christianisme, avec son Dieu immatériel, lui semblait une assez haute école de philosophie pour avoir, comme toute autre, sa place au soleil. Païens et chrétiens durent un jour être quelque peu surpris, lorsqu’ils apprirent qu’une fantaisie de César, passée en décret, ordonnait l’érection de temples sans idoles dans toutes les villes de l’Empire. Cette mesure n’était pas de nature à être soutenue par les successeurs d’Hadrien; toutefois, au rapport de Lampridius, elle causa de l’ombrage aux pontifes païens. Ils firent bientôt déclarer à l’empereur par leurs oracles que, s’il persistait dans son dessein, tous les sujets de l’Empire voudraient être chrétiens, et que les autres temples seraient bientôt abandonnés. La mesure n'en eut pas moins un commencement d’exécution. Ces édifices sans objet demeurèrent sur le sol en plusieurs villes, et on les appela Hadrianées, du nom de leur auteur. Saint Épiphane parle de ceux que l’on voyait encore de son temps à Alexandrie et à Tibériade.

Hadrien revint enfin de la Grèce à Rome, plus épris que jamais des arts et de la poésie, plus rempli de son pouvoir sans limites dont il venait de parcourir l’immense théâtre. Ce fut à cette époque qu’il édifia sur le forum le temple double de Vénus et Rome. Les deux tribunes étaient adossées l'une à l’autre; un même portique introduisait dans la cclla de chacune, et ainsi, dans un même lieu, recevaient l’encens comme deux scturs déesses, la Volupté dont la plaie rongeait le monde, et l’Orgueil de la ville superbe, qui, non contente de l’empire universel, voulait encore la divinité (fig. 28). Le christianisme avait à dissoudre cette alliance et à terrasser ce double ennemi du règne de Dieu.

Parmi les généreux athlètes que l’on remarqua dans la lutte qui devait conduire à une telle victoire, nous signalerons un tribun de la milice romaine nommé Gétulius Zoticus. Cet officier était chrétien , et sa femme Symphorosc, qui partageait sa foi, lui avait donné sept fils. Son frère Amantins, chrétien comme lui, et occupant aussi un poste dans l’armée, jouissait des bonnes grâces d’Hadrien. La maison de Gétulius était située à Gabies, dans la Sabine, et le pieux tribun en avait fait un centre de réunion pour les fidèles. Une dénonciation attira les regards de la police impériale, et un officier de l’empereur nommé Céréalis reçut ordre d’instruire sur l’objet de la plainte. Céréalis, étant venu à Gabies pour y remplir sa mission, rencontra la foi

Fig. a8. — Temple de Vénus et Rome, d'après Canins, Architettura romana.

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qu’il ne cherchait point. Il fut tellement touché des vertus qui brillaient dans les deux frères, et subjugué par l’autorité douce de leur parole, qu’il demanda bientôt lui-même le baptême. Un message fut envoyé à Sixte qui se hâta d’arriver à Gabies. Là, dans une crypte appartenant à Gétulius, le saint pape catéchisa Céréalis et le régénéra dans le Christ par l'eau sainte. Il offrit ensuite le sacrifice, et le néophyte participa avec les anciens chrétiens à la victime du salut. La conversion de Céréalis devait le conduire au martyre, et en ouvrir la voie à ses amis. Il en fut ainsi : un magistrat appelé Licinius fut envoyé pour procéder contre ces nouveaux chrétiens. C’est à lui que Céréalis fit cette belle réponse : « Dis-moi si tu désires vivre ou mourir? » lui avait demandé Licinius. — a Si je ne désirais pas vivre, répondit Céréalis, je ne confesserais pas le nom du Christ. » Un commun supplice réunit les trois martyrs qui regardaient Gétulius comme leur chef. Symphorose recueillit avec une respectueuse tendresse le corps de son époux, et l’ensevelit, disent les Actes, dans l’arenarium de sa maison de campagne, au pays des Sabins, en un lieu nommé Capris, près de la ville deTibur, au-delà du fleuve. On a lieu de penser que le corps du martyr Gétulius fut transporté plus tard dans les vastes cryptes de la voie Lavicane, où l’on rencontre un centre historique connu sous le nom de Cæmeterium Zotici.

Le pontificat de Sixte touchait à son terme au moment du retour d’Hadrien à Rome. L’année 127 fut la dernière de sa sainte carrière. Il fut enseveli dans la crypte vaticane, et l’Église romaine lui donna' pour successeur Télesphore, Grec de nation,, qui avait servi Dieu dans la vie monastique, comme semblent l’indiquer les mots ex anachorita, qu’on lit dans la chronique papale. Nous ne saurions ici nous arrêter à prouver que des hommes voués à Dieu par une consécration spéciale, comme les Nazaréens dans l’ancienne loi, pouvaient exister déjà au deuxième siècle.

L’élévation du nouveau pontife des chrétiens se trouvait coïncider avec les grands travaux qu’Hadrien exécutait dans Rome depuis son retour; mais le prince ne comptait pas faire un long séjour dans la capitale du monde. Après l’ingénieuse Grèce, qui avait captivé le littérateur, l’Égypte attirait cette nature superstitieuse. Il fallait à Hadrien ces mystères, ces initiations, ces arcanes d’un monde plus antique et plus voisin des soupiraux de l’enfer. En l’année t3o, il repartit de Rome et se dirigea vers la vieille

terre de toutes les idolâtries. Ce fut là qu’il sacrifia, sur la parole d’un prétendu oracle, l’ignoble instrument de ses débauches, le bel Antinous, à l’honneur duquel il consacra des temples et jusqu’à des villes, fondant, pour cet infâme favori, un culte nouveau, qui s’étendit bien au-delà de l’Égypte et durait encore en plusieurs lieux un demi-siècle après la mort d’Hadrien. L’accès de spiritualisme qui avait donné naissance aux Hadrianées n’avait donc pas été, comme on le voit, de longue durée; en retour, Hadrien avait pris goût à la divinité. Il accepta des temples en Asie et même en Grèce; mais il recula devant la pensée d’en réclamer à Rome. Au reste, il revenait d'Égypte, usé et fatigué de la vie, n’ayant retiré que l’ennui et le désenchantement, à la suite de tant de mouvement et de changements de scène.

Bientôt le séjour de Rome lui devint insupportable. Il lui fallut se créer, hors la ville, une retraite digne d’un César, où les heures s’écouleraient moins longues et plus agréables. Il choisit Tibur à cet effet, et construisit dans le voisinage cette villa superbe dont les débris étonnent encore. Là furent reproduits à grands frais et avec toute l’exactitude possible les monuments de l’art et de la superstition qui l’avaient intéressé dans ses voyages. Les opérations magiques occupaient une partie de ses loisirs, et, quant aux sacrifices offerts aux dieux, il n’en était pas dans lesquels il ne cherchât un moyen d’occuper son penchant rêveur et superstitieux.

Ce fut pour lui un réveil pénible d’apprendre tout à coup que le fanatisme juif se relevait dans la Palestine, et que des bandes innombrables, commandées par un chef de brigands nommé Barcochébas, bravaient la puissance romaine, et annonçaient l’intention de soustraire la terre d’Israël au joug des gentils. Il fallut entreprendre une répression violente, et une armée romaine, sous la conduite de Julius Sévérus, écrasa ce dernier mouvement politique du judaïsme, à la suite de tels carnages qu’on ne les peut comparer qu’à ceux qui ensanglantèrent la Judée sous Titus.

La vengeance païenne d’Hadrien seconda en cette occasion la vengeance divine. Après le désastre de Jérusalem sous les Flaviens, le nom du moins de cette ville était demeuré. Le César voulut qu’il disparût de la terre. La ville de David dut s’appeler désormais Ælia Capitolina, et elle garda ce nom jusqu’à la paix de l’Église. Alors Jérusalem reparut; mais Ce n’était

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plus qu’un humble siège épiscopal, suffragantde la métropole de Césarée de Palestine. Jusqu'à la ruine définitive sous Hadrien, le siège de saint Jacques avait vu se succéder quatorze évêques, tous juifs sans exception; le premier évêque d'Ælia Capitolina se nommait Marc, et était sorti de la gentilité. Le dernier reflet du judaïsme s’effacait de l’Église, et des deux capitales du culte de Dieu, Jérusalem et Rome, Rome seule survivait, non-seulement par les droits irréfragables de Pierre, mais parce que Dieu ne pouvait plus souffrir le nom même de la cité déicide. La haine du judaïsme contre le christianisme s’en accrut encore. On rencontra plus que jamais les juifs parmi les plus perfides et les plus habiles ennemis de l’Église, et, chose digne de remarque, jamais le paganisme, même après avoir souillé l’emplacement où fut Jérusalem, ne demanda compte aux juifs de leur monothéisme ni de leur horreur pour les idoles.

L’instinct de Rome païenne, qui ne sentait pas encore à quel point le Christ l’avait blessée, mais qui se débattait cependant sous son étreinte, conduisit Hadrien à l’odieuse idée d’élever un temple à Jupiter Capitolin sur l’emplacement même où Salomon avait bâti le temple de Jéhovah. Il alla plus loin, et, provoquant le Christ en personne, il chercha, dans la ville renouvelée, ses traces divines pour les profaner, bien qu’il fût notoire que les chrétiens avaient refusé de prendre part à l’insurrection. Par ordre impérial, la statue de Vénus fut établie sur la colline du Calvaire; celle d'Adonis sur la grotte de Bethléem, et celle de Jupiter au mont des Oliviers, sur le lieu de l’Ascension. Mais tel est l’aveuglement des impies, qu’ils servent, sans le vouloir, aux desseins de Dieu. Ces monuments de l’idolâtrie marquèrent les lieux saints d’une manière ineffaçable, et, à la paix de l’Église, il ne fut besoin que de faire disparaître ces impures idoles, pour relever la gloire du Fils de Dieu, en ces lieux que les chrétiens d’Ælia Capitolina pouvaient d’autant moins oublier qu’on avait voulu les en repousser.

Cependant Hadrien ne perdait pas de vue son grand œuvre à Tibur. La villa grandiose et fantastique qu’il avait élevée à si grands frais était enfin achevée. Il songea à en célébrer solennellement la dédicace; mais il voulut auparavant consulter les oracles sur la durée d’un monument destiné à immortaliser son nom. Il lui fut répondu par l’oracle du temple d’Hercule qui était célèbre à Tibur: « La veuve Symphorose, avec ses sept fils, ne

cesse de nous tourmenter en invoquant son Dieu. Qu’elle sacrifie, ainsi que ses enfants, et nous nous engageons à t’accorder tout ce que tu désires. »

La sainte veuve du martyr Gétulius était ainsi désignée par l'enfer luimême au ressentiment d’Hadrien. Rome allait voir immoler à ses portes une émule de la mère des Machabées, et un Antiochus ne manquerait ni à elle ni à ses fils. Peu d’années après, un holocauste tout semblable s’offrit dans l’enceinte même de Rome, en sorte que l’Église chrétienne n’eut plus rien à envier à l'ancienne alliance, si justement fière d’avoir une fois produit une telle mère et de tels fils.

Symphorose, entourée de ses sept enfants, fut amenée en présence d’Hadrien, qui espéra un moment que quelques bienveillantes paroles, sorties de la bouche du maître du monde, triompheraient de la résistance d'une faible femme. La martyre répondit avec dignité : « Mon mari Gétulius et son frère Amantius étaient tribuns dans tes armées. Ils ont enduré les supplices plutôt que de consentir à sacrifier aux idoles; comme de vaillants athlètes, ils ont, en mourant, vaincu tes démons; maintenant mêlés aux anges, ils jouissent dans les cieux d'une vie sans fin à la cour du roi éternel. » La feinte modération d'Hadrien ne put tenir à cette réponse. « Ou tu vas sacrifier avec tes fils aux tout-puissants dieux, s’écria-t-il d’un ton menaçant, ou je te fais immoler toi-même avec tes enfants. » — « Et d’où me vient ce bonheur, reprit Symphorose, d’être offerte avec mes fils comme une hostie à Dieu?» — « Mais c’est à mes dieux, dit l’empereur, que je te ferai immoler. » — « Tes dieux, repartit Symphorose, ne peuvent pas me recevoir en sacrifice; mais si tu me fais consumer par les flammes pour le nom du Christ mon Dieu, c’est alors que je brûlerai bien plus ardemment encore tes démons. » — « A toi de choisir, dit Hadrien : ou sacrifie à mes dieux, ou attends-toi à périr d’une fin cruelle. » — « Ne ne te flatte pas, reprit la martyre, d'émouvoir mon âme par une crainte de cette espèce; moi qui n’ai qu’un désir, celui d'aller me reposer près de mon époux Gétulius, que tu as fait mourir pour le nom du Christ. » Hadrien la fit aussitôt conduire au temple d'Hercule, donnant ordre de la souffleter avec violence, et de la suspendre par les cheveux. Ayant appris que rien ne pouvait abattre son courage, il commanda de la précipiter dans l’Anio avec une grosse pierre au cou. Symphorose avait à Tibur un frère, membre du conseil de la

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ville : les Actes ne disent pas qu’il fût chrétien. Il témoigna du moins son affection fraternelle en recueillant le corps de la martyre, et l’ensevelit à peu de distance de Tibur.

Le lendemain, Hadrien se fit amener les sept fils de Symphorose. Ils se nommaient Crescent, Julien, Némésius, Primitivus, Justin, Stactéus et Eugène. Ils se montrèrent invincibles et dignes de leur mère. Par ordre de l’empereur, ils furent conduits près du temple d’Hercule, et immolés cruellement tous les sept. On laissa exposés toute la journée les corps des victimes de ce sacrifice humain, et, le lendemain, Hadrien ordonna qu’on les jetât dans une fosse profonde. C’était là une des scènes dont aimait à se repaître l’imagination malade d'un prince à qui, surtout en ce moment, il fallait du sang et de la superstition. La haine des pontifes païens donna officiellement au lieu de ce sanglant sacrifice un nom d’exécration : Ad septum biothanatos. Le biothanate était celui qui avait péri de mort violente. Ces aveugles ne se doutaient pas que cet endroit de la banlieue de Tibur serait un jour vénéré comme le théâtre de la plus noble victoire, et que la Rome nouvelle ouvrirait un de ses sanctuaires à la vaillante mère et à scs sept fils. Les Actes de ces saints martyrs, qui sont originaux, ajoutent qu’après leur immolation, il n'y eut pas de sang chrétien répandu à Rome durant un an et six mois, et qu’on en profita pour élever les trophées de ces glorieuses victimes. Leur martyre se rapporte au 18 juillet de l’année i36.

Un tel incident tenait peu de place dans la vie d’Hadrien, perdu d’ennui au milieu des chefs-d’œuvre de sa villa. Sa santé allait s’altérant de plus en plus, et les sentences de mort arbitrairement lancées venaient sans cesse effrayer le sénat et la ville. Sénateurs, affranchis, miliciens, rien n’était à l’abri. Au milieu de ses accès de mélancolie, qui l'entraînaient parfois jusqu’à la tentation du suicide, le César préparait un tombeau magnifique pour recevoir ses cendres; mais il avait dû songer aussi à se donner un successeur dans l’Empire. Son choix était allé chercher un Lucius Vérus, issu de la famille étrusque des Ccionii. Tout annonçait dans ce personnage un triste César; mais le monde en fut débarrassé après deux ans, Hadrien vivant encore. Il fallut un nouveau choix. Le vieil empereur se décida en faveur d’Aurélius Antoninus. Celui-ci était fils du consul Aurélius Fulvus, déjà connu dans nos récits. Il avait épousé Annia Faustina, fille d’Annius

Vérus, préfet de Rome et trois fois consul. Hadrien exigea qu’Antonin adoptât à son tour Marcus Annius Aurclius, neveu de sa femme, et Lucius Ælius Vcrus, âgé de huit ans, fils du Lucius Vérus à qui la mort venait d’enlever l'héritage de l’Empire.

La famille Annia, nouvelle comme l’avait été celle des Flavii, allait donc arriver aux premières grandeurs de la terre. Par son alliance avec Antonin, elle entrait en part de la dignité impériale, et Marc-Aurèle, qui devait succéder â Antonin, la porterait bientôt sur le trône. Nous aurons à montrer le christianisme pénétrant jusque dans son sein, vers la fin du siècle, de même qu’il avait fait son choix parmi les Flavii, sans consulter Vespasien, et dans les Ulpii, sans en prévenir Trajan.

Cependant le vieux César se débattait entre les serres de la mort qu’il avait si souvent appelée. Antonin dut veiller sans cesse à arrêter les projets homicides que son père adoptif formait chaque jour contre sa propre vie. Enfin le malade transporté à Baies y expira le 10 juillet t38', et Antonin prit les rênes de l’Empire.

Au début de cette même année, le saint pape Télesphore avait terminé son pontificat par un martyre que saint Irénée appelle glorieux. Il fut enseveli dans la crypte vaticane, et promptement remplacé sur le siège apostolique par Hygin. Celui-ci, comme son prédécesseur, était Grec d’origine, né à Athènes, et il avait porté le manteau de philosophe. Le Liber pontificalis déclare que le nom de son père est demeuré inconnu. Ainsi l'année 1 38 voyait commencer presque en même temps le règne d’ Antonin et le pontificat d’Hygin, qui devait s’asseoir à peine quelques années sur la chaire de saint Pierre.

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