‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 49 sur 113 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Antonin empereur. — Pontificat de saint Hygin. — Hérésies de Saturnin , de Basilide et de Carpocratc. — Infamies des sectateurs de ce dernier. — Origine des calomnies contre les chrétiens. — Valentin it Cerdon repoussés de l'Église romaine. — Pontificat de saint Pie. — L'hérétique .Marc ion. — Menaces de persécution. — Saint Justin. — Son Apologie. — Edit de tolérance d’Antonin. — T.e christianisme pénétre dans la famille des Annii. — Sainte Praiéde et sainte Pudentienne filles du second Cornélius Pudens. — Privilège accorJé à la maison du Viminal. — Nouvelle Église aux Thermes de Noviius. — Constitutum du pape saint Pie sur la célébration de la Pique. — Hermès et le livre du Pasteur. — L’allégorie de la tour. — Pontificat de saint Anicct. — Saint Polycarpe à Rome.

NTOsiN a mérité la reconnaissance de l'Église. Peu de princes, dans l’histoire, apparaissent aussi équitables, aussi remarquables par la bonté, et ont su unir avec une si haute puissance une telle modération et une telle possession de soi-même. Sa tolérance envers les chrétiens ne peut être comparée qu’à celle que fit paraître Alexandre Sévère au siècle suivant. Les progrès de l’Église, sous ce règne, durent être considérables dans Rome, grâce à une liberté dont on n'avait pas encore joui jusqu’alors. Hygin en profita pour régler les charges ecclésiastiques dans son clergé. Les quelques mots que nous fournit à ce sujet le Liber pontijicalis doivent s’entendre d’un complément d'organisation. Nous avons vu déjà saint Clément créer sept notaires, et saint Évariste attribuer un prêtre spécial à chacun des vingt-cinq Titres de la ville. Restait à instituer des officiers pour d’autres

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emplois rendus nécessaires par le développement de la chrétienté urbaine. La richesse temporelle s’était accrue d’une manière considérable ; on ne tardera pas à en voir la preuve sous le pontificat de Soter. Une administration en règle était donc devenue nécessaire. C’est aux diacres qu’elle était confiée ; mais la part principale fut dévolue de bonne heure à celui d’entre eux qui portait le titre d’archidiacre. La garde des archives, la rédaction des correspondances avec toutes les Eglises, l’expédition des lettres formées, toutes les branches de service d’un si vaste corps, exigeaient des clercs spécialement députés à leurs offices. Le soin des cimetières dont le nombre s’accroissait de jour en jour, la sépulture des martyrs, réclamaient aussi des hommes fidèles, dont le zèle fût à la hauteur de ces importantes fonctions. Hygin s’occupa de satisfaire à tous ces besoins, et le gouvernement de l’Église romaine fut mis sur un pied respectable, comme il convenait à l’Église principale.

Au milieu de tant de soins, le pieux pontife eut à subir une dure épreuve : ce fut, dans Rome, l’invasion des hérésies orientales. Depuis la défaite de Simon le Mage, la chrétienté romaine avait joui d'une paix profonde relativement & la doctrine. Les hérésies judaïsantes avaient fini par s’épuiser, même en Orient ; mais le père du mensonge ne renonçait pas à séduire les âmes, en propageant des systèmes hostiles à la foi. L’Orient lui tenait en réserve pour attaquer le symbole chrétien , d’un côté le panthéisme qui faisait le fond des théogonies égyptiennes ; de l’autre le dualisme qui, de la Perse, infectait une partie de l’Asie. Simon avait, du premier coup, essayé une synthèse de ces erreurs diverses ; mais il s’était éteint rapidement, et son hérésie multiple allait être reprise en sous-œuvre. L’explosion eut lieu en Orient cette fois encore. Au même moment où un sectaire nommé Saturnin émettait son enseignement fondé sur le dualisme, Basilide produisait la théorie panthéiste de l’émanation sous des obscurités calculées qui devaient en voiler les conséquences aux âmes honnêtes. Son disciple Carpocrate eut moins de pudeur, et dans cette branche de la secte se produisirent bientôt les plus infâmes pratiques. Ce furent ces horreurs qui, ayant été constatées malgré le mystère dont les Carpocratiens les entouraient, donnèrent lieu aux atroces calomnies que juifs et païens firent planer, durant plus d’un siècle, sur les chrétiens et sur leurs assemblées.

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Incestes, promiscuité, anthropophagie, rien n’était mieux démontré que ces crimes, par les découvertes que fit la police de l’empire dans ces bas-fonds de l’hérésie. Les Carpocratiens se vantant d’appartenir au christianisme, il fut aisé aux ennemis de la nouvelle religion, en s’adressant à la crédulité populaire, de répéter et de faire croire en tous lieux que telles étaient les moeurs des sectateurs du Christ.

Un autre rameau du panthéisme, à l’état d’hérésie chrétienne, fut le système de Valentin qui prétendait posséder la gnose supérieure. Un amas de rêveries d’où sortaient ces « interminables généalogies » que saint Paul avait signalées d'avance (I Tint,, 1), formait le caractère de cette secte qui s’étendit et séduisit beaucoup d’imaginations, jusqu’à ce qu’épuisée par les divisions et subdivisions qu'elle enfantait, elle s’affaissa sur elle-même. Valentin, philosophe égyptien, puis chrétien, avait aspiré à la dignité épiscopale. On le trouva suspect, et son ambition déçue l’entraîna dans la voie de perdition. Après avoir tenté quelques essais en Orient, il eut l’idée de se montrer à Rome. La vigilance d’Hygin ne tarda pas à démasquer ses mauvais desseins. Par trois fois, il fut condamné et signalé aux fidèles comme un docteur d’impiété, et, ne trouvant pas de crédit pour sa secte, il quitta Rome et s’en alla en Chypre, où il donna pleine carrière à son dogmatisme insensé.

A peine Valentin avait-il délivré l'Église romaine de sa présence, qu’un autre sectaire oriental venait à son tour y chercher fortune. C’était Cerdon , disciple de Saturnin, et, comme lui, apôtre du dualisme. Il fut aisé à Hygin de démêler le loup sous ses peaux de brebis. En face de la majesté du siège de Pierre, Cerdon ne put tenir longtemps. Il abjura son erreur; mais le sectaire ne pouvait mourir en lui. Il revint à son vomissement, et Hygin se vit contraint de le dénoncer et de l’expulser de l’Église. Ce fut au milieu de ces labeurs, que le zélé pontife quitta ce monde pour aller recevoir la récompense de sa fidélité dans la garde du dépôt de la foi. Il mourut en l’année 142, et son corps fut déposé, près de ceux de ses prédécesseurs, à l’ombre de la crypte Vaticane.

Pie I" fut élu à la papauté en remplacement d’Hygin. Il était d’Aquilée, et avait un frère nommé Pastor qui servait l’Église romaine en qualité de prêtre. Il est probable que le nom sous lequel ils sont connus l’un et

l’autre n’était que leur cognomen. Quoi qu’il en soit, on trouve sur les fastes, à l'année i63, un consul du nom de Pastor.

Les premiers jours du pontificat de Pie furent troublés par l’arrivée d'un nouveau sectaire que l’Orient dirigeait encore sur Rome. C’était Marcion, né à Sinope en Paphlagonie. Excommunié pour un crime par son évêque qui était aussi son père, il venait demander sa réhabilitation à l’Église romaine. On lui répondit que cette faveur pourrait lui être accordée, lorsque son évêque aurait levé la sentence portée contre lui. Marcion, dans sa colère, répliqua que, puisque l'Eglise romaine lui déniait sa communion, il allait désormais mettre tout en jeu pour la déchirer. Il alla donc trouver l’hérétique Cerdon, qu’il dépassa bientôt en audace, et scandalisa la chrétienté de Rome, en dogmatisant avec fureur, non-seulement sous le pontificat de Pie, mais jusque sous Éieuthère. Prenant aussi pour base la doctrine des deux principes, il jugea à propos de simplifier les systèmes orientaux, afin d’arriver à un enseignement plus acceptable aux imaginations moins fantastiques de l’Occident.

Ces efforts de l’hérésie pour s’implanter dans Rome devaient être vains. Quelques chrétiens sans doute pouvaient être séduits et payer cher leur imprudence ou leur vanité ; mais rien n’était capable de porter atteinte à la pureté de l’Église-mère. Sa foi, maintenue indéfectible par la prière du Christ, la rendait semblable au rocher, sur lequel le serpent ne saurait laisser sa trace. (Origkne, In Matth., secl. su.) Pour l’hérétique et pour l’hérésie, elle n'avait que des anathèmes; mais, durant plusieurs siècles, il lui faudra vivre ayant, non dans son sein, mais près d’elle, de dangereux et obstinés sectaires. Ses vrais enfants ne seront pas trompés; ils savent tenir à leur place ces prédicants de l’erreur. « Il est en effet, écrivait saint Justin à l’époque où nous sommes parvenus, il est des hommes qui se professent chrétiens et qui ne tiennent pas la doctrine de Jésus-Christ. Nous, ses disciples, nous n’en sommes que plus fermes dans la foi; car il nous avait annoncé leur venue. En dépit de leur prétention de se couvrir du nom de Jésus, nous ne les désignons pas autrement que par le nom de l’auteur de leur secte. Nous ne communiquons avec aucun d’eux, sachant que, dans leur impiété, ils ne sont pas les adorateurs de Jésus, et ne le confessent que débouché. Semblables aux gentils, qui appellent Dieu l’ouvrage de leurs

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mains, c’est eux-mêmes et eux seuls qui s'imposent le nom de chrétiens, et ils participent à des sacrifices qui ne sont que crime et impiété. » ( Dialog . cont. Tryph., cap. xxxv.)

Cependant, un bruit de persécution s’était fait entendre sous le bienveillant Antonin (fig. 29}. Le péril des chrétiens ne venait pas de quelque nouvel édit, mais de l’aveuglement du peuple qui s'en prenait à eux et réclamait leur supplice, lorsque quelque calamité venait à tomber sur une ville ou sur une province. Le règne d’Antonin ne fut pas exempt de ces secousses qui agitaient les populations, et tenaient en éveil leurs mauvais instincts. Des tremblements de terre dans l’Asie Mineure et dans l’île de Rhodes, l’inon-

Fig. *9. — Médaille d'Antonin. Cabinet de» médailles.

dation du Tibre, la peste et la famine, de fréquents incendies à Antioche, à Carthage, à Narbonne, à Rome même, où le feu dévora trois cent quarante maisons; c’était plus qu’il n’en fallait pour surexciter les fureurs de la multitude contre les chrétiens. Il dut y avoir et il y eut en effet çà et là quelques martyrs, et on avait lieu de craindre que la persécution ne vînt à s’étendre. Antonin, par son caractère personnel, ne causait aucune inquiétude à l’Église: mais son futur successeur Marc-Aurèle, qui affectait des tendances vers la philosophie, ne préparait-il pas aux chrétiens des épreuves sur lesquelles la prudence les obligeait de compter ? Il était notoire que la philosophie ne dédaignait pas seulement le christianisme, mais qu'elle le jalousait et le haïssait. Le rhéteur Fronton, précepteur du jeune prince, était soupyDnné d’être ennemi des chrétiens, et il se montra tel dans la suite. Lucien poursuivait de ses sarcasmes leur religion dans scs Dialogues, et l’épicurien Celse venait de publier un livre contre le christianisme, sous

le titre ambitieux de Discours ami de la Vérité. L’auteur s’était donné la peine de lire les livres des chrétiens, et l’attaque était conduite avec habileté et malice, comme à l’égard d’un adversaire plus redouté encore que méprisé.

Entre les systèmes de la philosophie, c’était la nuance stoïcienne qu’avait adoptée le jeune Marc-Aurèle, et il s’en donna les airs toute sa vie. Ce genre de sagesse avait cela de commode que ses sectateurs pouvaient emprunter au christianisme, en fait de morale, tout ce que bon leur semblait, et s’en parer comme d'un produit de leur école. Épictètc avait été un grand maître dans ce système d’assimilation, et l’on ne peut disconvenir que beaucoup de traits de sa morale ont été délicatement choisis dans celle des chrétiens. Quant à Celse, il ne se faisait pas faute d’être épicurien ; mais les deux tendances s'unissaient en parfaite alliance pour faire la guerre au christianisme, qui réprouvait à la fois l’orgueil du stoïcien et les honteux abaissements du sensualiste. Quant aux rites païens, ils faisaient partie de la constitution de l’Empire; les uns et les autres les pratiquaient extérieurement sans y attacher d’importance, à moins qu’il ne s’agît d’y soumettre les chrétiens par la violence et par les supplices.

Dans cette situation, il pouvait être avantageux de tenter auprès d’Antonin ce qui avait réussi jusqu’à un certain point à Quadrat et à Aristide auprès d’Hadrien. Une nouvelle Apologie du christianisme, déposée aux mains des maîtres du monde, aurait l’avantage d’être un appel à l’opinion publique, en même temps qu’à la conscience probe d’Antonin. La disposition peu bienveillante de la philosophie envers le christianisme, à la veille d’un règne comme celui qui se préparait, semblait aussi demander que l’apologiste lui-même ne fût pas étranger à la philosophie.

A ce moment l’Église romaine possédait dans son sein un homme arrivé à la foi chrétienne, après avoir fréquenté les diverses écoles de la sagesse mondaine. Tour à tour disciple de Zenon, d’Aristote, de Pythagorc et de Platon, il avait frappé à toutes les portes, hors à celle d’Épicure, cherchant la vérité; mais il ne l’avait rencontrée qu’à l’école du Christ, où s’étaient enfin fixés son intelligence et son cœur. Il était né sous Trajan à Flavia Néapolis, ville samaritaine transformée par Vespasien en colonie romaine, et sortait d’une famille grecque. Le désir de puiser à la source aposto-

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liquc une plus parfaite intelligence de la doctrine divine à laquelle il avait désormais voué sa vie, l’amena à Rome, où il changea son nom grec Symmétrius en celui de Justin qui en était la traduction latine. L’Église romaine ne tarda pas à apprécier le mérite de ce philosophe que la foi chrétienne avait conquis pour toujours, et il fut élevé à l'ordre de prêtrise. Une candeur et une générosité d’âme, telles que les païens n’en auraient pu même concevoir l’idée, formaient son caractère, et il était véritablement digne de servir d’organe aux remontrances de l’Église, en cette solennelle occasion.

Avant l’année i5o, l’Apologie de Justin fut déposée entre les mains d’Antonin à qui l’auteur l’adressait, ainsi qu’à Marc-Aurèle et à Lucius Vérus, qui y sont qualifiés l’un et l’autre de philosophes. Le ton de ce mémoire est d’une fermeté et d’un désintéressement de la vie, qui durent étrangement étonner ces gentils. J ustin se plaint des violences dont les chrétiens vont devenir de nouveau les victimes. Il les montre résolus à tout braver, plutôt que de renoncer à leur foi; mais en même temps il s'applique à faire voir que c’est cette foi même qui les attache à la vertu, dont la pratique est si favorable à la société et au pouvoir qui la régit. Il établit que les chrétiens sont sujets fidèles par motif de conscience, et que César n’a pas plus à craindre d’eux qu'ils n’ont eux-mêmes peur de César. Après avoir réfuté l’absurde accusation d’athéisme dont on les chargeait, il aborde les dogmes qui sont l’objet de leur croyance, et il en monu'c le fondement et la beauté. Il n’est pas jusqu’à la croix elle-même, si odieuse aux païens, qu’il ne confesse et ne relève comme un trophée glorieux. Mais il importait aussi de dissoudre les calomnies atroces lancées de toutes parts contre les chrétiens, à la suite des découvertes que la police romaine avait faites sur les mœurs des Carpocratiens. Justin se trouve donc amené à dévoiler tous les mystères de l’initiation chrétienne, le baptême avec ses rites et ses engagements à la vertu, le sacrifice avec la transformation du pain et du vin en le corps et le sang de Jésus, n’omettant rien de ce qui se passait dans les assemblées des fidèles. Pour découvrir ainsi à des païens jusqu'aux mystères que la discipline de l’Église ne permettait de confier aux catéchumènes qu'à la veille de leur baptême, il avait fallu la dernière extrémité; et l’avocat du christianisme fut, sans doute, autorisé par le pouvoir

compétent à déroger pour Cette circonstance à la loi de l’arcane, que l’on sait avoir été fidèlement maintenue dans l’Église avant et après l'Apologie de saint Justin.

A la fin de ce mémoire éloquent dans sa simplicité, Justin formule l'unique demande des chrétiens à César. Elle consiste à réclamer l’application des mesures prescrites par Hadrien au proconsul d’Asie Minucius Fundanus. Si un chrétien est dénoncé, que l'acccusateur fasse contre lui la preuve d’un autre délit que du délit de christianisme; autrement, que l’accusé soit renvoyé de la plainte.

Les espérances furent dépassées. Le vieil empereur termina la question en adressant, vers l'an 1 52 , un rescrit à l’assemblée des villes d’Asie. C’était en cette contrée que le soulèvement contre les chrétiens s'était produit avec plus de violence, à l’occasion des tremblements de terre. Antonin rappelle dans ce rescrit la décision donnée autrefois par Hadrien, et, enchérissant sur ce que cette décision avait déjà de favorable, il statue que si l’accusation de christianisme est encore portée contre un particulier, le dénonciateur, lors même qu’il ferait la preuve de son accusation, sera puni lui-même comme coupable d’un délit. Cette disposition fut aussitôt mise en pratique dans l'Empire, et Justin lui-même nous l’apprend indirectement, lorsque, s'adressant aux juifs, dans son Dialogue avec Tryphon, il leur dit : « Vous ne pouvez plus aujourd’hui nous maltraiter, parce que ceux qui ont empire sur vous, vous le défendent; mais dans le passé, toutes les fois qu’il vous a été possible, vous l’avez fait, n (Cap. xvi.)

La nécessité où nous sommes de réduire nos récits nous oblige à ne faire que mentionner le rôle du prêtre Justin dans l’Église romaine, en qualité de chef de l’école chrétienne qui commence à lui, et se poursuit jusque dans le cours du troisième siècle. Nous ne dirons non plus qu’un seul mot, d’après saint Jérôme, du grand travail qu’il publia pour la réfutation des hérésies qui avaient paru jusqu’alors, ainsi que du traité spécial qu’il écrivit contre Marcion, lequel, s'étant implanté dans Rome, continuait de tendre des pièges; mais ce qu'il importe de faire ressortir, c’est l’abondance des citations qu'il emprunte aux Évangiles et aux autres livres du Nouveau Testament. Il a fallu toute l’insolence de l’école hégélienne pour oser parler d'une fabrication lente et successive de ces textes sacrés que nous

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voyons cités mot à mot tels que nous les avons, par saint Clément au premier siècle, et au deuxième par saint Justin et saint Irénée. C'est trop perdre de vue la dignité, la circonspection, les communications incessantes qui faisaient le caractère de l’immense société chrétienne. La période des Antonins est la plus civilisée dont ait joui l’Empire; c’est aussi celle où l’Eglise s’accrut davantage quant au nombre et à la considération de ses membres.

Parmi les recrues que fit à Rome le christianisme sous les Antonins, il faut placer celles que lui fournit la famille Annia. Antonin avait pris dans cette famille sa femme Annia Faustina, et Marc-Aurèle était le propre neveu de cette impératrice. Or les monuments de Rome souterraine nous apportent la preuve incontestable de l’entrée des Annii dans l’Eglise chrétienne. Les cryptes de Lucine, sur la voie Appienne, ont fourni à M. de Rossi les inscriptions suivantes :

ANNIA (J)AYCTEINA A I K I N I A (|)AYCTEINA AKEAIA B H P A ANNIOC KATOC

Voici donc d’abord une Annia Faustina. Le goût avec lequel sont traités les sujets sculptés sur le sarcophage, et qui représentent des génies faisant la vendange, ne dément pas la fin du deuxième siècle. La Licinia Faustina qui vient ensuite, et dont le sarcophage offre même un peu plus d’archaïsme, ne saurait être contestée à la famille Annia dans laquelle on rencontre cinq femmes au moins avec le cognomen de Faustina. Acilia Véra n'est pas moins authentiquement un membre de la même famille, dans laquelle est usité le cognomen Y'érus. Marc-Aurèle le porte sur ses inscriptions et sur ses médailles : Marcus Annius Aurelius Verus. Quant à Annius Catus, le itomeit est exprès, et nous n’avons pas à justifier le cognomen. Les quatre inscriptions sont de la même époque, à en juger par les caractères. Si on veut les descendre jusqu’aux premières années du troisième siècle, il n’en demeure pas moins certain que ces Annii chrétiens ont dû vivre vers la fin du règne de Marc-Aurèle et sous celui de Commode, auxquels ils étaient unis par le sang.

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Leur présence au cimetière de Lucine donne lieu à M. de Rossi de se demanderqucl lien pouvaient avoir les Annii avec lesCæcilii, dont on trouve en si grand nombre les marbres dans cette région des catacombes. Il résout aisément la. question, en rappelant qu’une Annia Faustina, petite-fille de Marc-Aurèle et nièce de Commode, épousa un Pomponius Bassus. Or le lien d'alliance qui unissait les Pomponii aux Cæcilii, date, ainsi que nous l’avons vu, des temps mêmes de la république, et la célèbre Lucine qui fit creuser la crypte de la voie Appienne près du terrain des Cæcilii, était à la fois Pomponia et Cæcilia.

Mais il est temps de revenir à Cornélius Pudens, que nous avons connu dans sa première jeunesse, à l’avénement de Vcspasien. Les Actes de sainte Praxède, rédigés malheureusement trop tard, ne peuvent être considérés comme un document incontestable dans toutes leurs parties ; mais ils renferment, comme nous l’avons dit, certains détails que les monuments ont confirmés, et l'on peut s’en aider dans une certaine mesure pour éclairer et compléter les récits. Sans s’inquiéter de la chronologie, le rédacteur a confondu les deux Pudens, et par suite il a ouvert la voie à des difficultés inextricables. Maintenant que les deux personnages sont reconnus parfaitement distincts, toute difficulté est levée. Rien donc ne s'oppose à ce que disent les Actes, que Pudens prolongea sa vie jusqu'au pontificat de Pie I". On l’ensevelit au cimetière de famille près de son père, l’hôte de saint Pierre, et de sa mère Priscille qui avait donné son nom à la catacombe. La région où reposèrent ces nobles et primitifs chrétiens est encore reconnaissable par la forme des loculi, et par le style antique des peintures sur le stuc dont les parois sont ornées. C’est là que M. de Rossi a découvert l’antique image de la Vierge dont nous parlerons plus tard.

Les deux filles de Cornélius Pudens, Praxède et Pudentiennc, continuèrent d’habiter la maison paternelle du Viminal, que rendait si vénérable le séjour qu’y avait fait le prince des apôtres. Elles y vivaient dans la virginité, et l’une des deux au moins avait reçu le voile sacré dont saint Clément, au siècle précédent, avait honoré Flavia Domitilla. Leur vie se passait dans la prière, et comme elles désiraient remplir jusqu'aux conseils mêmes du Seigneur, elles se résolurent de vendre leur patrimoine, et d’en distribuer le prix aux pauvres. Leur maison, ainsi que nous l’avons dit

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plus haut, était un des centres de réunion pour les fidèles; mais elle pouvait être élevée à un degré supérieur encore, si le pontife consentait à y établir la fontaine baptismale qui était réservée aux principaux sanctuaires. La dignité que cette maison empruntait de ses grands souvenirs semblait appeler cette distinction. Les deux sœurs exprimèrent leur désir au prêtre Pastor, et Pie accorda le privilège. Les Actes disent qu’à la Pâque sui-

vante, il n’y eut pas moins de quatre-vingt-seize personnes baptisées dans ce lieu vénérable. Une si noble origine a rendu sacrée à jamais la basilique Pudentienne, le plus ancien Titre de la ville sainte, connu aujourd'hui sous le nom d’Église de Sainte-Pudentienne. Elle est appelée aussi dans les anciens documents : Titulus Pastoris; à cause du prêtre Pastor dont l’influence lui obtint de si grands honneurs, et qui probablement la desservit lui-même.

Une année et demie s’était & peine écoulée que Pudentienne s’envolait de ce monde pour aller recevoir au ciel la couronne des vierges. Praxède con-

serva vingt-huit jours près d’elle le corps de sa sœur, et l'ensevelit à côté de leur père au cimetière de Priscille. Son affection pour cette sœur chérie a laissé dans l’hypogée des Pudens un monument que nos yeux voient encore. Sur une chaire pontificale, un vieillard est assis; près de lui est une jeune fille debout, tenant avec respect un voile qu’elle vient de recevoir du pontife. Un troisième personnage, debout aussi, accompagne le vieillard et complète la scène (fig. 3o). Dans un tel lieu, et si l’on considère le style encore très-correct de la peinture, il n’est pas difficile de reconnaître sur cette fresque la vierge Pudentienne, le pontife qui la consacra et le prêtre dont il fut assisté. Quel autre que Praxède elle-même, appelée à demeurer longtemps encore dans les luttes de cette vie, a pu consacrer à son angélique sœur ce touchant témoignage de son respect et de sa tendresse, placé ainsi sous la garde des plus précieux souvenirs de leur famille? Il est naturel de rapporter cette fresque, qui est une des rares peintures historiques des catacombes, à la première moitié du deuxième siècle, la seconde ayant été agitée par la persécution de Marc-Aurèle, sous laquelle Praxède elle-même disparut de ce monde.

Les Actes nous font connaître un pieux Romain nommé Novatus, dont le frère appelé Timothée était prêtre de l’Église romaine. Ce zélé chrétien aimait à venir prier dans l’Église Pudentienne, et il appartient au groupe de saints personnages que nous voyons réunis autour de la vierge Praxède. Il possédait sur l’Esquilin des thermes qui n’étaient plus en usage, quoique la construction en fût belle et spacieuse. Sa piété le porta à consacrer cet édifice au culte de Dieu , et deux ans environ après la dédicace de l’Église Pudentienne, sentant la mort approcher, il en légua la propriété à son frère Timothée, sous le nom duquel ce nouveau Titre figura d’abord. Praxède obtint aisément de Pie l’érection de ce sanctuaire. L'église qui s’élève aujourd'hui sur son emplacement porte le nom de la vierge, et est encore pleine de son souvenir.

Le Liber pontificalis s'accorde avec les Actes de sainte Praxède, pour attribuer à Pie un décret ( Constitutum ) qui intéressait l’Église entière. Selon les Actes, ce décret avait pour objet.la fête de Pâque, dont il s'agissait d’amener la célébration au dimanche dans toutes les Églises, nonobstant la pratique contraire qui était encore suivie dans un certain nombre de lieux.

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Cette question reparut vers la fin du siècle, sous le pontificat de Victor; mais déjà Pie avait senti la nécessité d'établir l’uniformité sur une matière si importante. Il rappelait aux Églises lointaines la tradition que saint Pierre, ainsi que nous l’avons dit, avait laissée à ce sujet dans l’Église de Rome, et qu’il semblait urgent d’appliquer à toute la chrétienté, maintenant que l'élément judaïque, envers lequel l'Église avait dû garder d’abord quelque ménagement, était complètement dissous. Nous verrons la suite de cette affaire sous le pontificat suivant.

Nous avons maintenant à parler du célèbre livre du Pasteur, dont il est question à cette époque, non-seulement dans le Liber pontificalis , mais dans la Chronique de Félix IV, et, ce qui est encore plus digne de remarque, dans le Catalogue des papes du troisième siècle. On y parle d’un nommé Hermès, qualifié frère de Pie, auquel un ange, apparaissant sous la forme d'un Pasteur, ordonne de consigner dans un livre ce qu’il lui a fait connaître. Nous avons rencontré sous le pontificat de Clément l’opuscule rédigé par Hermas, et qui porte avec lui sa date. La similitude des noms a fait unir sur les manuscrits l'œuvre du premier siècle à celle du deuxième, et donner à cet ensemble le titre général de Livre du Pasteur. Or il n’est question de Pasteur que dans les deux opuscules postérieurs, qui sont entièrement fondés sur l'apparition d’un ange, ayant les dehors d’un berger et servant d’initiateur à Hermès. On remarque seulement dans un passage du troisième livre qui est intitulé : les Similitudes, qu’une main étrangère a tenté de relier les visions de cette partie avec celles de la première ; mais il n’est pas explicable qu’un même auteur ait pu traiter le même apologue à si peu de pages de distance, et reproduire avec des dissemblances si notables les détails mêmes qu’il vient de donner. En admettant deux auteurs, ce retour à un sujet déjà traité n'a rien qui étonne. Nous donnerons ici quelques traits de l’allégorie du deuxième siècle, si supérieure en grâce et en poésie à celle du premier.

Le sujet est encore l’édification de l'Église sous la forme d’une tour, dont les pierres figurent les âmes. Le Pasteur conduit Hermès au lieu où se bâtit cette tour. Il lui montre d’abord une plaine sur laquelle s’élèvent douze montagnes d’aspect très-divers, d’où doivent être tirés les matériaux. Ce sont les différentes classes d’hommes que la grâce appelle à former l’Église,

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