DESTINÉE DU PATRICIAT ROMAIN
pour la Rome nouvelle. Elles devaient en être les premières assises, et les plus résistantes. Sans bruit et sans jactance, elles s'enrôlèrent dans la cité du Christ, à la parole de l’humble juif, venu de l’Orient pour refaire l’oeuvre de Romulus. Si généreux fut leur dévouement que, pour reconnaître et suivre leur action dans la transformation de Rome, il faut, le plus souvent, recourir aux moyens de l’archéologie, tant sont rares et entrecoupés les documents qui ont survécu aux destructions de Dioclétien ; mais, si cruelles que soient les pertes que nous ont infligées la violence des persécuteurs et les ravages du temps, la conclusion historique que nous venons d’énoncer n’en arrive pas moins au plus haut degré de certitude.
Plus d’un lecteur s’étonnera d’entendre émettre une semblable assertion , accoutumé que l’on est à voir se dérouler, chez les historiens en vogue, les annales de l’Empire, sans un mot qui révèle le travail qui s’opère dans son sein, ni qui fasse pressentir l’explosion victorieuse du christianisme qui signala le début du quatrième siècle. Cependant, on aura beau la passer sous silence, l’arrivée du juif Pierre dans Rome n’en est pas moins le point de départ de la société moderne, et il serait peut-être temps d’en tenir compte.
Jusqu’ici M. de Champagny a été le seul historien qui ait songé à mener parallèlement les fastes de l’Église chrétienne avec les événements de l’Empire, et c’est le mérite principal et en même temps le cachet de son œuvre admirable. Les autres, en traçant la triste succession des Césars et de leurs continuateurs, semblent n’avoir qu’une préoccupation. A chaque changement de règne, ils comptent sur le retour de la liberté romaine. Ils se lamentent de ne pas voir Rome ressusciter enfin. A l’arrivée des Antonins sur la scène du monde, on les voit saisis d’une naïve espérance; on dirait qu’ils ignorent encore que Commode sera le fils de Marc-Aurèle. Ce serait leur rendre service de leur dire une bonne fois que la Rome à laquelle ils rêvent a disparu pour jamais avec les antiques mœurs auxquelles elle dut ses grandeurs et sa durée.
D’autres vous disent gravement que, sous les premiers Césars, le stoïcisme qui se répand plus ou moins dans l’aristocratie, dans les familles riches et lettrées, a obtient le premier triomphe, » et que le christianisme, « qui s'adresse aux pauvres, aux esclaves, à ceux qui désespèrent, » n’arrive au
second qu'avec beaucoup de temps (Beci.è, Le sang de Germanicus ). Quel rêve encore de croire à un triomphe du stoïcisme dans la société romaine, parce que quelques individus des classes supérieures, indignés des hontes et des crimes du Palatin, se raidirent contre le sort, et quittèrent fièrement la vie ! En quoi ces imitateurs de Caton avancèrent-ils le retour des meeurs et des vertus de l'ancienne Rome? Quelle révolution ont-ils opérée? Que restait-il à la fin du deuxième siècle de ces quelques exemples d'un mépris de la vie qui procède plus encore de l'orgueil que de la grandeur d'àme , et n’a d'autre compensation qu’une admiration stérile et promptement blasée? Mais la pensée de l'historien qui cherche un contraste à efl'et est allée se heurter contre le préjugé séculaire que tant de maladresses ont contribué à établir, et qui n’en est pas moins en contradiction avec les faits les plus positifs. Le recrutement du christianisme n'aurait eu lieu, durant un long temps, que dans les classes infimes de la société : telle est l’idée régnante dans beaucoup d'esprits, et que le retour à la véritable histoire, à la critique digne de ce nom, peut seul déraciner.
Les faits, on le verra bien, démentent formellement cette appréciation. 11 est constant que le christianisme s’est adressé simultanément à tous les rangs de la société, par là même qu'il proclamait l'entière égalité des hommes devant Dieu. Si les classes humbles et souffrantes lui ont fourni plus de fidèles , c'est d'abord parce qu’elles sont de beaucoup les plus nombreuses; ensuite parce que les apôtres et leurs successeurs s’adressaient à tout ce qui était humain. « Dans le Christ, dit saint Paul, il n’y a plus de distinction entre le Juif et le Grec, entre l'esclave et l’homme libre, entre l'homme et la femme : tout devient un en lui. »[Gal., ni.)
Que des membres nombreux de l’aristocratie romaine aient goûté cette doctrine, qu’ils l’aient préférée à la morgue du stoïcisme, c’est ce que démontreront avec évidence les récits qui vont suivre. Les fils des Scipions et des Mctclli , derniers survivants des races héroïques de la première Rome , ont passé dans la nouvelle avec leurs traditions, avec leur considération, avec leurs lumières, et la société chrétienne a représenté dès le principe la société humaine avec ses inégalités naturelles, fondues dans le fraternel sentiment de la charité. Et pourquoi les grands sont-ils venus ainsi partager le droit de .cité avec les humbles? Pourquoi ont-ils bravé l’impopularité, la disgrâce.