CHAPITRE XI
Pontificat de saint Sotcr. — Mort d’Antonin. — Marc-Aurèle empereur. — ,Sa philosophie hostile au christianisme. — Martyrs dans tes derniers jours d’Antonin. — Deuxième Apologie de saint Justin.— Sainte Félicité et ses sept fils martyrs. — Tombeau de saint Januarius et sa découverte récente.— Martyre de saint Justin. — Mort de sainte Praxcde. — Largesses du pape saint Soter I l'Eglise de Corinthe. — Puissance et richesse de l’Église de Rome. — Développement de la société chrétienne dans l’Empire. — Dignités et honneurs conférés aux chrétiens. — Mélange des deux sociétés. — Les matrones chrétiennes.
f pontificat d’Anicet ne s’étendit pas au-delà de l’année 161, qui vit aussi mourir Antonin, prince digne des regrets de Rome, de l’Empire, et, nous ajouterons, de l’Église. Marc- Aurèle lui succéda (fig. 32 ), associant à l’Empire Lucius Vérus. Anicct fut remplacé sur le siège apostolique par Soter. Le nouveau pape, né dans la Campanie, à Fundi, était fils d’un nommé Concordius. Son pontificat fut plus agité que celui de ses prédécesseurs. Non-seulement les hérésies, qu’aucune force extérieure ne réprimait, continuaient leurs ravages; mais la persécution, qui dormait sous Antonin, allait se réveiller sanglante et perfide sous son successeur. Il était possible de fondre en un même système d’oppression les rescrits deTrajan, d’Hadrien et d’Antonin. Pour cela, il suffisait d’un empereur peu bienveillant envers le christianisme. Ces trois décisions impériales avaient été de plus en plus favorables à la liberté des chrétiens, mais pas une, même celle d’Antonin, n’avait enlevé à ceux-ci la
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qualité de prévenus d’un délit contraire aux lois de l’Empire. Qu’importait que leurs dénonciateurs eussent été plus ou moins contenus, si un jour les magistrats recevaient l’ordre officiel ou tacite de donner suite à la dénonciation ? Marc-Aurèle n’encourrait pas le reproche d’une tyrannie par trop odieuse, si, laissant tomber les adoucissements ajoutés par Hadrien et par Antonin, il s’en tenait à la ligne de conduite prescrite au proconsul de Bithynic par Trajan. Au fond c’était replacer les chrétiens sous la légalité établie à leur égard par Néron; on en était quitte pour ne pas l’avouer, et assurément les païens ne réclameraient pas. Quant aux chrétiens, ils réclamèrent, comme nous allons le voir.
Marc-Aurèle avait embrassé la profession de philosophe. Le contraste de cette vie solennelle et supérieure au vulgaire lui avait semblé d’un grand effet sur le trône impérial. Il prépara son rôle de longue main, et le suivit jusqu’au bout. Après la prédication de l’Évangile, la philosophie n’était plus qu'une réaction de l’orgueil contre le christianisme qui l’avait dépassée, et la convainquait d’erreurs grossières dans toutes ses écoles sans exception. Le philosophe sincère, et véritable chercheur de la sagesse, accourait au baptême, comme saint Justin; les autres éprouvaient un éloignement instinctif pour une doctrine qui accueillait le pauvre et l’ignorant aussi bien que le riche et le savant, et n'avait pour l’un comme pour l’autre qu’un même symbole de foi, devant lequel toute pensée humaine devait s’incliner. L’opposition du juif et celle du philosophe contre le christianisme étaient donc de même nature. La religion du Christ disait à l’Israélite que Moïse ne suffisait plus, au philosophe que la sagesse humaine n'est devant Dieu que folie; ni le juif ni le philosophe ne voulant se rendre, il ne leur restait que la haine.
Ce sentiment, s'il rendait le juif toujours plus obstiné et plus sourd à la voix de ses propres oracles, n’empêchait pas du moins le philosophe de discerner dans le christianisme certaines vérités dont la possession et même l’idée distincte avait manqué aux écoles antiques. Le plagiat devenait tentant; on sut se le permettre, sans que la haine y perdît rien. Chez Marc- Aurèle, la spécialité était la morale. Il la trouvait toute faite dans l’enseignement chrétien, et, pas plus qu’Épictète, il ne se faisait fauted’y faire des emprunts, sans toutefois trahir la source. Les chrétiens étaient nombreux
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cl puissants dans la société romaine, et il s’était formé insensiblement un courant qui transmettait déjà leurs principes jusqu’à ceux mêmes qui affectaient d'ignorer ce qu’était le christianisme. De là, sous les Antonins, une modification dans les lois, rendues plus conformes à l’équité naturelle. Hadrien avait fait quelque chose dans ce sens, Antonin suivit la même ligne, et Marc-Aurèle continua. C’était le progrès par le christianisme, sans avouer le christianisme.
Quant au dernier de ces empereurs, personne n’ignore avec quelle faveur il a été traité dans la postérité. On a tenu à le juger en faisant abstraction des faits dans lesquels est empreint son caractère véritable, et peu s’en faut que son apothéose ne se soit étendue jusqu'à nos temps. Ses admirateurs se
Fig. 3a. — Médaille de Marc-Aurile. Cabinet de» médaille».
sont fait une loi de l'apprécier uniquement par ses écrits, sans se rendre compte qu’il y pose continuellement. Ses Pensées sont une confidence vaniteuse qu’il daigne faire de sa grande âme, et la candeur de sentiment qui fait le caractère de ses lettres à Fronton rassure peu chez un homme qui répandit par système le sang innocent. On sait, au reste, que les anciens écrivaient d’ordinaire leurs lettres intimes dans la pensée qu’elles iraient plus loin que le destinataire, et un empereur assurément ne pouvait en douter.
La moralité de l'époux de Faustine ne saurait se soutenir, et l’on voit qu’elle a toujours embarrassé ses panégyristes. A l’égard de cette ignoble femme, Marc-Aurèle fut-il dupe ou complaisant ? La première supposition n'est pas admissible; la seconde serait peu honorable dans un moraliste. Au fond, quelle base eût pu avoir une vertu sérieuse, chez un homme qu’aucun principe supérieur ne conduisait? Sur Dieu, sur l’âme, il en demeure tou-
jours, dans ses écrits, au scepticisme. En revanche, sa philosophie se combine parfaitement avec la superstition d’un païen vulgaire. Il ne fait rien pour arrêter la contagion du paganisme oriental qui précipitera la ruine de l’Empire; mais, dès qu’il s'agit du christianisme, son mépris et sa haine lui inspirent un sang-froid qui fait frémir. A peine sera-t-il assis sur le trône qu’on verra recommencer le carnage des chrétiens dans tout l’ Empire. Ce philosophe est en même temps jaloux du courage des martyrs. Plaidant lâchement, au livre XI' de ses Pensées, la cause du suicide, qu’il propose comme le dénouement de la vie d’un sage, il conseille au philosophe une résolution qui doit être l’effet de mûres réflexions et d’un jugement arrêté. « Il faut se garder, dit-il, d’aller à la mort en enfants perdus, comme les chrétiens. » Marc-Aurèle ment ici à sa conscience. Il était à même d’apprendre par l’Apologie de Justin et par les réponses des chrétiens aux interrogatoires des proconsuls, que si les martyrs s’offraient avec une noble ardeur à la mort, c’est parce qu’ils voulaient fuir le mal auquel on les provoquait, c’est parce qu’ils savaient qu’ils allaient à Dieu par cette voie. Et ce n’était pas la mort seulement que les martyrs affrontaient; c’étaient d’affreuses tortures inventées par la férocité païenne. Marc-Aurèle a mauvaise grâce de rappeler ces généreux sacrifices à ceux auxquels il conseille de sortir de cette vie par un attentat contre eux-mêmes, et qu’il essaye de rassurer, en leur suggérant les moyens les plus doux. On sut donc de bonne heure, dans tout l’Empire, qu’on ne lui déplairait pas en poursuivant les chrétiens à outrance.
Antonin vivait encore, et déjà l’audace païenne se montrait à découvert, grâce à la vieillesse de l’empereur et aux sentiments bien connus de son associé. En 160, la préfecture de la ville était aux mains de Q. Lollius Urbicus. Un fait en particulier annonça aux chrétiens de la ville que le règne d’ Antonin n’existait plus que de nom. Deux époux avaient vécu dans le désordre durant de longues années. La femme rentra en elle-même, et, ayant ouvert les yeux à la lumière, elle embrassa généreusement le christianisme. Dès lors elle dirigea tous scs efforts pour amener son mari à une vie meilleure; mais cet homme s’étant jeté dans des désordres qui surpassaient encore ceux de sa vie antérieure, sa femme, après avoir pris conseil et à la suite d’une longue épreuve, sollicita la séparation que lui permettait la loi civile. Le mari alla aussitôt déposer une dénonciation contre elle, l’ac-
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cusant de christianisme auprès du préfet de Rome, Lollius Urbicus. Elle s’adressa à l’empereur, pour obtenir un sursis qui devait lui donner le temps de régler ses affaires domestiques, avant de répondre à l’accusation. Irrité de ce délai, le mari tourna sa fureur contre un chrétien nommé Ptoléméc qui avait initié sa femme au christianisme. Une dénonciation s’ensuivit, et Ptolémée comparut devant Urbicus. Interrogé sur le seul fait de savoir s’il était chrétien, il s’avoua tel, et le préfet l’envoya au supplice. Un autre chrétien, présent au jugement et nommé Lucius, osa interpeller Urbicus, sur une conduite si opposée aux maximes qu’Antonin avait fait prévaloir dans les causes des chrétiens. — « Es-tu donc aussi de ces gens-là? lui demanda le préfet. » — « Oui, » répondit Lucius. Sans autre information, Urbicus prononça la peine de mort contre ce second chrétien. « Je te rends grâces, Urbicus, s’écria le martyr, de me délivrer du joug de tels maîtres, et de m’envoyer vers celui qui est le père et le roi plein de bonté. » Un troisième des auditeurs, ayant déclaré de lui-même qu’il n'avait pas d’autres sentiments que les deux premiers, fut pareillement conduit au supplice. C’est ainsi que la persécution sournoise et sanguinaire débutait dans Rome.
Le prêtre Justin s’indigna de cette recrudescence d’une guerre que sa première Apologie semblait avoir conjurée pour longtemps. Il entreprit une nouvelle Défense des chrétiens, qui devait être présentée à Antonin luimême, ainsi qu’à Marc-Aurèle et à son frère adoptif Lucius Vérus. Il y débute en racontant les faits que nous venons de relater, et qui venaient de se passer dans Rome même sous les yeux des Césars, et il se plaint que des attentats semblables aient lieu à la même heure dans toutes les provinces de l’Empire, avec le concours des magistrats. Les chrétiens cependant ont été justifiés; la précédente Apologie a exposé ce qu’ils croient, ce qu’ils font, ce qu’ils désirent. Si, nonobstant, on veut de nouveau les soumettre à la persécution, que l’on sache qu’ils sont prêts à tout souffrir pour la vérité, et qu'ils ne renieront pas leur foi. Quant à lui Justin, il compte personnellement sur les embûches perfides de Crescens le Cynique, qui ne lui pardonne pas d’avoir confondu ses calomnies, en dévoilant aux yeux de tous sa profonde ignorance. En attendant, Justin réclame une dernière fois de la justice des Césars, non plus seulement la tolérance, mais même la protection; car
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c’est l’équité qui l’exige en ce moment, de la pan d’un prince disciple de la philosophie. Justin réclamait en vain, ainsi qu'un peu plus tard Méliton, évêque de Sardes, qui envoyait de l’Asie Mineure à Marc-Aurèle les éloquentes réclamations des chrétiens. (Pitra. Spicileg. Solesm. Tom. 11.)
En l’année tôî, un coup d’autorité judiciaire vint révéler aux chrétiens de Rome l’inanité de leurs requêtes. La préfecture de la ville avait passé aux mains de Publius Salvius Julianus, qui l’occupa deux ans. Les populations étaient surexcitées des l’année précédente par les inondations et par la famine, et l’orage grondait d’autant plus contre les chrétiens. Une matrone illustre, désignée sous le nom de Félicitas par les Actes de son martyre, vivait à Rome dans la retraite et la prière, entourée de sept fils qu’elle élevait dans la foi chrétienne. Le cognomen féminin Félicitas ne saurait nous renseigner sur la famille ù laquelle elle appartenait. On le trouve porté par de nombreux membres des familles Cornelia, Cæcilia, Valeria, Claudia, Julia, Bruttia, etc.; ce qui donnerait à entendre qu’il annonçait une certaine distinction dans la personne. Il est hors de doute qu’une chrétienne devait y attacher un sens plus élevé que le vulgaire. Saint Augustin en relève avec éloquence la gracieuse convenance chez une martyre, à propos de l’esclave Félicitas, compagne de Perpétue dans l’amphithéâtre de Carthage.
Les Actes de sainte Félicité sont historiques, au jugement des critiques les plus exigeants, et l’on ne doit pas s’inquiéter des légers défauts qu’un rédacteur inhabile leur a imposés, comme il arrive si souvent, en employant des termes qui le montrent déjà quelque peu éloigné du temps où les choses s’étaient passées. 11 ne serait pas plus raisonnable de voir un indice de supposition dans le rapport qui unit les deux martyres Symphorose et Félicité, ayant chacune sept fils. L’une a souffert à Tibur sous Hadrien, l’autre à Rome sous Marc-Aurèle. Leurs sépultures, distantes l’une de l’autre et parfaitement connues, ainsi que celles de leurs enfants, empêchent toute confusion. S’il prenait fantaisie à quelqu’un de susciter ici une controverse du genre de celle qui s’est élevée au sujet des deux Urbain, le moyen de solution serait le même; il consisterait à produire et à peser les faits. Une plus grande habitude des monuments de l’archéologie chrétienne de Rome épargnerait beaucoup de surprises, et préviendrait à propos les confusions topographiques et chronologiques chez ceux qui se croient trop aisément
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maîtres dans une matière qui jusqu’ici n’avait pas fait l’objet de leurs études. Quoi d'étonnant qu’il ait plu à Dieu que Tibur ne fût pas seul témoin de cette sublime reproduction de la mète des sept frères Machabées, et qu’il ait voulu laisser dans Rome même comme un second renouvellement de ce fait qui est la gloire des annales juives ?
Félicité menait dans Rome une vie obscure malgré son rang. Tout entière aux bonnes œuvres et au soin de ses fils, elle semblait devoir échapper à ces infâmes dénonciateurs qui pouvaient toujours, quand bon leur semblait, traîner un chrétien au prétoire. Elle ne put éviter cependant les regards des prêtres païens, auxquels l’instinct avait révélé en elle une ennemie des dieux. Félicité étant veuve, et n’ayant pas conservé de relations avec le monde, se trouvait sans défense, et pouvait être impunément attaquée. Elle fut donc traduite devant le préfet de Rome que les Actes désignent seulement par son pramomen Publius. C’est au savant lîorghesi que nous devons de pouvoir décliner la nomenclature entière de ce personnage. ( Lettres , tome II.) Publius l’invita d’abord à rendre raison de l'accusation portée contre elle, et il essaya de gagner la courageuse femme par des paroles flatteuses qui témoignaient de sa considération pour une personne de haut rang. Il insistait en même temps sur le danger de la résistance, a Ni tes caresses ni tes menaces n’ont prise sur moi, répondit Félicité. J’ai en moi l’ Esprit-Saint, qui ne permettra pas que je sois vaincue par le diable. Je suis donc en assurance; car, si je survis, c’est que tu ne m’auras pas abattue, et, si tu me fais mourir, je n’aurai que mieux triomphé de toi. » Déconcerté de cette réponse inattendue, Publius éclata par cette invective : « Misérable femme, s’il t’est si agréable de mourir, laisse du moins vivre tes enfants, s — « Si mes enfants ne sacrifient pas aux idoles, reprit Félicité, c’est alors qu’ils vivront véritablement; mais, s’ils commettaient un tel crime, la mort éternelle serait leur partage. »
Le lendemain Publius s’assit sur son tribunal au forum de Mars, et il fit amener devant lui Félicité et ses sept fils. « Aie pitié de tes enfants, dit-il à la mère; ils sont dans la fleur de la plus brillante jeunesse. » Félicité répondit : « La compassion que tu témoignes ù leur égard n’est qu’impiété, et rien n’est plus cruel que tes conseils. » Puis, s’adressant à ses fils : « Regardez le ciel, mes enfants, leur dit-elle; tenez vos yeux en haut; c’est
là que le Christ vous attend avec ses saints. Combattez pour vos âmes, et montrez-vous fidèles dans l’amour du Christ. » Pubiius s'écria : « C’est jusqu’en ma présence que tu oses les exhorter à mépriser les ordonnances de nos maîtres !» et il fit donner des soufflets à l’héroïque femme.
Il appela ensuite successivement les sept frères, et employa tour à tour les promesses et les menaces pour les entraîner. Leurs réponses furent dignes de leur mère, et Pubiius, déconcerté par cette constance unanime, adressa un rapport aux empereurs sur l'audience. Marc-Aurèle, désirant éviter un trop grand éclat, et ne pas laisser peser sur le préfet toute la responsabilité de cette sanglante tragédie, fit renvoyer les accusés devant plusieurs juges subalternes qui seraient chargés d'appliquer la peine. Le premier de ces juges condamna Januarius, l'aîné des sept, à être assommé avec des fouets garnis de plomb ; le second fit périr sous le bâton Félix et Philippe; le troisième ordonna de précipiter Silvanus d’un lieu élevé; le quatrième fit trancher la tête à Alexandre, à Vital et à Martial ; le cinquième enfin condamna Félicité à périr par le glaive. Ses enfants furent immolés le 10 juillet, et quant à elle-même elle attendit la couronne jusqu’au a 3 novembre. L’Eglise romaine a inséré son nom au Canon de la messe, récompense digne de la foi et du courage d’une si grande martyre. Son corps fut enseveli sur la voie Salaria, au cimetière appelé de Maxime. Cette particularité apporte peut-être quelque jour sur l’origine de sainte Félicité. On constate que, sous les Antonins, lesClaudii, et particulièrement les Claudii Maximi, llorissaient encore dans l’aristocratie romaine. Un Claudius Maximus paraît sur les fastes consulaires en 172. C’est à un Claudius que Marc-Aurèle marie celle de scs filles qui sera la mère d’Annia Faustina, femme du chrétien Pomponius Bassus du cimetière de Calliste, et chrétienne elle-même. Il n’est pas sans quelque vraisemblance de voir dans l'hypogée de la voie Salaria une propriété de la gens Claudia affectée comme naturellement à la sépulture de notre martyre, qui, ainsi que nous allons le voir, a pu appartenir à cette famille.
II était réservé à M. de Rossi de résoudre plusieurs problèmes quant à l’emplacement du tombeau de sainte Félicité et du cimetière de Maxime. On savait par le calendrier romain du quatrième siècle publié par Boucher, et parle martyrologe de Fiorentini, que non-seulement le tombeau de la sainte
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martyre était un centre historique au cimetière de Maxime, sur la voie Salaria, mais que Silvanus, l’un de ses fils, avait sa sépulture au lieu appelé Ad sanctam Felicitatem. Au mois d’avril 1 836, le savant archéologue découvrit dans les ruines d'un oratoire de la voie Salaria correspondant avec la première catacombe de cette région, presque sous les murs de Rome, un marbre sur lequel deux chrétiens exprimaient qu’ils s'étaient procuré un bisomus dont ils désignaient l’emplacement par ces mots : Ad sanctam Felicitatem, confirmant ainsi l'appellation antique. Cette première découverte
Fig. 33. — Les sept frères mirtyrs , fils de sainte Félicité.
en entraînait d'autres, et peu à peu les sépultures de cinq autres des fils de sainte Félicité ont pu être déterminées, en même temps que la série des cimetières qui précèdent celui de Priscille sur la voie Salaria. A la suite du premier qui porte le nom de Maxime , et qui a été choisi de préférence pour y déposer le corps de la noble matrone, on trouve le cimetière de Thrason, lequel étant dépassé, on rencontre celui qui est désigné sous le nom des Jordani ; c’est là que furent ensevelis trois des frères : Martial, Vital et Alexandre. Le cimetière de Priscille ne vient qu’après : c’est celui où furent déposés les corps de Félix et de Philippe. Une peinture de ce dernier cimetière nous retrace le glorieux septénaire. Les martyrs sont à genoux en groupe. Près d'eux on voit les poissons, les pains et les sept corbeilles, dont nous donnerons bientôt la signification (fig. 33).
Le précieux renseignement que le calendrier romain de 354 nous donne sur la sépulture des sept fils de sainte Félicité, se complète par l’indication du tombeau de Januarius, qui fut l’ainé. Seul, il n'est pas sur la voie Salaria; c’est sur la voie Appiennc, au cimetière de Prétextât, qu’il a été enseveli. Quelle raison pourrait-on en assigner ? Le jeune martyr aurait-il été exécuté au pagus de la voie Appiennc dont nous parlerons bientôt, et qui avoisinait le cimetière de Prétextât? Il est bon d’observer, à l’appui de nos conjectures sur l’origine de sainte Félicité, que le nom de Januarius se trouve au moins vingt fois dans Gruter, comme ayant été porté par des membres de la gens Claudia. Les noms des autres frères se rencontrent aussi, quoique moins fréquemment, sur les inscriptions de cette même famille; il était naturel que l’on donnât à l'aîné le nom le plus usité. Nous avons dit plus haut que le surnom féminin de Félicitas se reproduit plus d’une fois dans les fastes de lagons Claudia. Ces divers rapprochements, qui se confirment les uns les autres, ne sont pas sans apporter quelque lumière sur l’origine de sainte Félicité.
L’un des événements de notre temps qui ont le plus servi à encourager les investigations dans les labyrinthes de Rome souterraine, a été l’insigne découverte du tombeau de saint Januarius au cimetière de Prétextât. On fut alors à même de reconnaître avec quelle distinction la précieuse dépouille du martyr avait été accueillie dans cette importante catacombe. En 1857, M. de Rossi pénétra dans une crypte assez voisine de l’Église de Saint-Urbain alla Caffarella. Il n’y avait pas d’arcosolium dans cette crypte. Elle n’était pas creusée dans le tuf; mais bâtie sous le sol, en maçonnerie solide, comme l’Église souterraine de Saint-Hermès. Sur trois côtés s’ouvraient des niches destinées à recevoir des sarcophages. On aperçoit encore la trace du revêtement en marbre qui avait décoré la crypte. Ce petit édifice souterrain avait une façade construite en briques jaunes, et accompagnée de pilastres en briques rouges, avec des corniches en terre cuite. Nous reproduisons ici le fragment d’un pan de muraille (fig. 34}. Le style, confronté avec celui d'autres monuments du deuxième siècle, atteste avec la dernière évidence l'époque des Antonins.
La voûte est décorée d’une fresque dont l'exécution se rapporte au même temps : nous en donnerons plus loin quelques détails. La figure du bon
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Pasteur occupait le centre de l’are faisant face à la porte d’entrée; mais elle est coupée en deux par un loculus pratiqué plus tard pour recevoir un corps. M. de Rossi découvrit sur l’enduit qui avait servi à cimenter la fermeture de ce loculus, une inscription dont les lettres suivantes sont encore lisibles... Mi refrigeri Januarius, Agatopus , Felicissim... martyres... On était donc averti que le chrétien dont la sépulture indiscrète
Fig. 34. — Pan de muraille de la crypte de saint Januarius,
avait été placée dans un tel lieu, y était venu chercher la protection du martyr Januarius dont il implorait le secours, avec celui d'Agatopus et de Félicissime. Cet Agatopus invoqué ici, en meme temps que Januarius, est le diacre Agapitus qui, ainsi que son collègue Félicissimus, fut martyrisé, dans ce cimetière même, avec le pape saint Sixte II , en 157. Or nous savons par des monuments incontestables que les martyrs désignés ici avaient repose au cimetière de Prétextât. Januarius étant nommé le premier, on était en droit de penser que cet important monument était sa propre tombe. Il ne fut plus possible d’en douter, lorsque M. de Rossi ayant
recueilli les fragments de marbre épars sur le sol put, en les réunissant, former cette inscription :