‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 52 sur 113 · BEATISSIMO MARTY RI 1ANVARIO · texte numérisé non relu

BEATISSIMO MARTY RI 1ANVARIO

DAMASVS EPISCOPVS FECIT

L’apparition de cette tombe triomphale était à la fois une joie pour les coeurs chrétiens, auxquels elle rappelait si éloquemment le fils aîné de la matrone Félicité, et le plus puissant encouragement à l’étude de Home souterraine, qui révélait ainsi l'un de scs principaux centres; mais il nous faut revenir au deuxième siècle, et reprendre le cours de notre récit.

L’immolation de Félicité et de ses fils avait eu lieu, ainsi que nous l’avons dit, sous la préfecture de Publius Salvius Julianus, qui géra cette charge dans les années 161 et 162. Elle atteste les violences auxquelles étaient soumis les chrétiens jusque dans Rome, au moment où expirait le règne d’Antonin, et où Marc-Aurèle et son entourage allaient pouvoir faire sentir à l’Église la dureté du joug païen. L’Apologie de Justin ne pouvait produire aucun effet, si ce n’est d’irriter plus encore les ennemis du christianisme et d’attirer sur celui qui l’avait écrite les vengeances du pouvoir. En l’année i63, la préfecture de Rome passa aux mains dcJuniusRusticusqui avait été l’un des précepteurs de Marc-Aurètc. J ustin ne tarda pas à être cité devant ce magistrat. Il nous faut malheureusement abréger les détails rapportés dans les Actes du martyr qui sont d’une très-haute autorité, sauf quelques erreurs insignifiantes de copiste. Mais il est un trait que nous relèverons ici. Rusticus adresse cette question à Justin : « Dis-moi du moins en quel lieu vous vous réunissez, toi et tes disciples. » Voici la réponse du martyr : « Jusqu’ici j’ai habité dans le voisinage d'un certain Martin, aux Thermes de Timothée. C’est le second séjour que je fais à Rome, et je n’ai pas connu d’autre domicile. S'il a plu à quelqu'un de venir vers moi, c'est là que je lui ai communiqué la doctrine de vérité. »

Il est aisé de reconnaître dans la désignation donnée ici par saint Justin les Thermes de Novat, cédés par celui-ci à son frère, le prêtre Timothée, et consacrés en Église chrétienne par le pape saint Pie, sur la demande de la

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vierge Praxède. Justin ne fit pas difficulté de designer ce lieu, parce que déjà la police romaine, éclairée par les dénonciations de Crcsccns le Cynique, ne pouvait manquer d’en avoir connaissance. Nous constatons en même temps que Justin avait, dans ce Titre, ses attributions comme prêtre de l’Église romaine, puisque c’est là que venaient le trouver ceux qui voulaient se faire instruire du christianisme.

Le jugement du martyr et de plusieurs chrétiens qui avaient été arrêtés avec lui se termina par la peine capitale. C’est ainsi que Rusticus était chargé de répondre à la seconde remontrance de Justin ; la force devait tenir lieu de raison. Un mot dans les réponses de Justin à Rusticus nous a ramené vers le sanctuaire que Praxède et Timothée ont consacré à Dieu dans les Thermes de Novat sur l’Esquilin. Le prétoire connaît ce lieu de réunion des chrétiens ; il n’ignore pas que la fille d’un Cornélius Pudens couvre de son nom respecté cet asile d’une religion proscrite; mais, à ce début, les poursuites judiciaires ménageront les familles de l’aristocratie romaine. La persécution est inaugurée; mais c’est à peine si elle est avouée. Elle contredit manifestement la tolérance d’Antonin, et au sénat qui contient dans son sein plus d’un chrétien, quelqu’un pourrait demander peut-être comment il se fait que l’on frappe aujourd’hui de la peine capitale ceux dont les dénonciateurs étaient punis hier. D’ailleurs, les Annii eux-mêmes ne sont pas sans reproche; plus d’un membre de cette famille devenue impériale semble pencher vers le christianisme ; des ménagements sont donc nécessaires. Il suffit pour le moment que le sang chrétien soit versé, quand bien même il ne serait pas illustre.

Les Actes de sainte Praxède racontent qu’elle fit enlever de nuit le corps du prêtre Symmétrius, sous le nom duquel il est impossible de méconnaître saint Justin, et lui donna la sépulture au cimetière de Priscille. Les Itinéraires des catacombes (IV* et V") signalent sa sépulture dans ce même cimetière, près de Pudentiennc et de Praxède. D’autre part aucun de ces monuments ne mentionne le tombeau de saint Justin qui, d’après scs Actes, fut enseveli au cimetière de Priscille; nous sommes donc en droit de maintenir ce que nous avons dit de l’identité de Symmétrius et de Justin.

Quant à Praxède elle-même, une tristesse profonde s’était emparée de son âme. L’Église, après une longue tranquillité, retombée sous le joug de ses

SAINTE CÉt ILE. — aS

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ennemis, l’éloquent apologiste des chrétiens succombant sous les coups d'une perfide vengeance, la demeure de la fille de Cornélius Pudens ne pouvant plus abriter avec sûreté les fidèles qui venaient y louer Dieu, et recevoir les secours de l’âme et du corps ; tant de douleurs accablèrent Praxède. Elle demanda à Dieu avec larmes de la retirer d’un monde où tout l'affligeait, et de la réunir bientôt à sa sœur, la douce vierge Pudentienne. Elle fut exaucée, et moins de deux mois après le martyre de son hôte, son âme s’envola de la terre au ciel. Le prêtre Pastor déposa le corps de Praxède près du tombeau de sa sœur, dans la crypte où reposaient déjà deux générations de cette famille bénie par le prince des apôtres.

Au milieu des épreuves de l’Église de Rome, que nous suivons à l’aide des rares fragments historiques et des débris de monuments que le temps et le ravage des persécutions n’ont pas dévorés, Soter conduisait avec zèle et prudence le troupeau du Seigneur. Sa sollicitude qui s’étendait à toutes les Églises ne se bornait pas au maintien de l’orthodoxie, à l’apostolat et à la conversion des infidèles; pasteur universel, il subvenait encore aux nécessités temporelles des chrétientés lointaines par des largesses qui nous révèlent l’opulence dont commençait à jouir l’Église romaine. Eusèbc nous a conservé le précieux fragment d’une lettre que saint Denys, évêque de Corinthe, envoyait en action de grâces à Soter pour un bienfait de cette nature. Cette lettre, selon l’usage fréquemment observé à l’époque primitive, est adressée à l’Église romaine. L’exemple de saint Paul qui écrivait collectivement aux diverses chrétientés avait introduit cette coutume; ainsi avons-nous vu saint Ignace d’Antioche écrire, non-seulement aux Romains, mais aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Éphésiens. Dans cette lettre, l'évêque de Corinthe disait aux Romains : « Dès le commencement vous avez eu l’habitude de combler vos frères de toutes sortes de bienfaits, et l’on vous a vus envoyer des subsides pour les choses nécessaires à la vie aux diverses Églises établies , dans un grand nombre de villes. Vous pourvoyez ainsi aux besoins des indigents dans nos cités, même aux nécessités des frères qui sont contraints aux travaux des mines; et, en distribuant ces largesses, vous ne faites qu’imiter, vous Romains, l’exemple que vous ont donné, dès l’origine, les chrétiens de Rome, vos pères. Mais Soter, votre évêque, n’a pas seulement suivi cette munificence traditionnelle, il l'a encore accrue par l’abondance

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des subsidesqu’il a envoyés aux saints, ainsi que par la manière affable dont il prodigue les consolations aux frères voyageurs, comme un père plein de tendresse agit avec ses fils. »

Eusèbe, à qui nous devons ce passage de la lettre de saint Denys, en extrait encore quelques lignes auxquelles nous avons plus haut fait allusion, au sujet de Pépître de saint Clément aux Corinthiens. « Aujourd’hui même, dit le pieux évêque, c’était le saint jour du Seigneur. Nous avons lu votre lettre, et nous continuerons de la lire à l’avenir, ainsi que nous faisons pour celle que Clément nous écrivit autrefois, et nous puiserons de précieux enseignements dans l’une et dans l’autre. »

Cette charité de l’Église de Rome que l’évêque de Corinthe célèbre avec tant d’effusion, continua de se manifester sous l’effort même des affreuses persécutions du troisième siècle. Ainsi nous apprenons de saint Basile, dans une lettre à saint Damase, que le pape saint Denys, qui siégeait en 261, avait envoyé racheter des captifs jusqu'en Cappadoce; et l’historien Eusèbe donne une lettre de saint Denys d’Alexandrie, où nous lisons que saint Étienne, qui fut pape en 255, trouvait moyen de faire parvenir ses largesses jusqu’en Syrie et en Arabie.

Plus d’un lecteur s'étonnera de voir, dès le pontificat de Soter qui s’étend de 161 à 171, l’Église romaine arrivée à un état de prospérité qui lui permet de diriger des chargements de blé vers les provinces étrangères ; la construction des catacombes donne cependant une idée encore supérieure de la puissance des chrétiens durant les siècles de la lutte avec le paganisme. Il vaut mieux convenir que l’on n’avait jamais réfléchi sérieusement sur les faits les plus patents, empressé que l’on était de produire l’antithèse de la faiblesse matérielle du christianisme, en face du paganisme armé de tous les genres de force. Assurément l’immense majorité des fidèles, ainsi que nous en sommes toujours convenu, devait appartenir et appartenait en effet à la classe indigente, puisque l’Évangile s’adressait à tous les membres de la société humaine telle qu’elle existe ; mais on aurait dû se demander si en même temps la haute civilisation et les lumières n’étaient pas représentées aussi dans les rangs toujours plus serrés de l’Église chrétienne. C’est ce que notre récit a prouvé jusqu’ici par les faits ; et maintenant que nous touchons à l’important épisode dont tout ce qui précède

est en quelque sortç la préparation, il nous semble à propos de réunir ici certains traits généraux, qui aideront le lecteur à mieux apprécier encore le milieu social dans lequel a vécu le personnage principal auquel les pages qui vont suivre sont consacrées. Ces traits, nous les emprunterons àTertullien dont la naissance, comme celle de Cécile, date des premières années du règne de Marc-Aurèle. Ce moraliste chrétien, qui fut à même plus que tout autre de connaître à fond la société de son temps, ayant partagé sa vie entre le séjour de Carthage et celui de Rome, donne une peinture fidèle des habitudes de la société chrétienne à l'époque des Antonins, les écrits que nous allons citer se rapportant aux dernières années du deuxième siècle et au commencement du troisième.

Commençons par la question du nombre et de la qualité des chrétiens dans l’Empire. Les premières années de Sévère, qui succéda au dernier des Antonins, avaient été marquées par une certaine bienveillance à leur égard. « Ce prince n’ignorait pas, dit Tertullien à Scapula, proconsul d'Afrique, qu’au nombre des sectateurs de notre religion, on comptait des Clarissimes, tant parmi les femmes que parmi les hommes; non-seulement il ne les a pas maltraités, mais il leur a rendu un témoignage honorable et il a su contenir en face la fureur du peuple qui menaçait de se porter contre eux aux dernières violences. » (Ad Scapulam. Cap. îv.) Cette fureur du peuple, il est vrai, entraîna plus tard Sévère dans la persécution à l’égard du christianisme, et l’an 202 vit émaner de cet empereur un édit sanguinaire contre l’Eglise.

Tertullien nous donne une idée des clameurs païennes qui avaient amené cette mesure violente. « La capitale est assiégée, disait-on; les chrétiens sont partout, jusque dans les campagnes, dans les villages, dans les îles. Tout sexe, tout âge, toute condition, même toute dignité, nous quittent pour passer dans leurs rangs, et prendre ce nom funeste. » Ainsi, ce n’est pas seulement le nombre des sectateurs du Christ qui inquiète le paganisme; c’est aussi la situation supérieure qu’occupent dans le monde ces déserteurs des dieux de l’Empire. Tertullien ne conteste ni l’un ni l'autre. Après avoir .raconté les indignes traitements que les chrétiens ont eu à souffrir dans un grand nombre de lieux, il ajoute: « Pouvezvous dire que nous ayons jamais cherché les représailles? Pourtant, il ne nous faudrait qu’une nuit et quelques torches pour nous venger largement,

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s’il nous était permis de rendre le mal pour le mal. Qu'est-ce donc apres tout que les Maures, les Marcomans, les Parthes eux- mêmes, nations isolées, si on les compare au monde entier? Nous sommes d’hier, et déjà nous remplissons tout ce que vous avez d’espace. On nous trouve partout : dans les cités, dans les îles, dans les villages, dans les municipes, dans les conseils, dans les camps, dans les tribus, dans les décuries, au palais, dans le sénat, au forum; nous ne vous laissons que vos temples. Que l’on fasse le compte de vos armées; le nombre des chrétiens d'une seule province est au-dessus. »

C'est aux magistrats de l’Empire que Tertullien adresse le mémoire où se lisent de telles paroles; c'est eux qu’il prend à témoin de cette présence des chrétiens en tous lieux. Ce peuple qui a surgi depuis hier dans toutes les provinces de l’Empire, et qui supporte patiemment le joug dont on l’accable, ce n’est pas une tourbe aveugle et illettrée; le palais des Césars, le sénat, les conseils, l’armée, se recrutent de ses membres. On est chrétien comme on est Romain.

Tertullien vient d’appeler l’armée en témoignage. Sous le règne de Marc- Aurèle lui-même, nous allons rencontrer une légion, la Fulminante, composée tout entière de chrétiens; on ne dira pas, sans doute, que ses chefs et ses officiers étaient païens. L’Empire comptait donc sur ces hommes, malgré l’inflexibilité de leurs principes, puisqu’il s’en servait. Malgré le mauvais vouloir de César, les marques d’estime, les récompenses devaient bien arriver quelquefois jusqu’à eux. On n’a pas assez pesé jusqu ici ce fait capital de l’histoire du christianisme au deuxième siècle: l’acceptation par l’État d’une classe de soldats dans l’armée, en dehors des aulres légions, pour lesquelles les pratiques idolâtriques étaient de rigueur. 11 est évident que la légion Fulminante devait marcher sous des étendards un peu différents de ceux que l’on portait en tête des autres légions. Une fresque d'un cimetière de la voie Salaria représente un personnage militaire entouré de tous les attributs que l’on peut réunir autour d’un officier principal des armées romaines. On s’est demandé si cette tombe était chrétienne. Nous répondrons: Pourquoi ne le serait-elle pas? Les victoires, les aigles et les autres attributs belliqueux réunis autour du personnage n'ont rien que de civique, et n’impliquent en quoi que ce soit la négation du christianisme. Peut-être a-t-on

dû supporter cette ornementation un peu profane, pour ne pas offusquer les membres païens d’une famille. En tout cas, si l’on veut bien y regarder avec attention, on apercevra, près de la couronne que tient à la main la Victoire volante placée à droite, cinq perles disposées dans l’intention évidente de figurer la croix. A notre avis, il n’en faudrait pas davantage, dans un tel lieu, pour déterminer une sépulture chrétienne (fig. 35).

Le grand nombre de chrétiens admis aux magistratures de l’Empire, au moins sous Commode, le dernier des Antonins, est constaté dans

Fig. 35. — Fresque Accompagnant une sépulture militaire, dans un cimetière de la voie Salaria.

les opuscules de Tertullien, où le sévère Atricain s'attache à donner des règles de conduite à ceux de scs frères qu’il préférerait voir plus détachés des honneurs du monde et moins exposés au péril. « Un chrétien, leur dit-il, peut accepter les honneurs, mais à titre d’honneurs seulement. Il ne peut sacrifier, il ne peut prêter son autorité aux sacrifices, il ne peut fournir les victimes, il ne peut se charger de distribuer à d’autres le soin des temples, il ne peut contribuer à leur assurer des revenus, il ne peut donner de spectacles à ses frais ni à ceux de l’État, il ne peut présider à leur célébration. » Ce cas de conscience à l’usage du magistrat chrétien atteste du moins que ce magistrat existait, que les fidèles pouvaient être en mesure de se présenter et d'être acceptés pour les postes d’honneur.

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Dans un autre de ses traités, Tertullien argumente contre les spectacles, et passe en revue les excuses que plusieurs chrétiens appartenant à la société polie mettaient en avant pour continuer, apres le baptême, de fréquenter le cirque et l’amphithéâtre. L’entraînement vers ces jeux était si vif, nous dit-il, qu’il n’était pas rare de rencontrer des hommes qui hésitaient à embrasser le christianisme, plutôt par la nécessité où ils seraient dès lors de renoncer à ce genre de plaisir, que par la crainte même du supplice qui menaçait les fidèles. Mais l’auteur convient en même temps que la généralité des chrétiens savait s'abstenir de ces scènes dont le carnage et la lubricité faisaient tout le fond , et il atteste que les païens eux-mêmes reconnaissaient qu’un homme avait embrassé le christianisme , lorsqu’ils le voyaient cesser de paraître aux spectacles.

Personne n’a droit de s'étonner que la fragilité humaine se retrouvât parfois chez des hommes qui s’étaient arrachés au paganisme pour donner leur nom à une religion austère. Le fait est que lorsque la persécution s’élevait, et elle revenait souvent, les apostats étaient rares, et que ces mêmes hommes qui s’étaient un peu amollis redevenaient des héros. Mais c’est dans ses conseils aux dames chrétiennes, dans son opuscule De cullu fœminarum, que Tertullien est plus instructif encore sur les habitudes de la haute société romaine, à laquelle appartenaient les matrones qu’il entreprend de ramener aux lois d'une tenue plus sévère. « Beaucoup d’entre vous, leur dit-il, entraînées par l’irréflexion, ou cédant à une tendance qu’elles ne s’avouent pas, affichent dans leur extérieur aussi peu de retenue que si la pudeur, chez une femme, consistait uniquement dans la garde stricte de l’honneur et dans l’aversion pour le crime. Il semble que, pour elles, il n’y ait rien au delà, et que le luxe exagéré soit chose indifférente. On les voit persévérer dans les mêmes recherches qu’auparavant pour relever l’éclat de leurs charmes, et promener en public la même pompe que les femmes païennes, auxquelles manque le sentiment de la véritable pudeur. »

Tertullien poursuit d’abord la richesse excessive des bijoux dont ces chrétiennes ne craignent pas de se charger. « On tire d’un petit écrin, dit-il, la valeur de tout un patrimoine considérable. On enfile à un même cordon des diamants qui représentent un million de sesterces. Une tête délicate porte

sur elle des forêts entières et jusqu’à des îles; le revenu d’une année pend à l’oreille de celle-ci, et chacun des doigts de la gauche de celle-là se joue en agitant ce qui a coûté des sacs gonflés d'or. Admirez la force que donne la coquetterie, en voyant un faible corps s’assujettir à de tels fardeaux. »

Le rude et éloquent Africain passe ensuite aux soins excessifs employés à la chevelure. II se plaint de ces mêmes chrétiennes qui # s'ingénient, dit-il, à donner à leurs cheveux une teinte blonde, comme si elles regrettaient de n’être pas nées filles de la Germanie ou de la Gaule. Le jour viendra sans doute, ajoute-t-il, où elles essayeront de teindre en noir leurs cheveux devenus blancs, si elles ont le chagrin de voir approcher la vieillesse. Que sert à votre salut, dit-il encore, tout ce labeur employé à l’ornement de la tète?Quoi! pas une heure de repos à cette chevelure; aujourd’hui retenue par un noeud, demain affranchie du réseau, tantôt dressée en l’air, tantôt abaissée; ici, captive dans des tresses; là, éparse et flottante avec une négligence affectée ! Que serace quand vous ajoutez à votre chevelure de nouveaux cheveux qui viennent s’arrondir sur votre tète comme un bouclier? Si vous ne rougissez pas du fardeau, ayez du moins honte de son indignité. Ces dépouilles d’une tète étrangère que vous arborez sur votre tête sanctifiée et chrétienne, proviennent peut-être, qui sait? de quelque créature immonde qui aura mérité la vindicte des lois. »

La coiffure de plusieurs femmes chrétiennes ne paraît pas moins répréhensible à Tcrtullien. II leur reproche d'avoir abandonné le voile pour des parures de tête qui ne s’accordent pas avec la modestie. « Il en est, dit-il, qui lient leur tète de bandelettes, dont leur front, il est vrai, est traversé, mais en laissant à découvert le reste de la tête. D’autres, de peur sans doute de la trop charger, posent dessus un tissu léger qui ne descend pas même aux oreilles, et ne cache que le sommet de la tète. Vraiment, j’ai pitié d’elles, d’avoir l’ouïe assez dure pour ne pas entendre à travers un voile. » L’impitoyable moraliste ne fait grâce à aucune faiblesse. 11 poursuit avec une rigueur soutenue les femmes chrétiennes qui soignent leur peau au moyen de pâtes préparées par l’art des médecins, qui colorent leurs joues d’un incarnat artificiel, et prolongent le contour de leurs sourcils au moyen d'une poudre appliquée au pinceau.

Ce n'est pas qu’il ne rende justice aux vertus réelles de ces chrétiennes im-

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ni

prudentes; mais il leur reproche la présomption, et les déclare responsables des périls que leur vanité pourrait faire courir & autrui. « Vous devriez bien plutôt, leur dit-il, dissimuler, sous la simplicité de votre extérieur, des charmes qui peuvent être funestes à ceux aux yeux desquels vous les produisez sans précaution. Ce n’est pas la beauté que j’accuse; elle est une perfection pour le corps, un ornement de plus à l’œuvre de Dieu, un vêtement de dignité pour l'âme; mais les désordres qu’elle peut attirer de la part de ceux dont elle frappe imprudemment les regards, sont à redouter. Je ne prétends certes pas vous imposer une tenue grossière, un extérieur sauvage, ni préconiser la malpropreté comme une vertu ; je me borne à vous conseiller la mesure équitable selon laquelle vous devez avoir soin de votre corps. Ne dépassez donc jamais ce qu’exige une modeste et décente simplicité ; en un mot, n’allez pas au-delà de ce qui plaît au Seigneur. Admettons que l’opulence de votre maison, la naissance, le rang, vous condamnent à paraître avec une magnificence extérieure ; c’est alors qu’il faut vous souvenir que vous avez reçu la sagesse. Apportez à ce luxe tous les tempéraments possibles, et ne lui lâchez pas la bride sous prétexte qu’il est pour vous une nécessité. Comment pratiquerez-vous l’humilité que nous devons professer comme chrétiens, si vous ne savez pas restreindre cette richesse et cette élégance d’ajustements qui poussent à la vaine gloire?

« Mais vous qui êtes exemptes de ces nécessités qu’il faut bien admettre pour d’autres, où sont vos motifs, lorsque vous vous montrez avec cette pompe ? Vous ne fréquentez pas les temples, on ne vous voit pas aux spectacles, les fêtes des gentils vous sont étrangères. C’est dans de telles occasions que la femme païenne, voulant voir et être vue, affiche sa tenue insolente, pour mettre à l’encan sa pudeur, ou pour recueillir les succès dont elle est fière. Mais vous, vous n’avez occasion de sortir que pour des motifs graves et sérieux : c’est un frère malade à visiter, c’est le sacrifice qui va être offert, c’est la parole de Dieu qu'il s’agit d’aller entendre. Tout ceci est œuvre de gravité et de sainteté; pour y vaquer, il ne faut ni vêtements extraordinaires, ni longs apprêts, ni robe flottante. Si des devoirs d’amitié ou des relations de famille vous réclament, pourquoi ne pas vous montrer sous l’armure qui vous distingue, et d'autant plus que vous paraissez devant des personnes étrangères à la foi ? N 'avez- vous pas alors à manifester la diffé-

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