‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 59 sur 113 · I.ES FRESQUES DES CATACOMBES · texte numérisé non relu

I.ES FRESQUES DES CATACOMBES

Au cimetière de Domitille, le Christ est représenté assis au milieu de ses disciples (fig. 121). La peinture de Varcosolium a' été gâtée malhcurcusc-

ment par l'indiscrète dévotion d’un chrétien qui, pour être plus près du martyr enseveli dans le tombeau servant d'autel, a fait creuser son loculus de manière à tronquer toutes les figures. La voûte de cet arcosolium est tapissée d’une vigne, sur laquelle le peintre a fait figurer avec beaucoup de grâce les génies de la vendange que reproduisait le pinceau antique. Le but de l’artiste sera demeuré secret à plus d’un spectateur; mais un sentiment plus intime du christianisme en donne la clef. Sur les rameaux de la vigne sont multipliées les colombes, qui, ainsi que nous l’avons vu, figurent les âmes. La pensée chrétienne est donc tout entière ici; seulement elle est plus mystérieuse. Quelle est la vigne, quelle est la grappe que nous avons sous les yeux ? C’est le Christ lui-même, connu et goûté par lame, qu’un amour profond et encouragé attire à une union plus étroite. L'Épouse du Cantique des cantiques, chargée par l’Esprit-Saint d’exprimer cette union, le fait en ces paroles : « Mon bien-aimé est une grappe dans les vignes d’Engaddi. » [Cap. t.) Ainsi la décoration de cet arcosolium n'est pas seulement un ornement capricieux entourant la scène du centre; elle a pour objet de rendre une des principales figures de l'Épithalamc sacré.

A la suite de ce gracieux rinceau sur lequel se déploient si richement l’aisance et la richesse du pinceau antique, mises au service du plus intime sentiment chrétien, nous donnerons cet autre plafond symbolique emprunté au même cimetière, et sur lequel le spectateur non initié pourrait croire, au premier abord, que l’idée chrétienne ne fait pas le centre de la composition (fig. 122). Orphée jouant de la lyre n'est évidemment pas un emprunt fait aux figures bibliques. Pourtant, il est là entouré des symboles habituels que les peintures cémétériales puisent dans les saintes Écritures. On est donc obligé de recourir à l’idée, si l’on veut s’expliquer comment le mythe antique a pu s’unir ainsi au symbole chrétien, et il faut avant tout distinguer la forme païenne ou idolâtrique d’avec le sens nouveau que voient en lui les disciples du Christ.

Il s’agit ici d’un être supérieur, centre du concert de tous les êtres, et les attirant tous autour de lui par la mélodie de ses accords. Pour le chrétien qui a appris à le connaître et à le goûter comme principe de l'harmonie universelle, qu’est le Fils de Dieu incarné, sinon le véritable Orphée? On comprend alors l’admirable langage de Clément d’Alexandrie, contemporain

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de notre peinture, faisant allusion à l'Orphée des païens. « Combien, dit-il, est différent, le chantre merveilleux dont j’ai à vous parler! Il est venu, et à l’instant il a brisé nos chaînes, il a détruit la cruelle servitude sous laquelle nous tenaient les démons; il nous a fait passer sous un autre joug, le plus doux, le plus facile à porter, celui de la piété. Nous rampions sur

Fig. i32.— Orph£«. Cimetière de le voie Ardéttinc.

la terre, il nous rappelle au ciel. Lui seul a su attendrir la barbarie, apprivoiser l’homme, de tous les animaux le plus féroce. Déjà , comme créateur, le Verbe, ce chantre des cicux, avait mis ce bel ordre dans l’univers, enseignant aux éléments discordants à former un concert admirable, de même que le musicien sait tempérer le mode doricn par celui de la Lydie. Tels ne sont pas les accords du chantre de Thrace, semblables à ceux dont Tubal fut l’inventeur; mais tels furent ceux de David, qui, dans l’har-

monie de ses chants, fut en accord avec le Dieu créateur. Le Verbe de Dieu, né de David, bien qu’il fût avant lui, a rejeté la lyre et la harpe, instruments inanimés, et, saisissant ce monde avec l’homme qui est le microcosme, il a su accorder notre corps et notre âme au moyen de l’Esprit-Saint, et en faire un instrument à plusieurs voix pour célébrer Dieu. II a dit à cet instrument : » Tu es ma harpe, ma flûte, mon temple; » harpe par l’harmonie des sons, flûte par le souffle qui t’inspire, temple pour le Verbe qui résidera en toi.

« Mais le Verbe qui a fait de l’homme un si bel instrument, n’est-il pas lui-même une lyre plus sainte, plus complète, plus dégagée de toute discordance, celui dont Dieu se sert, la Sagesse qui est au-dessus du monde ? Quel est ce nouveau cantique qui a retenti î La vue rendue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, les boiteux redressés, les égarés remis dans la voie de la justice. Dieu montré A ceux qui étaient insensés, la corruption détruite, la mort vaincue, les fils rebelles réconciliés avec le Père. Car la lyre de Dieu aime le genre humain; le Verbe est rempli de compassion; il exhorte, il avertit, il châtie, il conserve, il protège, et promet pour récompense le royaume des Cieux, lui qui n’a d’autre avantage à retirer de nous que notre salut.

« Ce cantique dont je parle, n’allez pas le croire nouveau, dans le sens d’un vase que l’on façonne ou d’un édifice qu’on élève. Il était avant l’aurore, ce cantique. (Psal.m. cix.) Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. (Jou.vn. i.) Mais il a voulu paraître sur la terre en ces derniers temps, et être appelé du nom sanctifié et auguste de Christ, et c’est en ce sens que je l’appelle le Cantique nouveau. Dieu et homme tout ensemble, il a apparu récemment aux hommes, pour nous apporter la félicité complète. Formés par scs enseignements à bien vivre, nous passons à l'éternelle vie. » ( Cohortatio ad Gentes.)

Le Christ est donc l’Orphée véritable, et les chrétiens craignaient d’autant moins d’invoquer en lui un personnage du paganisme, qu’il circulait des vers qu’on lui attribuait, et dans lesquels l’unité de Dieu était célébrée.

Il n’était pas nécessaire que tous les chrétiens qui étaient appelés à contempler le centre de ce beau plafond, eussent conscience du Christ comme étant la lyre divine, le principe de l’harmonie de tous les êtres, qu’ils saisis-

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sent en propres termes la distinction du Cantique éternel au sein du Père et du Cantique nouveau au milieu des hommes; une égale participation aux mystères divins les mettait suffisamment en rapport avec celui qui se donne aux grands et aux petits, aux parfaits et aux imparfaits.

Le mythe d’Orphée, type du Christ en tant qu’il est le principe et l'auteur de l'harmonie universelle, nous conduit à celui de Psyché, adopté par les chrétiens de Rome, à l’époque primitive. Sur les peintures des catacombes, il ne se rencontre qu’en un seul endroit, et c’est encor- au cimetière de Domitille dans la partie qui remonte évidemment au siècle des apôtres. Un cubiculum qui ouvre sur le grand ambulacre, présente jusqu’à trois fois ce sujet caractéristique. On n’a pas droit de s’étonner de voir la fable antique préoccuper l’attention des chrétiens qui arrivaient à connaître l’amour du Fils de Dieu pour sa créature, qu’il a aimée jusqu’à la mort et à la mort de la croix. Un mythe qui plaçait en scène l’Amour et ses divines recherches à l’égard de l’Ame, ne pouvait manquer d’intéresser, comme une sorte de prophétie, les néophytes d’un esprit cultivé, qui abordaient à la foi chrétienne. N’avaient-ils pas d’ailleurs, pour préparer leur pensée au divin mystère des noces de l’Époux céleste avec l’Épouse terrestre, le Cantique sacré qui en est l’épithalame , et qui fait partie essentielle des saintes Écritures ? Le beau mythe que l’Orient avait transmis, et que la philosophie platonicienne avait complété, se présentait donc de lui-même, comme une expression toute choisie, à cette fraction élue de la société romaine qui avait donné au Christ Aurélia Pétronilla et Flavia Domitilla. Quoi d’étonnant d’en rencontrer la trace, en cette région où furent leurs tombeaux ?

La synthèse des peintures cémétériales, autant qu’on en peut juger par les débris à l’aide desquels nous essayons de la former, ne conserva pas ce délicat et mystérieux sujet. Probablement l’œuvre d’Apulée, qui dénatura et souilla ce chaste sujet dans un livre obscène, en rendit l’usage chrétien moins convenable et moins libre. C’est une raison de plus pour nous de le présenter ici dans sa simplicité inédite, où il n’offre que modeste familiarité et tendresse.

Nous nous bornerons à reproduire ici seulement un des sujets que nous avons relevés, afin d’éviter la monotonie. L’Amour et Psyché sont occupés à cueillir des fleurs qui doivent remplir une corbeille. Ces fleurs signifient

le parfum et la pureté de leur union. Psyché porte scs ailes de papillon, auxquelles on la reconnaît toujours sur les monuments de l'art antique ; mais elle est modestement vêtue, et la corbeille de fleurs qu’elle a préparée pour l’Amour, est déjà remplie (fig. 1 23).

Les deux autres fresques respirent la même simplicité et la même tranquillité. On sent que le peintre a voulu seulement rendre l'idée, laissant à compléter par l’âme, la vraie Psyché, ce qui manque à l’expression des sentiments qu'elle éprouve envers celui qui, étant le Roi éternel, a daigné

Fig. ia3. — L'Amour et Psyché. Cimetière de Domitllle.

« convoiter sa beauté ». (Psalm. xliv.) L’imperfection artistique de ces peintures saute aux yeux ; mais leur manière ne nous reporte pas moins à l’époque la plus classique.

Avant de terminer cette investigation de Rome souterraine à l'époque des Antonins, il nous reste à mettre en lumière un sujet que nous n’avons pas introduit plus tôt, afin de ne pas interrompre notre marche. Il s’agit du dogme chrétien de la résurrection des corps, qu’il ne faut pas confondre avec celui de l’immortalité de l’âme. La croyance à cette restitution que le

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tombeau doit faire un jour de notre dépouille mortelle, est un des points fondamentaux du christianisme. Le dernier effet de la rédemption ne sera

lig. I3.i et 135. — Le paon, symbole de la résurrection. Cimelicrc de Priscille.

obtenu, la mort ne sera complètement vaincue, que lorsque le tombeau aura rendu à notre âme ce corps, dont elle n’est désunie que pour un temps ,

Fig. lato, — Les saisons, figure de la résurrection. Voie Ardéatine.

en expiation du péché. Le paganisme, sensuel par-dessus tout, avait en horreur, comme nous l'avons dit, cette croyance chrétienne, qui, pour les martyrs, était un motif de plus de dédaigner le corps, que rien ne peut

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