CHAPITRE XIV
Hérésies. — Le Montanisme. — H Érode Allions, — Le Pagu» THoplui — Le» C*cihi entreprennent un nouveau cimetière sur la voie Appicnnc. — Saint Urbain dans ces parafes. — Miracle de ta légion Falniitiittle. — Adoucissement de la persécution. — Extension du chmtiankme dons te monde entier, et en particulier dons la Coule. — Caractère peu élevé de Marc-Auii-le. — Il se laisse aller de nouveau à son antipathie contre les chrétiens. — Mauvaises passion» contre eu* dans l'Empire. — Insulte au Christ à propos d’Alciamcnc au Palatin. — Marc-Aurële associe son fils Commode à l'Empire. — Le préfet de Lyon consulte le Palatin sur te sort des chrétiens dénoncés et arrêtés. — Réponse sanguinaire. — Apologies d Athénaporc, d’Apollinaire et de Miltinde.— Jeunesse de Cécile.— Hile consacre secrètement A lheu sa virginité. — Son cèle pour la conversion des païens. — Ses rela< lions avec saint Urbain. — On songe à la marier. — Fausse position de la femme chrétienne avec un mari infidèle. — Les Valerii. — Vsléncn est destiné A recevoir la main de Cécile. — Son frère Tiburce.
ï'Rks ccttc longue excursion à travers les monuments primitifs du christianisme, dans laquelle nous avons touché successivement les éléments de cette vitalité qui animait nos martyrs, nous revenons au saint pontife qui présidait au gouvernement général de l’Église. Les sollicitudes de Sotcr étaient grandes, dans un moment où il fallait faire face à cette persécution sournoise, qui, semblable à un incendie mal éteint, lançait à chaque instant ses flammes sur les fidèles du Christ. Un autre sujet d’inquiétude préoccupait le chef de la chrétienté. La persécution ne pouvait tuer que le corps; mais l’hérésie était bien autrement à redouter pour l’âme qu'elle séparait de la foi qui est sa vie. Le gnosticisme continuait scs ravages dans l’Église, et si la vigilance du pontife
veillait plus particulièrement sur Rome, afin de l'en garantir, il était impossible d’extirper totalement cette ivraie maudite.
A cette époque, Tatien qui avait remplacé saint Justin dans l’école romaine où celui-ci avait enseigné la philosophie chrétienne, se montra infidèle à la succession que lui avait laissée le martyr. Enivré des succès qu’avait d’abord recueillis son enseignement, son esprit vain et susceptible d'exaltation s’égara dans les rêveries de Valentin et de Marcion. Il avait su s’échapper des liens de la philosophie profane, et finit en sectaire. Il n’osa cependant enseigner ses systèmes d’erreur si près de la chaire de Pierre, et partit pour l’Orient, où il alla fonder en toute liberté l’hérésie vulgaire des Encratites qui lui survécut peu.
Une secte plus vivace qui s’éleva pareillement sous le pontificat de Soter, fut l’hérésie de Montan. Les allures de cette école étaient différentes de celles qu’affectaient les diverses familles du gnosticisme. Montan mettait en avant la réforme morale comme but de son nouveau système, et il tendait à élever la pratique du christianisme à une rigueur sous laquelle disparaissait la limite qui sépare les préceptes des conseils. Né en Phrygie, cet hérésiarque, peu après son baptême, se jeta dans des aberrations qui rappelaient celles auxquelles les hommes de son pays s’étaient trop souvent montrés sujets. Il se fit appeler le Paraclet, et se mit tout d’abord à prophétiser. Deux femmes de la même contrée. Maximille et Priscille, s’attachèrent il lui, et annoncèrent la prétention au sacerdoce et à l’épiscopat, dont elles enseignaient que leur sexe devait jouir désormais. Le thème continuel des improvisations de ces voyants et de ces voyantes était l’établissement d’un rigorisme qui ne craignait pasde démentir jusqu’à l’Évangile lui-même. Pas de rémission pour les péchés commis après le baptême, interdiction du mariage, du service militaire, et même de la fuite en temps de persécution : nous nous bornons à ces traits. Il ne paraît pas cependant que Montan ait osé venir en personne répandre ces nouveaux dogmes jusque dans Rome, comme l’avaient fait Valentin et Marcion; mais ses émissaires y pénétrèrent bientôt.
Soter acheva sa carrière en 171, dans la neuvième année de son pontificat. Il fut enseveli près de saint Pierre dans la crypte Vaticanc, et eut pour successeur Éleuthère, né à Nicopolis, d’un père nommé Abundius. Nous apprenons d’un passage de l’historien Hégésippe, cité par Eusèbe,
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qu'il avait cté archidiacre de l’Église romaine sous Anicet. II occupa quinze années la chaire apostolique, et vit la fin de la persécution de Marc- Aurèle.
On ne saurait raconter la vie des pontifes romains, si abrégé qu’en soit le récit, sans être amené sans cesse à descendre aux catacombes, et l'on peut dire que tous les chemins y conduisent. Le personnage profane dont nous allons parler, était loin de se douter que le site des grands travaux qu’il exécutait sur la voie Appienne deviendrait célèbre dans les fastes de
l’Église chrétienne & Rome, comme l’un des théâtres des plus belles victoires qu’elle y ait remportées. Hérode Atticus, rhéteur athénien, avait été, comme tant d'autres, au nombre des précepteurs de Marc-Aurèlc et de Lucius Vérus (fig. i3o). Cette impériale éducation, aussi bien que son immense fortune, l’avaient fait monter, en l’an 143, aux honneurs du consulat. Ayant perdu, en 161, sa femme Annia Attilia Régi lia, qui était de la famille Julia, et pour laquelle il professait un grand attachement, il résolut d’en éterniser la mémoire, en élevant, près de la voie Appienne, tout un ensemble de monuments qui devaient donner naissance à un nouveau pagus. La villa qu’il se construisit était située sur la gauche dans les terres qu’Annia Régilla avait apportées en dot à Hérode Atticus. On la trouvait au-delà de la plaine que
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jonchent aujourd’hui les débris du cirque de Maxence, et que domine, du même côté de la voie, le tombeau de Cæcilia Métella.
Au troisième mille, à l’endroit où la colline s’élève vers les monts Albains, sur les lieux qu’on nomme de nos jours la Caffareüa, et où le voyageur visite le nymphée qui a usurpé le nom d’Égérie, l'opulent Athénien construisit non-seulement le tombeau de son épouse, mais des portiques et des temples avec l’accompagnement d’un bois sacré. Un champ sépulcral dédié à Minerve et à Némésis était destiné à recevoir d’autres tombeaux. Annia Régilla avait professé un culte fervent envers les deux Cérès, l’ancienne et la nouvelle; ces déesses eurent là aussi leur temple, et c’est après avoir dédié tous les joyaux qu’elle aimait aux divinités Eleusines, Cérès et Proserpine, dans leurs sanctuaires les plus vénérés, qu’Hérode Atticus s’occupa de consacrer à sa mémoire les splendides monuments dont nous parlons. Il donna à cet ensemble le nom de Triopius , toujours en l’honneur de Cérès, dont un sanctuaire à Argos portait ce nom. (Visconti. lscri~ioni Grcclie Triopie.) Autour des constations que nous venons d’énumérer, le pagus ne tarda pas à se former. On y rencontrait d’abord un temple dédié à Jupiter, près duquel était une place où les chrétiens furent exécutés en si grand nombre, qu’on l’appela Locus trucidatorum. Le pagus Triopius n’en portait pas moins le nom à' Hospitalier, comme on le lit sur l’une des belles inscriptions en marbre pentélique qui en ont été apportées et se conservent au Musée du Louvre.
Étalant ainsi ses splendeurs au soleil, le pagus Triopius confinait au cimetière de Prétextât où la touchante mémoire du jeune martyr Januarius nous a fait descendre tout à l’heure. Félicité et scs sept fils avaient souffert le martyre l’année qui suivit la mort d’Annia Régilla ; mais la dédicace du pagus Triopius fut différée jusqu’en iyü. Dans l’intervalle, le cimetière de Prétextât déjà ouvert sous Hadrien, et qui du même côté de la voie dirigeait ses rameaux vers le Nord, s’était accru encore, et, lorsqu’il eut pris tous ses développements au siècle suivant, il venait terminer ses galeries aux abords même du pagus. Une coïncidence remarquable avait réuni sur un même rayon les principaux monuments de Rome souterraine. Les cryptes de Lucine, l’immense cimetière de Domitillc, et celui de Prétextât, déjà devenus sacrés par les mémoires des martyrs qu’ils avaient reçus, s’enrichissaient
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chaque jour de nouveaux trophées, et ouvraient leurs galeries à d’innombrables sépultures. Sur le sol, des deux côtés de la voie, les familles chrétiennes sous la propriété desquelles s’ouvraient des hypogées qui devenaient bientôt des cimetières, avaient leurs villce plus ou moins étendues, qui protégeaient les travaux d’excavation, et garantissaient les galeries de toute incursion profane. Il est naturel de penser que le pagus Triopius, situé dans de tels parages, dut posséder dès l’origine une population chrétienne, zélée et empressée de témoigner sa foi sur ces lieux illustrés chaque jour par tous les dévouements. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que l’Église romaine ait entretenu, au sein de cette vaste région, un dignitaire ecclésiastique chargé à la fois de veiller sur cette immense nécropole des martyrs, et de satisfaire aux besoins spirituels des chrétiens. On lit dans les Actes du pape saint Alexandre, qui, sans être absolument historiques dans tous leurs détails, n’en renferment pas moins des particularités que la science ne saurait dédaigner, que le pape saint Sixte I" établit un évêque sur la voie Nomcntane, à sept milles de Rome, au tombeau du même saint Alexandre, afin que lui et les autres martyrs, qui reposaient en ce lieu, fussent honorés par l’oblation du sacrifice chrétien.
Un évêque nommé Urbain remplit un rôle principal dans les Actes de sainte Cécile. Son existence y paraît liée à cette région de la voie Appicnne que nous explorons en ce moment. Les Actes le montrent en rapport le plus intime avec Cécile. Il est constant que les Cæcilii avaient une propriété sur la voie Appienne, en face du cimetière de Prétextât; des relations devaient naturellement s'ensuivre entre eux et le représentant d’Éleuthère. On voit aussi par les Actes que, dans les moments où sévissait la persécution, des moyens étaient établis et connus des Cæcilii pour communiquer avec Urbain sur la voie Appienne. On ne doit pas oublier non plus que la sépulture d’Urbain, après son martyre, eut lieu au cimetière de Prétextât, et que l’unique temple du pagus Triopius qui soit demeuré debout, transformé en église, porte de temps immémorial le vocable du saint évêque.
Dès le siècle dernier, le savant jésuite Lesley, dans les notes de son édition du missel mozarabe dédiée à Benoît XIV, ne fait aucune difficulté de reconnaître dans l’Urbain des Actes de sainte Cécile un évêque dont la résidence aurait été, sous Marc-Aurèle, un pagus de la voie Appienne.
Le P. du Sollier, dans son commentaire du martyrologe d’Usuard, et le docte Mazzochi, dans son précieux travail sur le calendrier napolitain, avaient déjà pressenti l'incompatibilité du récit des Actes de sainte Cécile avec les événements du pontificat de saint Urbain I", sous Alexandre Sévère. Nous avions exposé leur sentiment dans la deuxième édition de notre Histoire de sainte Cécile, sans cependant abandonner l’opinion vulgaire. L’évidence des faits nous a contraint depuis à changer d’avis; mais nous ne nous étions pas permis de mépriser l’autorité de ces savants hommes; bien moins encore, nous serions-nous scandalisé à propos d’une pure question de chronologie, qui ne tient ni de près ni de loin à la révélation.
On ne doit pas s'étonner qu’Lleuthère apparaisse ainsi accompagné d’un vicaire revêtu du caractère épiscopal, quand on se rappelle que saint Pierre lui-même avait ordonné évêques Linus, Clétus et Clément. Le savant Bianchini a prouvé assez clairement que plusieurs des papes que nous avons vus se succéder, avaient d’abord servi en qualité de vicaires de leur prédécesseur. Avant lui, le P. Papebrock, dans ses travaux sur la chronologie papale, avait proposé ce système, et plus d’une fois il l’a justifié par des arguments très-plausibles. La liberté avec laquelle Urbain agit dans Rome d’après le récit des Actes, dénote en lui trop expressément la qualité de représentant du pontife, pour qu’il soit possible de douter qu’il ait joui de toute la confiance d’Éleuthère. Les Actes de saint Urbain lui-même nous apprennent qu’il était d’un âge avancé, et que déjà à deux reprises il avait confessé la foi. On voit par ceux de sainte Cécile que la notoriété de ce saint personnage était assez grande, pour que les païens fussent conduits à voir en lui le chef du christianisme dans Rome.
Nous venons de rappeler les propriétés que les Qscilii possédaient sur la droite de la voie Appicnne. Dans les années où nous sommes arrivé, la piété de certains membres de cette famille y avait fait entreprendre un nouvel hypogée chrétien appelé aux plus hautes destinées. Peut-être l’initiative de ce travail vint-elle de Cécile elle-même; dans tous les cas, c’est là qu’elle devait reposer bientôt, et attirer autour d’elle toutes les grandeurs de l’Église romaine. La voie Appio-Ardéatine , qui a disparu sous les terrains de la vigne Amendola, isolait ce nouveau cimetière de celui de Lucine; plus tard.
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ils furent mis en communication au moyen de galeries creusées sous la voie. Jusque-lâ, les Cæcilii chrétiens avaient eu leurs sépultures dans les cryptes de Lucine, et nous verrons une partie de la famille demeurer fidèle à cette tradition. Nous allons avoir à suivre les développements du nouveau cimetière, qui débuta, selon l'usage, par une salle sépulcrale destinée aux membres de la famille qui le faisait construire. Ainsi se préparait sans bruit celui des cimetières de Rome souterraine , qui devait approcher le plus de Ta gloire dont le cimetière des Cornelii était en possession dès l’an 67; ainsi le christianisme, objet de répulsion pour les uns et d’un héroïque dévouement pour d'autres, poursuivait de toutes parts l’occupation du sol romain. Quant à la personne des chrétiens, les exécutions à mort allaient leur train, à la volonté des dénonciateurs; la liberté et la vie n’étaient plus assurées; mais on circulait, on entretenait ses relations jusqu’à ce que l’on fut appelé au prétoire. L’autorité avait des moyens d’arrêter une cause trop compromettante, et aussi d’accélérer l’issue fatale d’un procès, auquel souvent il arrivait qu’elle n’était pas étrangère.
C’est au milieu de cette situation qu’en l’année 1 74 Marc-Aurèle passa le Danube à la tète de ses troupes, dans une expédition contre les barbares qui ravageaient la frontière de l’Empire. Les légions romaines firent reculer les Marcomans; mais quand l’empereur se fut avancé dans le pays des Quades, son armée se trouva enveloppée par ces barbares, dont le nombre était de beaucoup supérieur à celui des Romains. Un soleil ardent faisait ressentir aux soldats une soif dévorante, la lutte était devenue impossible pour l’armée romaine, et un désastre était à craindre. En ce moment redoutable pour l’Empire, Dieu tenta par un dernier effort d’enlever Marc-Aurèle à son orgueil et à ses préjugés, en accordant aux prières des chrétiens un miracle qui sauva l’armée et l’empereur. Celui-ci avait eu recours inutilement aux incantations de ses magiciens, lorsque la douzième légion appelée la Fulminante , formée tout entière de chrétiens et recrutée dans le district de Mélitènc en Cappadoce, sortit du camp, et, fléchissant le genou, implora le secours du vrai Dieu. Les barbares furent dans la stupeur à la vue de ces six mille hommes priant immobiles, les bras étendus; mais ils furent bien autrement surpris, lorsqu'un épais nuage se forma tout à coup au-dessus des deux armées, versant les flots d’une pluie rafraîchissante sur les
Romains et éclatant en grêle et en foudre sur eux-mêmes. La déroute des Quades fut promptement décidée ; ils se ruaient sous l'incendie céleste, et, loin de poursuivre désormais les Romains, ils se jetaient dans leurs lignes, désespérés et implorant la clémence de Marc-Aurèle.
Tout l'Empire demeura persuadé qu’un secours surnaturel était descendu sur l'armée romaine. Les auteurs païens. Dion Cassius, Lampridius, Capitolinus, Thémistius, Claudien, s’accordent sur le fait en lui-même avec les écrivains de l’antiquité chrétienne. 11 est hors de doute que l’intervention pieuse de la légion de Mélitène fut non-seulement connue, mais consentie par Marc-Aurèle, qui avait recours en même temps à ses dieux. Dans une lettre au sénat que rappellent aux païens Apollinaire et Tertullien, auteurs contemporains, et qui n’a rien de commun avec la pièce apocryphe qui a été fabriquée à ce sujet, Marc-Aurèle mentionnait la prière des chrétiens entre les secours à l’aide desquels un tel bienfait avait été obtenu du ciel. Quant aux auteurs païens, ils cherchent à en rendre compte, en invoquant, les uns les ressources de la magic, les autres la piété de l’empereur.
11 est indubitable, par le témoignage de Tcrtullien dans son Apologétique, que Marc-Aurèle crut devoir, à cette occasion, faire quelque chose en faveur des chrétiens. 11 se garda bien, à la vérité, d’abolir la pénalité décernée contre eux par les lois de l'Empire, mais il renouvela et aggrava même les ordonnances d’Antonin, qui punissaient de mort leurs dénonciateurs. L’avenir de la persécution demeurait toujours réservé, et on avait l’air de faire quelque chose pour une partie nombreuse de la population. Comme les chrétiens ne se défendaient pas, on serait toujours à même de tourner contre eux l’un des tranchants de ce glaive qui en avait deux. En attendant, l'Église profitait de la demi-liberté qui lui était laissée. C’est beaucoup pour elle de n’avoir à redouter que la persécution de fait, et elle en profitait pour étendre indéfiniment ses conquêtes. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, d’après le témoignage des anciens, malgré tant de violences et un si grand nombre de martyrs dans tout l’Empire, l’époque des Antonins vit, plus que toute autre, la propagation du christianisme. Trajan, Hadrien et Marc-Aurèle lui-même furent loin de tenter contre les chrétiens tout ce qu’ils auraient pu, et l’on sait combien le zèle de la foi a toujours
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été empresse de profiter des moindres libertés pour répandre jour et nuit la parole divine.
On entend dire quelquefois, aujourd’hui encore, que le christianisme ne fut pas propagé dans les Gaules avant le milieu du troisième siècle. Les soutenants de cette opinion, qu’a vue naître le dix-septième siècle, devraient enfin s'apercevoir qu'ils montrent trop gratuitement la légèreté de leur savoir. Est-il possible d’ignorer que saint Irénée, Tertullien et Origène, s'accordent à nommer la Gaule parmi les contrées où florissait déjà l’Evangile? Qu’il nous soit permis d’ajouter à ces trois grands témoins Lactance, qui n’a point été cité dans la controverse, et qui, en ruinant de fond en comble le système, a l’avantage de confirmer directement ce que nous venons de dire. On pourra y prendre une idée de l’extension du christianisme sous les Antonins, et par là même du progrès qu’il dut faire alors dans la Gaule si voisine de Rome. « Après l'acte du sénat qui cassa toutes les sentences du tyran Domitien, dit cet auteur, l’Église reprit non-seulement son état antérieur (celui qu’elle avait eu sous les Klaviens); mais elle brilla et fleurit toujours davantage. A l'époque qui suivit, durant laquelle plusieurs princes ornés de bonnes qualités tinrent le gouvernail de l’Empire romain, elle se trouva garantie des assauts de scs ennemis, et put étendre ses bras tant à l'Orient qu’à l'Occident. Il n’y eut plus un coin de terre, si éloigné qu’il fût, où le culte de Dieu ne pénétrât; il n’y eut plus une nation, si féroce qu'elle fût, qui n’eût accepté la vraie religion, et adouci scs mœurs au moyen des œuvres saintes. » (De mortibus pcrsec., cap. m.) Lactance flatte un peu trop ici les Antonins, réservant sa sévérité pour Décius qu’il appelle Y exécrable animal , et pour ceux qui le suivirent; mais le passage n’en est pas moins précieux, comme témoignage de la rapide propagation de la foi chrétienne à cette époque dans l’Empire, et ceux qui prétendraient excepter les Gaules auraient besoin d’y réfléchir encore. Il n’est pas de notre sujet de nous étendre davantage sur ce point.
Marc-Aurèle, en quittant la Germanie, ne devait pas être rassuré sur l’avenir de l’Empire. On pouvait refouler pour un temps les barbares sur la rive gauche du Danube ; mais il y avait tout lieu de craindre qu’un jour ou l’autre, leur marche ne s’arrêtât plus. L'Orient était-il plus fidèle à Rome? La révolte de Cassius fit voir le contraire. La Syrie et l'Égypte se
donnèrent à ce soldat de fortune, et la nouvelle en vint chercher Marc- Aurèle jusqu'au fond de la Pannonie. Cassius, il est vrai, succomba sous le glaive d'un centurion, et l’Orient resta assujetti au joug de Rome. Quant à Marc-Aurèle, délivré encore une fois du péril, il sentit qu’il devait se montrer à Antioche et à Alexandrie, et partit pour l'Orient. Il s’était donné les airs d'un chrétien par la clémence dont il avait usé envers la mère, le gendre et les enfants de Cassius, comme s’il eût voulu montrer que la philosophie pouvait élever l’homme aussi haut que l’Évangile. Les applaudissements et les acclamations ne lui manquèrent pas. Il dit à ce sujet : « Je n’ai pas assez mal vécu, ni assez mal servi les dieux, pour que Cassius eût jamais pu être vainqueur. » Un chrétien eût dit simplement : « J’ai fait ce que je devais faire. » (Luc.xvn.) 11 y a ici toute la différence qui sépare deux doctrines, l’une fondée sur la glorification de Dieu et l'autre sur l’exaltation de l’homme.
Le philosophe couronné, traversant la Grèce, ne manqua pas l’occasion de se faire initier au sanctuaire de la Minerve d’Athènes et aux mystères de Cérès à Éleusis. Son spiritualisme, nous l’avons dit, ne le garantissait pas de la superstition, et c’est une des raisons pour lesquelles le christianisme, qui ne pactise pas avec la superstition, était particulièrement odieux à l’école stoïcienne, qui avait toujours soin de ménager ce mauvais côté de l'homme. Mais on ne tarda pas à voir jusqu’où allait chez le plus sage des Césars le mépris de la nature humaine, sous le voile d’un culte religieux. Faustine avait suivi son mari en Orient. Elle mourut inopinément au pied du mont Taurus, laissant peser sur elle le soupçon d’une complicité avec Cassius, dont elle eût espéré le titre d’Auguste pour prix de sa main. Les honneurs de l’apothéose n’en attendaient pas moins la nouvelle Messaline. Marc-Aurèle les sollicita du sénat, en présence duquel il prononça l’éloge de cette femme décriée : le sénat s’empressa d’accorder la demande. Cette ignoble faiblesse du mari excita plus tard les railleries de J ulien l’Apostat, cet autre philosophe couronné. Rome compta donc une divinité de plus, et le sénat vota un autel à Faustine, ordonnant que désormais toute Romaine nouvellement mariée y viendrait offrir un sacrifice, accompagnée de son époux.
Tel était l'appui que donnait aux mœurs publiques le sage tant vanté
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qui trouvait le christianisme trop dangereux pour lever l’arrêt de mort porté par Néron contre ses adhérents. Dans les rues de Rome, un chrétien conduit au martyre en vertu des lois maintenues par Alarc-Aurèle, pouvait tous les jours rencontrer la pompe nuptiale de deux jeunes époux se rendant à l'autel de Faustine, pour brûler l'encens aux pieds de sa statue d’argent, en vertu d'un sénatus-consulte rendu sur la demande du meme César.
Que pouvait attendre l’Eglise sous un tel régime, sinon la persécution, moins franche, mais tout aussi haineuse que celle qu'elle eut à subir de la part des empereurs qui lui furent le plus hostiles? Après l’événement de la légion Fulminante, une sorte de pudeur politique assura aux chrétiens quelque répit, mais cette paix ne devait pas être de longue durée. Au fond, une rivalité d’école travaillait le philosophe couronné. Par un heureux plagiat, il avait su, comme plusieurs de ses prédécesseurs, emprunter au christianisme, qui s’infiltrait bon gré mal gré, certains principes plus conformes à l’humanité, et s’en servir pour modifier la législation de l’Empire; mais le stoïcien , avec son orgueilleuse théorie du suicide, jalousait, on l’a vu, la mort humble et courageuse du martyr. Il eût voulu extirper de la terre cette race d’hommes, dont la philosophie supérieure voyait chaque jour s’accroître le nombre de ses partisans, tandis que les disciples du Portique ne devaient jamais arriver à la popularité. Invoquer la raison d’État contre les chrétiens aurait été intempestif. On venait de constater que dans la vaste conspiration de Cassius, qui avait failli embraser tout l’Orient, pas un seul d’entre eux ne s’était trouvé compromis. (Tertull., Apol., xxxv.) L’abstention des chrétiens dans une telle crise avait été pour l’Empire un service plus grand que le miracle de la légion Fulminante. Restait donc une seule ressource : celle de ne pas trop contrarier les instincts haineux dont une partie de la population de l’Empire était animée envers les chrétiens. Les calomnies les plus atroces, les fables les plus ridicules, circulaient de toutes parts sans obstacle, et l’émeute n'était pas moins à craindre que les dénonciateurs. Les récits contemporains les plus authentiques ne nous laissent aucun doute à ce sujet. Un trait direct que nous sommes à même de vérifier, constate aujourd’hui encore le mépris brutal des païens pour les fidèles, et cela jusque dans le palais de César.
On a découvert, en ces dernières années, une caricature grossièrement
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tracée sur le mur d'une salle basse dans les ruines du Palatin. Le local était occupé, vers les temps que nous racontons, par un poste de gardes impériaux, et l’un d’eux s’est laissé aller à l’envie de ridiculiser quelque camarade chrétien. Il a représenté un personnage à tête d’âne attaché à une croix. A côté est une figure de magot témoignant sa vénération pour le personnage crucifié. Comme explication , on lit ce graphit grec peu élégant
de forme et peu correct: AAEZAMENOC CEBETE SEON ; « Alexamènc adore son Dieu. » On sait par Tertullien que les païens accusaient les fidèles d’adorer l’âne (fig. i3t). Minucius Félix en parle aussi dans son Octavius. Cette absurdité se rencontre déjà dans Tacite qui, prenant la chose de plus haut, étend l’accusation à la nation juive tout entière. Il arrivait dès lors ce qui arrive encore aujourd'hui, où l’on trouve des gens qui imputent à la croyance catholique des excentricités qui n’ont aucun fondement dans son symbole. Il ne tiendrait qu'à eux de s’assurer de la chose ; mais on peut être sûr qu’ils ne le feront pas.
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Plus récemment une nouvelle découverte est venue compléter la première. A quelque distance, gravé aussi sur l’enduit, est apparu cet autre graphite :
Fig. i3a. — Signature d'Aleumène, au Palatin*
Cet Alexamène, confessant ainsi sa foi, a-t-il voulu répliquer à l’outrage que l’on faisait à son Dieu ? ou la déclaration de sa foi a-t-elle provoqué l’insulte ? il est difficile de le dire; mais ces insultes personnelles n’étaient rien auprès du déchaînement dont les chrétiens étaient l’objet de la part du peuple superstitieux (fig. 1 32). Les calomnies odieuses et absurdes auxquelles les crimes des Carpocratiens avaient donné occasion, trouvaient toujours la même créance, et l’on ne peut qu’être étonné du sérieux avec lequel les divers apologistes, dans leurs mémoires aux empereurs, sont obligés de discuter de si absurdes accusations. Au Palatin, on savait parfaitement à quoi s’en tenir sur ces fables. La haute moralité des chrétiens n’y faisait pas doute, et c’était même la principale raison d’une rivalité qui devait toujours être fatale au plus faible.
On était encore, il est vrai, au lendemain des mesures indulgentes prises à la suite de l’événement merveilleux qui avait signalé la campagne contre les Quades et les Marcomans; mais si les dénonciations contre les chrétiens arrivaient par trop nombreuses, il était à prévoir que les magistrats, occupés & sévir contre les dénoncés, n’auraient bientôt plus assez de loisir pour faire le procès des dénonciateurs. D’ailleurs, l’émeute dispensait de toute formalité, et l’on savait bien qu’elle était toujours au moment d’éclater contre les chrétiens dans toutes les villes de l’Empire. Marc-Aurèle ne pouvait-il pas donner en preuve de ses sentiments pleins d’humanité l’impopularité qu’il n’avait pas craint d’encourir, lorsque, empruntant, sans le dire, l’idée chrétienne, il s’était permis de marchander le sang des gladiateurs dans l’amphithéâtre, au point d’irriter le peuple qui voyait en lui un ennemi de ses
plaisirs? Était-ce donc sa faute, si les barrières qu’il avait posées sur la fin de son règne pour protéger les chrétiens, et derrière lesquelles ceux-ci se multipliaient de plus en plus, étaient parfois renversées par le peuple au nom de la religion de l’Empire? Ajoutons que des encouragements et des excitations à la rigueur pouvaient bien aussi lui venir de son entourage. N'avait-il pas près de lui une tourbe de sophistes, de littérateurs, de jurisconsultes, tous stoïciens à la manière du maître, et ennemis jurés des chrétiens? Junius Rusticus, le meurtrier de saint Justin, n’avait-il pas été entre tous le favori et le conseil ordinaire de l’empereur, qui alla jusqu'à solliciter du sénat une statue en son honneur? Un trait du caractère de Marc-Aurèle qui vient à
notre sujet, est ce mot que lui attribue son historien Capitolinus : « Il vaut mieux, aurait-il dit, que je me conduise d’après le conseil de tels et tels amis, que de contraindre tels et tels amis à suivre la volonté de moi seul. » En 176, dès son retour de l'Orient, il associa à l’empire son fils Commode, âgé de quinze ans (fig. 1 331. Ce jeune prince, digne fils de Faustine, n’avait aucune des qualités de son père, dont la philosophie n’était pas descendue jusqu’à lui. C'en était fait de la dynastie des Antonins; l’impuissance du stoïcisme se déclarait, et l’Empire asiatique allait commencer bientôt. A cette même époque, d’affreuses calamités éclataient dans plusieurs provinces; Éphèse et Smyrne s'affaissaient dans des tremblements de terre, et de toutes parts le peuple surexcité par les prêtres des idoles accusait les chrétiens d’être les auteurs de tant de maux. Entre les villes où des soulèvements populaires eurent lieu, il faut compter celle de Lyon dans les Gaules. L’Église y était très-florissante, et la réaction qui s’éleva contre
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elle en l’année 177, va nous éclairer sur la manière dont Marc-Aurèle entendait les adoucissements qu'il avait apportés au sort des chrétiens.
De nombreuses arrestations avaient eu lieu. Au nombre des accusés se trouvait le saint évêque Pothin, vieillard nonagénaire qui mourut en prison, après avoir confessé la foi. On employa les plus affreuses tortures pour abattre le courage des confesseurs, parmi lesquels on remarquait Sanctus, diacre de l’Église de Vienne, avec des laïques, tels que Maturus, Attale, et une jeune esclave nommée Blandine. Avant de prononcer la peine capitale contre les accusés que les tourments n’avaient pu vaincre, le préfet de la cité crut devoir écrire à César pour en recevoir une direction. La réponse ne se fit pas attendre. Elle portait que « ceux qui s’avoueraient chrétiens devaient être frappés du glaive, et ceux qui le nieraient, renvoyés sans aucun mal. » ( Acta Mart. Lugd.) D’autres rescrits dans les mêmes termes furent expédiés aux diverses provinces, en réponse aux consultations des magistrats, et nous verrons bientôt que la minute officielle avait force de loi dans Rome même. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner en voyant les apologies chrétiennes se multiplier autour de cette année 177, manifestant avec évidence la reprise demi-avouée de la persécution. Ces apologies eurent pour auteurs, Apollinaire, évêque d’Hiérapolis, Miltiade qui donna à son plaidoyer ce titre significatif sous Marc-Aurèle : « Pour la Philosophie chrétienne; » enfin Athénagore dont nous avons encore la remarquable Défense pour les chrétiens.
Cependant la sécurité de l’Empire était loin d’être complète du côté des barbares, et Marc-Aurèle se vit bientôt réduit à marcher vers le Danube, pour s’opposer à ces mêmes peuples, qu’il combattait depuis l’année 169, et qu’il avait vaincus avec le secours du ciel. Avant de marquer son départ pour cette nouvelle campagne, il est temps de revenir à notre héroïne, dont le rôle si important commence à se dessiner. L’âge nubile est arrivé pour elle, et la société romaine est â même de reconnaître dans la fille des Mctelli une jeune patricienne dont le joug du Christ a adouci la fierté, sans lui rien enlever de cette énergie et de cette décision qui ont signalé si longtemps dans ceux de sa race les vainqueurs du monde. Le mépris de la vie, l’indépendance â l’égard de tout ce qui passe, la laissent tout entière au service de ses frères, dont elle n’a en vue que les destinées immortelles.
Quelque chose indique en elle, non la néophyte récemment initiée, mais le rejeton vigoureux d’une famille dont plusieurs générations ont déjà produit des disciples au Christ. A l’aisance de sa parole, à la fermeté de sa démarche, on reconnaît en elle la femme forte que les grandeurs mondaines ont laissée intacte, qui a mesuré, dès ses premières années, les conséquences de son baptême, et qui puise dans son ardent désir du martyre un dégagement et une liberté, capables non-seulement d’étonner, mais de subjuguer ceux qui en feront l’épreuve. Rome avait eu peu d’années auparavant sous les yeux le spectacle de la noble matrone Félicité, ce type de la veuve chrétienne, décrite par saint Paul (I Tint., v), ne soupirant qu’apres les biens célestes, à travers toutes les immolations; l'heure était venue où elle allait contempler la jeune femme victorieuse de toutes les séductions de l’âge, du rang et de la fortune, enivrée de l’amour du crucifié, ardente au salut de ses frères, et bravant le paganisme de cette antique cité dont elle n’avait hérité que l’indomptable courage.
Initiée par l’Esprit-Saint à toutes les vertus qui font la chrétienne accomplie, Cécile développait de jour en jour ce caractère de force et de générosité, qui se révèle dans les moments de crise que l’Église doit avoir à traverser. Les aspirations de cette âme virile ne pouvaient s’arrêter à la lettre du précepte ; la perfection du conseil sollicitait son courage. De bonne heure elle avait compris les enseignements du christianisme sur l'excellence de la virginité. Elle savait qu’il était écrit : « La vierge est sainte dans le corps et dans l’esprit. En elle il n’y a pas partage. » (I Cor. vu.) Les fastes de l’Église romaine lui redisaient les beaux noms de Pétronilla, de Domitilla, de Pudentiennc et de Praxède, et une invincible émulation avait tout d’abord enflammé son cœur. En même temps l’Époux céleste daignait l’attirer à lui; car sa main pouvait seule prétendre à cueillir cette fleur qui s’élevait si fraîche et si suave du sein des épines de la gentilité. Il inspira donc à la fille des Cæcilii un amour digne de celui dont il l’avait aimée sur la croix. La vierge répondit aux avances d’un Dieu, et jura dans son cœur que jamais elle n’appartiendrait à un homme. Celui qui l’avait invitée aux noces du ciel, accepta ses serments et attendit dans son éternité le moment où il s’unirait à elle.
C’est par de tels dévouements qui, comme nous l’avons vu, étaient
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nombreux, que le christianisme avançait l’affranchissement de la nature humaine courbée sous le joug de la première faute. L’état d’esclavage dans lequel était retenue la femme, arrêtait l'essor de la famille; mais la dignité personnelle de la femme elle-même ne pouvait se révéler que par la virginité à l’état permanent et sacré. Le paganisme en avait eu quelque conscience, et il avait tenté quelques essais; mais pour cette réhabilitation du sexe féminin, il fallait au monde le type sublime de Marie, de cette reine mystérieuse qu’a chantée David, son aïeul, et dont il dit que « des « vierges seront amenées après elle, et Introduites avec elle dans le temple « du roi » ( Ps . xliv). L’émancipation du joug des sens pour rechercher un amour supérieur, arracha tout d’un coup la femme â la servitude, et la gloire que conquérait la vierge rejaillit sur son sexe tout entier, qui en fut ennobli jusqu'au sein même de la vie conjugale.
La vérité que nous énonçons ici a été reconnue par un des hommes de notre temps les plus hostiles à l’Église. Nous citerons ici ses propres paroles, priant le lecteur de ne se pas choquer du style voltairien, en considération du fond, k La pudeur, cette mère de l'amour, dit-il, est un des fruits du christianisme. Les louanges exagérées de l’état de virginité furent une des folies des premiers pamphlétaires chrétiens; ils sentaient bien que ce qui fait la force d’un amour ou d’un culte, ce sont les sacrifices qu’il impose. Mais par l’effet de leurs discours, une vierge chrétienne eut un genre de vie indépendant et libre; elle put traiter de pair avec l’homme qui la sollicitait au mariage, et l’émancipation des femmes fut accomplie. » (Ds Stendhal, Promenades dans Rome, tome IL)
L’Église ne tarda pas à embellir et à sanctifier par des rites touchants et mystérieux, et surtout par l’imposition solennelle du voile, cette consécration des vierges à l’unique amour du Fils de Dieu; mais pour la plupart d’entre elles, principalement aux deux premiers siècles, leur dévouement à l’Époux céleste s’accomplissait dans le secret de leur âme. Il en fut ainsi pour Cécile, et scs parents, parmi lesquels se trouvaient des chrétiens, n’eurent pas connaissance de l'acte suprême qu’elle avait accompli. Les motifs qu’eut la vierge de couvrir ainsi du mystère le mobile de sa vie tout entière, se devinent aisément; mais dès lors elle dut s’attendre à voir disputer au Christ le trésor qu’elle lui avait confié. Quel défenseur trouvera-t-elle dans les luttes qu’elle
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aura à subir, la jeune fille dont l’âme habite au ciel, et dont les pieds foulent encore la terre ? L’Époux divin qu’elle a choisi a donné ordre à l’ange qui veille à sa garde de se manifester à elle. Cet esprit céleste l’a assurée pour toujours de sa protection ; il l'aidera à vaincre le monde et ses attraits. Elle sait même que ce gardien fidèle qui veille à ses côtés, frapperait de son bras vengeur le téméraire qui oserait manquer au respect dû au Christ dans son épouse.
Elevée au-dessus des préoccupations terrestres, Cécile, nous disent ses Actes, vivait au fond de son cœur'dans la compagnie de son Époux divin, et ses entretiens avec lui ne cessaient ni le jour, ni la nuit. Ravie par le charme de sa parole intérieure, elle le retrouvait encore dans la lecture des saintes Écritures, et le livre des Évangiles, caché sous ses vêtements, reposait continuellement sur sa poitrine. Cécile recevait de ce contact sacré une force qui l'élevait au-dessus de la faible nature, et la vertu des paroles qui sont « esprit et vie » [Jouas., vi) se communiquait toujours plus intimement à elle.
Mais le charme de la contemplation n’enlevait point la vierge à la pensée du salut des autres. Le règne du Christ, qui faisait chaque jour de nouveaux progrès, ne s'étendait pas assez vite encore au gré de scs désirs. Elle eût voulu voir accourir au baptême tous ceux que le Rédempteur universel avait rachetés de son sang. L’esprit de conquête qui avait rendu sa race si illustre dans les annales de Rome revivait en elle; mais, à l’exemple des apôtres, c’était les âmes qu’elle brûlait de conquérir. Sa parole éloquente et vive pénétrait comme un glaive dans les cœurs, et les ministres de l’Église se promettaient en elle un auxiliaire puissant dans les labeurs de leur zèle. Urbain qui la chérissait d'une tendresse paternelle assistait avec admiration aux débuts de cette carrière d’apôtre; mais le ciel ne lui avait pas révélé encore l’insigne gloire à laquelle Cécile serait bientôt appelée, ni l’éclat que sa victoire devait jeter sur l’Église romaine. Pour lui-même, il vivait dans l’attente continuelle du dernier combat; mais il ignorait que le martyre de la jeune vierge serait le prélude de son propre sacrifice.
Le rang qu’occupaient dans Rome les Cæcilii mettait notre héroïne en rapport avec la plus brillante société de celte grande ville. Fidèle au précepte de l’apôtre qui ordonne aux chrétiens d’user de ce monde comme n’en usant
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pas (I Cor., vu), son extérieur était celui d’une patricienne arrivée à l’âge nubile, supérieure aux vanités de la parure, mais assujettie aux convenances de son rang et aux volontés de la famille. Scs Actes nous apprennent qu’avant même son mariage elle portait une robe brodée d’or. Ornée des grâces de la nature, faible image de la beauté de son âme, elle semblait mûre pour un hymen terrestre. Ses parents, fiers d’une telle fille, aspiraient à contracter par elle une alliance choisie , dont sa main serait l'heureux gage. La connaissance et la pratique du christianisme qui ne leur étaient pas étrangères n’avaient pas semblé à la jeune fille un motif suffisant pour leur révéler le mystérieux amour qui enchaînait son coeur. L’Épouse du Christ allait donc se voir contrainte d’accepter un fiancé parmi les hommes, et ce fiancé était un jeune païen. La loi romaine donnait tout pouvoir aux parents sur les enfants, lorsqu'il s'agissait du mariage. Cécile n'ayant pas jugé opportun de manifester aux siens l’obstacle secret que pouvait rencontrer leur dessein dans la condition qu’elle avait vouée, dirigée d’ailleurs par l'Esprit divin qui habitait en elle, s’en était remise à son Époux céleste pour toutes les suites de sa déférence à l’injonction impérative qu’elle avait reçue.
Les mariages entre chrétiens et païens étaient encore fréquents au deuxieme siècle, et, s’ils amenaient parfois des situations difficiles, souvent aussi ils étaient le moyen dont Dieu se servait pour gagner à la foi chrétienne la partie infidèle. Les païens, au reste, ne l’ignoraient pas, et l’on trouve dans Plutarque, cet auteur qui s’est fait une loi de ne jamais nommer le christianisme dans ses écrits, un passage qui exprime avec clarté le mécontentement qu’avaient causé plus d’une fois les conversions que ces mariages mélangés pouvaient entraîner après eux. « La femme, dit-il, ne doit pas avoir d’amis à elle, mais les amis de son mari doivent être les siens. Or, comme les dieux réclament le premier rang parmi les amis, la femme ne doit ni connaître ni honorer d’autres dieux que ceux de son mari. Il faut qu’elle ferme sa porte aux religions superflues et aux superstitions étrangères. Aucun des dieux n’a pour agréable un culte que la femme lui rendrait en cachette et furtivement, » ( Conjugialia prcecepta.)
La mauvaise humeur de Plutarque est ici patente; quant à la gêne qui devait résulter de la dissemblance de religion dans les ménages où l’un des époux était chrétien et l’autre païen, nous en trouvons chez Tertullien, con-
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temporain de Cécile, un tableau trop expressif pour qu’il nous soit possible de l’omettre. « Comment la femme, dit-il, pourra-t-elle être aux ordres de son mari? Assurément, elle sera dans l'impuissance de satisfaire à ses propres devoirs, ayant près d'elle un serviteur du diable, chargé par son maître de traverser les fidèles dans l’accomplissement de leurs obligations. La chrétienne doit-elle se rendre à une Station ? ce sera ce jour-là que le mari aura fixé pour aller aux bains. Se rencontre-t-il un jeûne prescrit ? c’est précisément le jour où le mari doit donner un festin. Le moment est-il venu de se rendre à quelque réunion? le soin de la famille n’a jamais été plus instant. Trouvera-t-on un mari païen qui laissera sa femme visiter librement les frères, pénétrer çà et là dans les plus pauvres demeures, qui tolérera qu’elle le quitte, pour se rendre à quelque convocation à une heure nocturne, qui ne concevra pas d’inquiétude, en la voyant passer hors de la maison la nuit entière de la Pâque? Quel mari laissera sans soupçon partir sa femme pour aller prendre part au festin du Seigneur, sur lequel les païens débitent tant d’infamies? Comment souffrira-t-il qu’elle se glisse dans les plus étroits cachots pour aller baiser les chaînes d’un martyr? »
Tertullien s'étend ensuite sur les œuvres de miséricorde que doit remplir une chrétienne, et pour lesquelles elle manquera totalement de liberté. Puis il ajoute, s'adressant à la femme elle-même : « Comment te sera-t-il possible de dérober à la vue d’un mari païen ces pratiques quotidiennes qui sont comme les perles de ta vie ? Plus tu chercheras à les cacher, plus tu les rendras suspectes. Lorsque tu feras le signe de la croix sur ton lit et même sur ta personne, lorsque tu souffleras pour expulser quelque influence immonde, lorsque tu te lèveras la nuit pour prier, ne lui semblera-t-il pas que tu te livres à quelque opération magique? Ton mari ignorera-t-il cet aliment que tu goûtes secrètement avant toute autre nourriture, ou ne sera-t-il pas tenté de le croire tel que la calomnie le prétend ? Il faudra donc que la servante de Dieu habite avec des lares qui lui sont étrangers, qu’elle soit témoin de tous les honneurs rendus aux démons, qu’elle ait le dégoût de respirer l’encens à toutes les fêtes du prince, au début de l’année, au commencement de chaque mois. Elle passera sous le seuil de sa porte garnie de lampes et de lauriers, comme un établissement de débauche; elle ira s'asseoir avec son mari dans des rassemblements de buveurs. Elle qui était accoutumée à servir les
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saints, sera quelquefois condamnée à être la servante des impies, de ceuxlà même qu’elle devra juger un jour. A qui présentera-t-elle sa main ? à quelle coupe pourra-t-elle boire? Quels couplets lui adressera son mari, et quelles strophes aura-t-elle à lui chanter? Que sera devenu le souvenir de Dieu? où est l’invocation du Christ, la parole des Écritures qui nourrissait la foi, rafraîchissait l’âme, attirait la bénédiction de Dieu ? tout est étranger, tout est ennemi, tout est condamné, tout est l’œuvre de l'esprit de malice pour arrêter le salut. » [Ad uxorem, lib. n.)
Il y a tout lieu de penser que la connaissance et l’estime que l’on avait du christianisme dans la famille Cæcilia, avaient fait prévoir les inconvénients de l’alliance mixte qui était projetée, et que la jeune femme n’aurait pas trop à souffrir de l’accomplissement des devoirs de sa religion ; aussi n’était-ce pas de ce côté que se portait l’anxiété de Cécile.
Le mariage qui lui était imposé devait créer un nouveau lien entre sa famille et la gens Valeria. Issue de Valérius Publicola, cette famille était une des anciennes gloires de Rome, et, plus d’une fois dans le passé, scs membres s’étaient unis aux Metelli. Nous avons vu ci-dessus que jusque sur le sol d'Espagne, dans cette dernière période, des adoptions et des mariages avaient resserré les liens entre les Valerii et les Cæcilii. A Rome même, nous avons constaté le mariage d’un Valérius Bassus avec une Cæcilia. Il est donc aisé de comprendre comment la pensée d’unir leur fille au jeune Valérianus avait pu séduire les parents de Cécile.
La maison qu’habitaient les Valerii, et qui devait être celle des deux époux, était située en la XIV' région de Rome, dans le Transtévère. De glorieux souvenirs se rapportaient à son emplacement, et expliquaient comment il se faisait qu’une si illustre famille avait placé sa demeure dans une région de Rome aussi peu considérée que l'était ce quartier. Le motif de ce choix remontait aux premiers temps de la république. Selon les traditions antiques, au moment du siège de Rome par les Tarquins et Porsenna leur allié, Valérie, fille du consul Publicola, partagea avec éclat les exploits de Clélie, sa compagne. La fuite courageuse de cette dernière rentrant dans Rome à la nage, illustra pour jamais son nom; mais Valérie ne rendit pas le sien moins glorieux, lorsque, se faisant jour valeureusement à travers la milice des Tarquins, elle regagna, sut l'ordre paternel, le camp étrusque, où
la rappelait la foi d’un traité. Le fait se passa au lieu même où s’éleva la demeure des Valerii, au débouché du pont Sublicius illustré dans la même guerre par l’intrépidité d’Horatius Codés. La mémoire de ces deux jeunes filles était restée populaire dans Rome, et une statue équestre de femme avait été élevée au sommet de la voie sacrée, en mémoire de ces événements. Au témoignage de Denys d'Haticarnasse {Lib. v), Pline l’Ancien (Lib. xxxtv) et Plutarque ( Vita Publicolcc. De virtutib. mulierum), on était incertain dans la ville sur celle des deux vierges romaines que représentait cette statue. Sous les empereurs, la question fut tranchée, et on éleva à Valérie une statue au Transtévère, sur le lieu même qui rappelait sa courageuse obéissance à son père et son respect pour la foi jurée. L’érection de ce monument par lequel la gens Valeria rétablissait un si noble souvenir sur l’emplacement même du fait, dut avoir lieu au plus tard sous le règne d’Hadrien, auquel se rapporte une inscription donnée par Grüter (î5i), sur laquelle est signalé un vicus Statua Valeriana, entre le vicus des Lares ruraux et le vicus Saluions. Les anciens monuments topographiques de Rome signalant aussi, dans la région Transtibérine, un quartier qu’ils désignent sous le nom de Statua Valeriana, on en doit conclure que le monument fut élevé par les Valerii avec une certaine magnificence. Comme on sait, par le même Denys d’Halicamasse et par Sénèque ( Consolât . ad Marciam), que le monument de la voie Sacrée ayant été détruit dans un incendie fut rétabli dans le cours du premier siècle, il est naturel de penser que le désir d'éviter désormais l’incertitude qui planait sur l’intention qui l’avait fait élever, aura engagé les Valerii à ériger à leur aïeule cette statue, qui laissait sa compagne Clélic en possession du monument de la voie Sacrée. C’est ainsi que le lieu'où devait un jour habiter Cécile, était déjà marqué d’avance par le souvenir d'une des femmes héroïques de l’ancienne Rome.
Le jeune Valérien se présentait donc avec les plus nobles titres pour obtenir la main de Cécile, et les qualités de son âme, en même temps que les charmes de sa personne, semblaient le rendre digne plus qu’un autre de sceller une telle alliance. L’heureux fiancé avait un frère nommé Tiburce qui jusqu’alors avait été l’objet unique de son affection, et ils pensaient l’un et l’autre avec bonheur que son union avec Cécile resserrerait encore ces liens si chers, en associant à leur mutuelle amitié la tendresse d’une soeur si
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accomplie. Les deux frères ne se trompaient pas dans leur espérance ; mais Dieu seul savait combien l’amour que Cécile verserait dans leurs cceurs l’emporterait sur ces affections terrestres qu’ils devaient si rapidement dépasser, et combien prompte serait la migration des deux frères et de la soeur vers la région où les âmes pures s’unissent au sein de l’amour infini.