CHAPITRE XV
Mariage de Cécile et de Valérien. — Cécile déclare sa résolution à Valérien. — Conversion Je celui-ci par saint Urbain. — Il est couronné par un ange avec Cécile. — Arrivée de Tiburce. — La harangue de. Cécile. — Conversion de Tiburce. — Vie intime des deux époux — Tenue extérieure desdames romaines sur la lin de Marc-Aurèle. — La cycladc en braderies d’or.
écili: n’avait donc pas été libre de repousser les avances de Valérien. Pleine d’estime pour les qualités de ce jeune païen, elle l’eût aimé comme un frère; mais elle était sa fiancée, et le jour des noces approchait avec toutes ses alarmes. Qui pourrait dépeindre les angoisses de la vierge?. La volonté irrésistible des parents, la fougue du jeune homme la glaçaient de crainte, et elle ne pouvait que refouler au fond de son âme le chaste secret de cet amour qui avait obtenu l’irrévocable empire sur son cœur.
Elle savait que son ange veillait près d’elle; mais bientôt elle allait avoir à lutter elle-même; l’heure était venue de se préparer au combat. Sous le luxe de ses vêtements, un cilice meurtrissait sa chair innocente. Cette armure sévère assujettissait les sens à l’esprit ; la chair serait moins rebelle, si , bientôt victime de l’amour du Christ, Cécile devait payer de son sang l’honneur d’avoir été préférée par cet époux divin. Condamnée à vivre au sein de la mollesse patricienne, elle prenait scs sûretés envers elle-même; elle émoussait par la souffrance volontaire l'attrait du plaisir qui tyrannise les
enfants d’Eve, et qui révèle trop souvent à Pâme imprudente et inattentive les abîmes du cœur de l’homme.
Si , à l’exemple de la veuve de Béthulie, Cécile dissimulait sous scs habits somptueux l’instrument de sa pénitence, comme David elle affaiblissait encore sa chair par des jeûnes rigoureux. Selon l’usage des premiers chrétiens, lorsqu'ils voulaient fléchir le ciel ou obtenir quelque grâce signalée, elle s'abstenait de toute nourriture pendant deux jours, quelquefois pendant trois jours, ne prenant que le soir l’austère repas qui devait soutenir sa vie. Ces avances courageuses par lesquelles elle cherchait à assurer sa victoire, étaient rendues plus efficaces encore par la prière ardente et continuelle qui s’échappait de son cœur. Avec quelles instances elle recommandait au Seigneur l’heure pour laquelle elle tremblait ! Avec combien de larmes et de soupirs elle implorait les esprits célestes qui coopèrent au salut de nos âmes, les saints apôtres, patrons et fondateurs de Rome chrétienne, les bienheureux habitants du ciel qui protègent nos combats.
La grâce que sollicitait Cécile était accordée; mais l’Epoux céleste se plaisait à éprouver sa noble fiancée, afin que sa vertu s’élevât plus mâle et plus épurée. Ne devait-elle pas bientôt, en retour de tant d’alarmes, entrer dans le repos de l’éternelle possession ? D’ailleurs la lutte qui approchait, et dont Cécile devait sortir avec tant de gloire, n’était que le prélude d’autres combats, pour lesquels il faudrait plus encore que le courage et la grandeur d’âme d’une fille de l’ancienne Rome.
Enfin le jour est venu où Valérien va recevoir la main de Cécile. On était dans l’hiver de 177 à 178. Tout s’ébranle dans la demeure des Cæcilii; le cœur du jeune homme tressaille de bonheur, et les deux familles, fières de s’unir dans de si chers rejetons, saluent l’espoir d’une postérité digne des aïeux.
Cécile est amenée; elle s’avance dans la parure nuptiale des patriciennes. Une tunique de laine blanche, unie, ornée de bandelettes et serrée d’une ceinture aussi de laine blanche, est son vêtement et figure la candeur de son âme. Cette tenue modeste, dernière trace de l’antique simplicité des mœurs romaines, était en même temps un glorieux souvenir dans la maison des Cæcilii. La robe sans luxe des nouvelles épouses était destinée à rappeler celles que tissait de ses mains la royale matrone Caïa Cæcilia. Les cheveux
LES NOCES ET LA CONVERSION
de la vierge, partagés en six tresses, imitent la coiffure des vestales, touchant symbole de la consécration de Cécile. Un voile couleur de flamme, appelé pour cela Jlammeum, dérobe scs traits pudiques aux regards des profanes, sans les ravir à l’admiration des anges. En ce moment solennel, le cœur de la vierge reste ferme et sans trouble; elle s’appuie sur le secours de l'ange qui a reçu du ciel la mission de la protéger.
Étrangère jusqu’alors aux rites païens, Cécile est contrainte d’en subir le spectacle. Tertullien demande si un chrétien peut prendre part aux noces, toujours accompagnées de ces rites idolâtriques qui enserraient de toutes parts l’existence des Romains. Il répond que la présence du chrétien est licite en ces occasions, s’il est là par égard pour les hommes, et non par honneur pour l’idole. (De idololat., cap. xvi.) L’offrande du vin et du lait s’accomplit donc en présence de la vierge, qui détourne scs regards. Le gâteau, symbole de l’alliance, est rompu, et la tremblante main de Cécile, ornée de l’invisible anneau des épouses du Christ, est placée dans celle de Valérien. Tout est consommé aux yeux des hommes, et la vierge sur qui veille le ciel a fait un pas de plus vers le péril. •
A la chute du jour, selon l’usage antique, la nouvelle épouse est conduite à la demeure de son époux. La maison de Valérien était située, comme nous l’avons dit, dans la région Transtibérine, près de la voie Salut aris, à peu de distance du pont Sublicius, auquel se rattachait le glorieux souvenir de Valérie.
Les torches nuptiales précédaient le cortège qui conduisait Cécile à son époux. La foule applaudissait aux grâces de la jeune vierge; quant à Cécile, elle conversait dans son cœur avec le Dieu puissant qui préserva des flammes les enfants de la fournaise et sauva Daniel de la fureur des lions. Ces souvenirs de l'ancienne alliance si souvent retracés sur les peintures murales des cryptes, qui avaient été familières à Cécile dès son enfance, soutenaient son courage, comme ils avaient fortifié celui de tant de martyrs.
On arrive enfin au palais des Valcrii. Sous le portique orné de blanches tentures sur lesquelles ressortent en festons des guirlandes de fleurs et de verdure, Valérien attendait Cécile. Selon la coutume des aïeux, l’époux préludait par cette interrogation : « Qui es-tu ? » disait-il. L’épouse répondait : « Là où tu seras Caïus, je serai Caïa. » L’allusion était plus vive encore au
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mariage d'une fille des Cæcilii ; car cette formule était aussi un souvenir de Caïa Cæcilia, vénérée par les Romains comme le type de la femme vouée aux soins du ménage. Mais la Cécile chrétienne trouvait un modèle plus accompli encore dans le portrait que T Esprit-Saint a tracé de la femme forte, et bientôt Valérien connaîtrait la vérité de cet oracle divin qui devait s’accomplir dans son épouse : « La force et la grâce sont sa parure, et elle sourira à sa dernière heure. Sa bouche s’est ouverte pour donner les leçons de la sagesse, et la loi de miséricorde est sur ses lèvres. Son époux s’est levé, et il l’a comblée de louanges. » {Prover b., xxxi.)
Cécile franchit le seuil de la maison. Le respect de Valérien pour son épouse fit sans doute qu’on lui épargna, en sa qualité de chrétienne, les rites superstitieux dont les Romains accompagnaient le moment où l'épouse entrait sous le toit conjugal. Ces rites ne tenaient en rien à la célébration du mariage qui avait eu lieu dans la demeure de l’épouse et sous les yeux des parents. Les usages qui s’accomplissaient ensuite avaient plus de convenance. On présentait de l’eau à l’épouse, en signe de la pureté dont elle devait être ornée; on lui remettait ensuite une clef, symbole de l'administration intérieure qui désormais lui était confiée; enfin, elle s’asseyait un instant sur une toison de laine, qui lui rappelait les travaux domestiques auxquels elle devait se rendre familière.
Les époux passèrent ensuite dans le triclinium, où le souper des noces était servi. Durant le festin, on chanta l’épithalame qui célébrait l’union de Valérien et de Cécile, et un chœur de musiciens fit retentir la salle du son harmonieux des instruments. Au milieu de ces profanes concerts, Cécile chantait aussi, mais dans son cœur, et sa mélodie s’unissait à celle des anges. Elle redisait au Seigneur cette strophe du Psalmiste qu’elle adaptait à sa situation : « Que mon cœur et mes sens demeurent purs, ô mon Dieu ! que ma pudeur ne souffre pas d’atteinte ! » {Psal., cxvm.) La chrétienté qui chaque année redit ces paroles de la Vierge, au jour de sa fête, en a gardé fidèle mémoire, et pour honorer le sublime concert que Cécile exécutait avec les anges, bien au-delà des mélodies de la terre, elle l’a saluée pour jamais Reine de l’harmonie.
Après le festin, des matrones guidèrent les pas tremblants de Cécile jusqu'aux portes de la chambre nuptiale, décorée dans tout le luxe romain,