‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 63 sur 113 · MARIAGE DE SAINTE CÉCILE · texte numérisé non relu

MARIAGE DE SAINTE CÉCILE

Peinture A fresque «le Francia dans église de Saint-Jacques, à Bologne. Seizième siècle

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mais rendue plus imposante encore par le silence et le mystère. Valérien suivait les traces de la Vierge.

Quand ils furent seuls, tout à coup Cécile, remplie de la vertu d’en-haut, adressa à son époux ces douces et naïves paroles : « Jeune et tendre ami, j'ai un secret à te confier; mais jure-moi que tu sauras le respecter. » Valérien jure avec ardeur qu'il gardera le secret de Cécile, et que rien au monde ne pourra forcer sa bouche à le révéler. — « Écoute, reprend la vierge : j’ai pour ami un ange de Dieu qui veille sur mon corps avec sollicitude. S'il voit que, dans la moindre chose, tu oses agir avec moi par l'entraînement d’un amour sensuel, soudain sa fureur s’allumera contre toi, et, sous les coups de sa vengeance, tu succomberas dans la fleur de ta brillante jeunesse. Si, au contraire, il voit que tu m’aimes d’un cœur sincère et d’un amour sans tache, si tu gardes entière et inviolable ma virginité, il t’aimera comme il m’aime, et te prodiguera ses faveurs. »

Troublé jusqu’au fond de son âme, le jeune homme, que la grâce maîtrise déjà à son insu, répond à la vierge : « Cécile, si tu veux que je croie & ta parole, fais-moi voir cet ange. Lorsque je l’aurai vu, si je le reconnais pour l’ange de Dieu , je ferai ce à quoi tu m’exhortes ; mais si tu aimes un autre homme, sache que je vous percerai de mon glaive l’un et l’autre. » La vierge reprend avec une ineffable autorité : « Valérien, si tu veux suivre mon conseil, si tu consens à être purifié dans les eaux de la fontaine qui jaillit éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véritable, qui règne dans les cieux, tu pourras alors voir l’ange qui veille à ma garde. » — « Et quel est celui qui me purifiera, afin que je voie ton ange? » reprit Valérien. Cécile répondit : « Il existe un vieillard qui purifie les hommes, après quoi ils peuvent voir l’ange de Dieu. » — a Ce vieillard, où le trouverai-je ? » dit Valérien. — « Sors de la ville par la voie Appienne, répondit Cécile ; va vers la troisième colonne milliaire. Là , tu trouveras des pauvres qui demandent l’aumôme à ceux qui passent. Ces pauvres sont l’objet de ma constante sollicitude, et mon secret leur est connu. Quand tu seras auprès d’eux, tu leur donneras mon salut de bénédiction; tu leur diras: Cécile m’envoie vers vous, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain; j’ai un message secret à lui transmettre. Arrivé en présence du vieillard, tu lui rendras les paroles que je t’ai dites; il te purifiera et te revê-

tira d’habits nouveaux et blancs. A ton retour, en rentrant dans cette chambre où je te parle, tu verras le saint ange devenu aussi ton ami, et tu obtiendras de lui tout ce que tu lui demanderas. »

Poussé par une force inconnue, le jeune Romain, naguère si bouillant, quitte sans effort la vierge dont les accents si doux ont changé son creur. Il se met en marche, et aux premières lueurs du jour il arrive près d’Urbain, ayant trouvé toutes choses comme Cécile lui avait annoncé. Il raconte au saint évêque l'entretien de la chambre nuptiale, qui seul peut expliquer la présence de Valérien dans ces lieux. Le vieillard est ravi de joie; il tombe à genoux, et, levant ses bras vers le ciel, il s'écrie, les yeux pleins de larmes : « Seigneur Jésus-Christ, auteur des chastes résolutions, recevez le fruit de la divine semence que vous avez déposée au cœur de Cécile. Bon pasteur, Cécile, votre servante, comme une éloquente brebis, a rempli la mission que vous lui aviez confiée. Cet époux, qu’elle avait reçu semblable à un lion impétueux, elle en a fait, en un instant, le plus doux des agneaux. Si Valérien ne croyait pas déjà, il ne serait pas venu jusqu’ici. Ouvrez, Seigneur, la porte de son cœur à vos paroles, afin qu’il reconnaisse que vous êtes son Créateur, et qu’il renonce au démon, à ses pompes et à scs idoles. »

Urbain pria longtemps, 'et Valérien était ému dans toutes les puissances de son âme. Tout à coup apparaît aux regards du jeune homme et du saint évêque, un vieillard vénérable couvert de vêtements blancs comme la neige, et tenant à la main un livre écrit en lettres d’or. C’était le grand Paul, l’apôtre des gentils. A cette vue imposante, Valérien, saisi de terreur, tombe comme mort, la face contre terre. L’auguste vieillard le relève avec bonté, et lui dit : « Lis les paroles de ce livre et crois ; tu mériteras d’être purifié et de contempler l'ange dont la très-fidèle vierge Cécile t’a promis la vue. »

Valérien lève les yeux et commence à lire sans prononcer de paroles. Le passage était ainsi conçu : « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est au-dessus de tout et en nous tous. » (Ephes., iv.) Quand il eut achevé de lire, le vieillard lui dit :

« Crois-tu qu’il est ainsi ? » Valérien s’écria avec force : « Rien de plus vrai sous le ciel ; rien qui doive être cru plus fermement, b

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Comme il achevait ces paroles, le vieillard disparut, et laissa Valérien seul avec Urbain. Le saint évêque s’empressa de donner au jeune homme le symbole de la foi ; il le régénéra dans l’eau baptismale, et, après que le néophyte eut participé aux mystères augustes des chrétiens, il lui dit de retourner auprès de son épouse.

11 n’avait donc fallu que quelques heures pour transformer Valérien en un disciple complet du Christ. Sollicitée par Cécile, une grâce était descendue du ciel sur le jeune Romain, et sa conversion subite venait accroître le nombre de celles que la bonté de Dieu opérait d’une manière immédiate en ces jours. Souvent des visions merveilleuses venaient triompher de toute résistance, et abattre le païen aux pieds du Christ; Tertullien en rend témoignage dans son Apologétique. [Cap. xxiu.) Nous apprenons d’Eusèbe que saint Basilide fut gagné à la foi dans une apparition de la vierge Potamienne, qui lui plaça une couronne sur la tête, et lui prédit qu’il la suivrait dans le martyre. Le savant Arnobe, au rapport de saint Jérôme, fut appelé au christianisme par une grâce du même genre, dont on trouve aussi de nombreux exemples dans les Actes les plus authentiques des martyrs.

Origène se joint à Tertullien pour proclamer le fait de ces prodigieuses vocations à la foi. « Je ne doute pas, dit ce grand philosophe chrétien, que Celse ou le juif qu’il fait parler ne me tourne en dérision ; mais cela ne m’empêchera pas de dire que beaucoup de personnes ont embrassé la foi chrétienne comme 'malgré elles, leur cœur s’étant trouvé tout à coup tellement changé par quelque Esprit qui leur apparaissait, tantôt le jour, tantôt la niiit, qu’au lieu de l’aversion qu’elles avaient eue jusqu’alors pour notre doctrine, elles l’ont aimée jusqu’à mourir pour elle. Il est beaucoup de ces sortes de changements dont nous sommes témoins, et que nous avons vus nous-mêmes. » ( Contra Cels., lib. I, cap. xlvi.)

Cécile avait vaincu, et le premier trophée de sa victoire était le coeur de Valérien ofl’ert pour jamais au Sauveur des hommes. Durant l’absence de son époux, elle n’avait pas quitté la chambre nuptiale toute retentissante encore du sublime entretien de la nuit, tout embaumée des célestes parfums de la virginité. Elle avait prié sans relâche pour la consommation du grand oeuvre que sa parole avait commencé, et elle attendait avec confiance le retour de cet époux qui lui serait plus cher que jamais.

Valérien, couvert encore de la tunique blanche des néophytes qu’il venait à peine de revêtir, est arrivé à la porte de la chambre. Il entre et ses regards respectueux rencontrent Cécile prosternée dans la prière, et près d’elle l'ange du Seigneur, au visage éclatant de mille feux, aux ailes brillantes des plus riches couleurs. L’Esprit bienheureux tenait dans ses mains deux couronnes entrelacées de roses et de lis. Il en pose une sur la tête de Cécile, l’autre sur celle de Valérien, et, faisant entendre les accents du ciel, il dit aux deux époux : « Méritez de conserver ces couronnes par la pureté de vos cœurs et par la sainteté de vos corps ; c’est du jardin du ciel que je vous les apporte. Ces fleurs ne se faneront jamais, leur parfum sera toujours aussi suave; mais personne ne les pourra voir qu'il n’ait mérité comme vous, par sa pureté, les complaisances du ciel. Maintenant, ô Valérien, parce que tu as acquiescé au désir pudique de Cécile, le Christ, Fils de Dieu, m’a envoyé vers toi pour recevoir toute demande que tu aurais à lui adresser. »

Le jeune homme, saisi de reconnaissance, se prosterne aux pieds du divin messager, et ose ainsi exprimer son désir : « Rien en cette vie ne m’est plus doux que l’affection de mon frère; il serait cruel à moi, qui suis maintenant affranchi du péril, de laisser ce frère bien-aimé en danger de se perdre. Je réduirai donc toutes mes demandes à une seule : je supplie le Christ de délivrer mon frère Tiburce, comme il m’a délivré moi-même, et de nous rendre tous deux parfaits dans la confession de son nom. » Alors l’ange, tournant vers Valérien un visage rayonnant de cette joie dont tressaillent au ciel les esprits bienheureux, lorsque le pécheur revient à Dieu, lui répond : « Parce que tu as demandé une grâce que le Christ est encore plus empressé de t’accorder que tu ne l’es toi-même de la désirer, de même qu’il a gagné ton cœur par Cécile, sa servante, ainsi toi-même tu gagneras le cœur de ton frère, et tous deux vous arriverez à la palme du martyre. »

L’ange remonta aux cieux, et laissa les deux époux dans la plénitude de leur bonheur. Cécile glorifiait le maître des cœurs qui avait déployé avec tant d’éclat les richesses de sa miséricorde ; elle tressaillait à la vue des roses mêlées aux lis sur la couronne de Valérien comme sur la sienne, pour annoncer que lui aussi aurait part aux honneurs du martyre. Tiburce partagerait la palme avec son frère; mais la prédiction fortunée ne s’était pas

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étendue jusqu’à elle. La vierge devait donc survivre aux deux frères, et les assister dans le combat; jusque-là, le Gel n'avait point manifesté plus avant scs décrets. Les deux époux s’épanchèrent dans un entretien que l’amour du Christ rendait semblable à un festin délicieux, et ils s’encouragèrent à mériter toujours la couronne dont l’ange avait ceint leurs fronts. Le néophyte, rempli du feu divin qu’avaient allumé dans son cœur les mystères auxquels Urbain l’avait fait participer, savourait à longs traits cette vie nouvelle révélée tout à coup à son âme. Cécile, initiée dès son enfance à la doctrine du salut, parlait avec l’expérience et l’autorité d’une chrétienne éprouvée.

Leur conversation sainte durait encore, lorsque Tiburce, impatient de revoir son frère, entra et vint suspendre ce colloque digne des anges. Épouse de son frère chéri, Cécile était devenue sa sœur. Tiburce l’aborda par un baiser fraternel; mais quelle fut sa surprise de sentir émaner des cheveux de la vierge un parfum qui rappelait celui des Heurs les plus fraîches du printemps ! L’hiver régnait encore à ce moment, ou, s’il tempérait déjà scs rigueurs, la nature n’avait pas repris sa vie et son éclat. « D’où vient, Cécile, cette odeur de roses et de lis en la saison où nous sommes ? s’écrie le jeune homme. Quand je tiendrais en ce moment dans mes mains le plus odorant faisceau de ces Heurs, il ne répandrait pas un parfum égal à celui que je respire. Cette merveilleuse senteur me transporte; il me semble qu’elle renouvelle tout mon être.

« — C’est moi, ô Tiburce ! répond Valérien, c’est moi qui ai obtenu pour toi la faveur de sentir cette suave odeur; si tu veux croire, tu mériteras même de voir de tes yeux les Heurs dont elle émane. C’est alors que tu connaîtras celui dont le sang est vermeil comme les roses, et dont la chair est blanche comme le lis. Cécile et moi , nous portons des couronnes que tes yeux ne peuvent apercevoir encore; les fleurs dont elles sont tressées ont l’éclat de la pourpre et la pureté de la neige.

« — Est-ce un songe, 6 Valérien ! s’écria Tiburce, ou parles- tu selon la vérité? — Jusqu’ici, répond l’époux de Cécile, notre vie n’a été qu’un songe ; maintenant, nous sommes dans la vérité, et il n’y a rien de menteur en nous ; car les dieux que nous adorions ne sont que des démons.

n — Comment le sais-tu ? » répondit Tiburce. — Valérien reprit: a L’ange

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de Dieu m’a instruit, et tu pourras voir toi-même cet esprit bienfaisant, si tu veux te purifier de la souillure des idoles. — Et combien de temps, répliqua Tiburce, devrai-je attendre cette purification qui me rendra digne de voir l’ange de Dieu? — Elle sera prompte, reprit Valérien; jure-moi seulement que tu renonces aux idoles, et qu’il n'est qu’un seul Dieu dans les cieux. — Je ne comprends pas, dit Tiburce, à quelle fin tu exiges de moi cette promesse. »

Cécile avait gardé le silence durant ce dialogue des deux frères ; elle avait dû laisser la parole au néophyte, dans l’ardeur du zèle qui le pressait. D’ailleurs, il était juste que Valérien parlât le premier à Tiburce ; mais la vierge, nourrie dès ses plus jeunes années de la doctrine évangélique, possédait mieux que son époux le langage qu’il fallait tenir à un païen pour le détacher des idoles. Empruntant donc les arguments des anciens prophètes, des apologistes chrétiens, et des martyrs devant leurs juges, sur la vanité de ces simulacres aux pieds desquels le monde se prosternait, elle prit ainsi la parole :

« Je m'étonne, ô Tiburce, que tu n’aies pas compris déjà que des statues de terre, de bois, de pierre, d’airain ou de tout autre métal, ne sauraient être des dieux. Ces vaines idoles sur lesquelles les araignées tendent leurs toiles, et les oiseaux déposent leurs nids et leurs ordures; ces statues dont la matière est tirée des entrailles de la terre par la main des malfaiteurs condamnés aux mines, comment peut-on les estimer des dieux, et placer sa confiance dans de tels objets? dis-moi, Tiburce, y a-t-il une différence entre un cadavre et une idole ? un cadavre a encore tous ses membres, mais il n’a plus ni souffle, ni voix, ni sentiment; de même l’idole a aussi tous les membres, mais ces membres sont inhabiles à l’action, et encore au-dessous de ceux d’un homme mort. Du moins, pendant que l’homme jouissait delà vie, ses yeux, ses oreilles, sa bouche, son odorat, scs pieds, scs mains, remplissaient leur office; mais l’idole a commencé par la mort, et demeure dans la mon , elle n’a jamais vécu ni même pu vivre. »

Tiburce, frappé tout à coup de la vanité des simulacres auxquels il avait jusque-là brûlé son encens, s'écria vivement : « Oui, il en est ainsi, et qui ne le comprend pas est descendu jusqu’à la brute. » Transponée de joie à cette réponse, Cécile se lève et serre dans ses bras ce païen qui commence

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à goûter la lumière : «C’est aujourd’hui, lui dit-elle, que je te reconnais pour mon frère. L’amour du Seigneur a fait de ton frère mon époux ; le mépris que tu professes pour les idoles fait de moi ta véritable sœur. Le moment est venu où tu vas croire ; va donc avec ton frère pour recevoir la régénération. C’est alors que tu verras les anges, après avoir obtenu le pardon de toutes tes fautes. »

Alors Tiburce, s’adressant à Valérien : « Quel est l'homme vers lequel tu vas me conduire ? — Un grand personnage, reprend Valérien ; il se nomme Urbain, vieillard aux cheveux blancs, au visage angélique, aux discours véritables et remplis de sagesse. » — « Ne serait-ce pas, dit Tiburce, cet Urbain que les chrétiens appellent leur pape ? J’ai entendu dire qu’il a déjà été condamné deux fois , et qu’il est réduit à se tenir caché. S’il est découvert, il sera livré aux flammes; et nous, si l’on nous trouve avec lui, nous partagerons son sort. Ainsi, nous aurons voulu chercher une divinité qui se cache dans les deux, et nous rencontrerons sur la terre un supplice cruel. »

Pour avoir appris à dédaigner les idoles, Tiburce n’en était pas encore à mépriser les souffrances d’ici-bas; Cécile vint à son secours. « En effet, lui dit-elle, si cette vie était la seule, s’il n’en était pas une autre, ce serait avec raison que nous craindrions de la perdre; mais s’il est une autre vie qui ne finira jamais, faut-il donc tant redouter de perdre celle qui passe, quand, au prix de ce sacrifice, nous nous assurons celle qui durera toujours ? »

Un tel langage était bien nouveau à un jeune homme élevé dans cette société romaine du deuxième siècle, où régnaient à la fois les plus humiliantes superstitions, la corruption des moeurs la plus éhontée, et toutes les aberrations d’une philosophie sceptique. Il répondit donc à la vierge : « Jamais je n’ai rien entendu de semblable ; y aurait-il donc une autre vie après celle-ci ?» — « Mais, reprit Cécile, peut-on même appeler vie celle que nous passons en ce monde? Jouet de toutes les douleurs du corps et de l’àme, elle aboutit à la mort qui met fin aux plaisirs comme aux angoisses. Quand elle est terminée, on dirait qu’elle n’a pas même été ; car ce qui n’est plus est comme rien. Quant à cette autre vie qui succède à la première, elle a des joies sans fin pour les justes et des supplices étemels pour les pécheurs. — Mais, répliqua Tiburce, qui est allé dans cette vie? qui en est

revenu, pour nous apprendre ce qui s’y passe? sur quel témoignage pouvons-nous y croire ? »

Alors Cécile, se levant avec la majesté d’un apôtre, fit entendre ces imposantes paroles : « Le Créateur du ciel, de la terre et des mers, l'auteur du genre humain et de tous les êtres que nous voyons, a engendré de sa propre substance un Fils, avant toute création, et il a produit par sa vertu divine l’ Esprit-Saint; le Fils par lequel il devait créer toutes choses, l’Esprit-Saint par lequel il les vivifie. Tout ce qui existe, le Fils de Dieu, engendré du Père, l’a créé ; tout ce qui est créé, PEsprit-Saint, qui procède du Père, l’a animé. »

« — Comment! s’écria Tiburce, tout à l'heure tu disais, ô Cécile, que l’on ne doit croire qu’un seul Dieu, qui est dans le ciel, et maintenant tu parles de trois! » Cécile répondit : « Il n’est qu'un seul Dieu dans sa majesté, et si tu veux concevoir comment ce Dieu existe dans une Trinité sainte, écoute cette comparaison. Un homme possède la sagesse; par sagesse nous entendons le génie, la mémoire et l'intelligence : le génie qui découvre les vérités, la mémoire qui les conserve, l’intelligence qui les explore. Reconnaîtrons-nous pour cela plusieurs sagesses dans le même homme ? si donc un mortel possède trois facultés dans la seule sagesse, devrons-nous hésiter à reconnaître une Trinité majestueuse dans l’essence unique du Dieu tout-puissant ? »

Tiburce, ébloui de l’éclat d’un si haut mystère, s’écria : « O Cécile ! la langue humaine ne saurait s’élever à de si lumineuses explications; c’est l’ange de Dieu qui parle par ta bouche. » Tant était vive la reconnaissance du jeune homme envers cette divine lumière dont les rayons commençaient à descendre jusqu’à lui. Il n’osait plus s’adresser à la vierge, interprète du ciel; mais se tournant vers son frère : « Valérien, lui dit-il, je le confesse, le mystère d’un seul Dieu n’a plus rien qui m’arrête; je ne désire qu’une chose, c’est d'entendre la suite de ce discours qui doit satisfaire à mes doutes. » — « C’est à moi, Tiburce, que tu dois t'adresser, reprit Cécile. Ton frère, encore revêtu de la robe blanche, n’est pas en mesure de répondre à toutes tes demandes ; mais moi, instruite dès le berceau dans la sagesse du Christ, tu me trouveras prête sur toute question qu’il te plaira de proposer. » — « Eh bien ! dit Tiburce, je demande quel est celui qui

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vous a fait connaître cette autre vie que vous m’annoncez l’un et l’autre ? »

La vierge, reprenant son discours avec un enthousiasme tout divin, continua ainsi : « Le Père a envoyé des cieux sur la terre son propre Fils unique, et une vierge l’a concu. Ce Fils de Dieu, debout sur la montagne sainte, a fait entendre à haute voix ces paroles : « Peuples, venez tous à moi. » Alors sont accourus vers lui tous les âges, les deux sexes, toutes les conditions. Il leur a dit à tous : « Faites pénitence pour l’ignorance dans laquelle vous êtes tombés; car le royaume de Dieu, qui doit mettre fin au règne des hommes, est arrivé. Dieu veut faire part de son royaume à ceux qui croiront, et celui qui sera le plus saint y recevra le plus d’honneurs. Les pécheurs seront tourmentés par des supplices éternels, et des feux les dévoreront sans relâche. Quant aux justes, ils seront environnés d’une éternelle splendeur de gloire, et des délices sans fin seront leur partage. Ne cherchez donc plus, enfants des hommes, les joies fugitives de cette vie; mais assurez-vous l'éternelle félicité de la vie à venir. La première est courte, la seconde dure toujours. »

« Les peuples ne crurent pas d'abord à cet oracle, et ils dirent aussi : « Quel est celui qui est entré dans cette vie, et en est revenu pour nous certifier la vérité de ce que vous dites ?» Le Fils de Dieu leur a répondu : « Si je vous fais voir des morts que vous-mêmes avez vu ensevelir, rendus â la vie, persévérerez-vous à ne pas croire la vérité ? Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez du moins â mes prodiges. »

« Afin d’ôter tout prétexte au doute, il se rendait avec les peuples près des tombeaux, et il rappelait à la vie des morts ensevelis depuis trois et quatre jours, et exhalant déjà l’odeur des cadavres. Il marchait à pied sec sur les flots de la mer; il commandait aux vents, il apaisait les tempêtes. Aux aveugles il. rendait la vue, aux muets la parole, l'ouïe aux sourds, l’usage de leurs membres aux boiteux et aux paralytiques; il délivrait les possédés, il mettait en fuite les démons.

« Mais les impies s’irritèrent de ces prodiges ; car les peuples les quittaient pour s’attacher à sa suite, et jetaient leurs vêtements sous ses pas, en criant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Des hommes appelés Pharisiens, jaloux de ses triomphes, le livrèrent au gouverneur Pilate, disant qu’il était un magicien et un homme couvert de crimes. Ils

excitèrent une sédition tumultueuse, au milieu de laquelle ils le crucifièrent. Lui, connaissant que sa mort devait opérer le salut du monde, se laissa prendre, insulter, fouetter et mettre i mort. Il savait que sa Passion seule pouvait enchaîner le démon, et retenir dans les flammes de leurs supplices les esprits immondes.

cc II fut donc chargé de chaînes, celui qui n’a point commis le péché, afin que le genre humain fût affranchi des liens du péché. Il fut maudit, celui qui est béni à jamais, afin que nous fussions arrachés à la malédiction.

Il souffrit d’être le jouet des méchants, afin de nous enlever à l’illusion des démons dont nous étions le jouet nous-mêmes. Il reçut sur sa tête une couronne d’épines, pour nous soustraire à la peine capitale que les épines de nos péchés avaient méritée. Il laissa porter le fiel à sa bouche, pour rétablir dans l’homme le sens du goût que le premier père avait faussé, au jour où la mort envahit le monde. Il fut abreuvé de vinaigre, pour attirer en lui toute l’âcreté dont notre sang était brûlé, voulant boire lui-même le calice que nous avions mérité. Il fut dépouillé, pour couvrir d’un vêtement éclatant de blancheur la nudité produite chez nos premiers ancêtres, par leur docilité aux perfides conseils du serpent. Il fut suspendu au bois de sa Passion, pour enlever la prévarication qui était venue par le bois. Il laissa la mort approcher de lui, afin qu’elle fût renversée dans la lutte, et que celle qui avait régné par le serpent devînt la captive du Christ, ainsi que le serpent lui-même.

« Enfin, lorsque les éléments contemplèrent leur créateur élevé sur la croix, un tremblement d’horreur les saisit : la terre s’ébranla, les rochers se fendirent, le soleil épouvanté s'obscurcit, et un voile lugubre couvrit le monde. Un nuage sanglant intercepta les pâles rayons de la lune, et les étoiles s'enfuirent du ciel. Gémissante comme d’un enfantement, la terre rendit les corps de plusieurs saints qui sortirent de leurs sépulcres, pour attester que le Sauveur était descendu aux enfers, qu’il avait arraché le sceptre au démon, et qu’en mourant il avait dompté la mort, désormais enchaînée et abattue sous les pieds de ceux qui croiraient en lui.

« Voilà pourquoi nous nous réjouissons lorsque nous sommes maltraités pour son nom, pourquoi nous trouvons notre gloire dans les persécutions.

Il en doit être ainsi, puisque nous savons que notre vie caduque et misérable

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fait place à cette vie éternelle que le Fils de Dieu, ressuscité d’entre les morts, a promise à ses apôtres qui l’ont vu monter au ciel. Le témoignage de trois personnes suffit pour asseoir la conviction d’un homme sage; mais le Christ ressuscité ne s'est pas montré seulement à scs disciples qu’il avait choisis au nombre de douze, il s'est fait voir à plus de cinq cents personnes, et n’a pas voulu laisser le plus léger prétexte au doute sur un si étonnant prodige. Scs disciples, envoyés par lui pour prêcher toutes ces merveilles dans le monde entier, ont appuyé leur prédication sur les plus évidents miracles. Ils ont, en son nom, guéri toutes les maladies, mis en fuite les démons et rendu la vie aux morts.

« Maintenant, ôTiburce, je pense n’avoir rien omis pour satisfaire à ta demande. Vois s’il n’est pas juste de mépriser du fond de son cœur cette vie présente, et de rechercher avec ardeur et courage celle qui doit la suivre. Celui qui a la foi dans le Fils de Dieu et qui s’attache à scs commandements, ne sera pas même touché par la mort, quand il déposera ce corps périssable; mais il sera reçu par les saints anges, et conduit dans l’heureuse région du paradis. Mais la mort s’unit au démon pour enchaîner les hommes par mille distractions, et préoccupe leur imprudence d’une foule de nécessités qu’elle leur suggère. Tantôt c’est un malheur à venir qui les intimide, tantôt un gain à saisir qui les captive; c'est la beauté sensuelle qui les charme, c’est l’intempérance qui les entraîne; enfin, par tous genres d’appâts, la mort fait en sorte que, pour leur malheur, ils ne songent qu’à la vie présente, afin que leurs âmes, à la sortie des corps, soient trouvées entièrement nues, et n’ayant sur elles que le poids de leurs péchés. Je le sens, ô Tiburce! je n’ai fait que toucher quelques points d’un si vaste sujet; si tu veux m’entendre davantage, je suis prête. »

Ainsi parla la vierge. Cette sublime harangue, dans laquelle respire toute l’énergie de la foi et toute l’ardeur du zèle, nous révèle en entier l’âme de la fille chrétienne des Cæcilii. A travers ces flots d’éloquence et de poésie, on suit le travail de la pensée chez la jeune vierge qui, dès scs premières années, a jugé toutes choses à la lumière du saint Évangile, s'assurant en même temps de la certitude de sa croyance et de la réalité des devoirs qu’impose la foi du Christ. On retrouve dans son langage la trace des impressions que devait déposer dès l’enfance dans l’âme des chrétiens le

langage muet et expressif des peintures murales des catacombes. Ainsi préparée, Cécile devait vaincre, et son discours rapide avait renouvelé Pâme de Tiburce. Les larmes du jeune païen coulaient avec abondance, et il éclatait en sanglots. Son âme encore neuve n’avait point cette écorce impénétrable que le vice forme et entretient chez les hommes blasés par les plaisirs ou par la cupidité. « Oh! si jamais, s’écria-t-il, en se jetant aux pieds de Cécile, mon cœur et ma pensée s’attachent à la vie présente, je consens à ne pas jouir de celle qui doit lui succéder. Que les insensés recueillent, s’il leur convient, les avantages du temps qui passe; moi, qui jusqu'à cette heure ai vécu sans but, je ne veux plus qu'il en soit ainsi. »

Après cette promesse faite entre les mains de la Vierge dont le coeur d’apôtre tressaillait de bonheur, Tiburce se tourna vers Valérien : « Frère chéri, lui dit-il, prends pitié de moi. Point de délai : tout retard m’clfraye, et je ne puis plus supporter le poids qui m’accable. Conduis-moi tout de suite à l’homme de Dieu, je t'en supplie, afin qu’il me purifie, et me rende participant de cette vie dont le désir me consume. »

Deux jours ne setaient pas écoulés depuis ces noces dont l’approche avait causé tant d'alarmes à Cécile, et déjà la virginité chrétienne, toujours féconde pour les âmes, avait produit de si glorieux fruits. « La femme fidèle, comme parle l’apôtre, avait sanctifié le mari infidèle, » (I Cor., vn) et celui-ci, par le mérite de sa foi, avait obtenu l'àme de son frère.

Valérien et Tiburce prirent congé de Cécile, dont la présence en cette maison, naguère encore païenne, avait été le gage de tant de faveurs, et ils partirent en hâte pour se rendre auprès d’Urbain. Qu'elle était belle aux yeux des anges, cette marche des deux frères se dirigeant sur la voie Appienne, l'un couvert encore de la robe blanche de son baptême, et l’autre haletant comme le cerf après l’eau de la fontaine! Arrivés aux pieds du saint évêque, ils racontèrent ce qui s’était passé depuis le retour du néophyte auprès de son épouse, et le vieillard rendit grâces au Seigneur qui avait ménagé de si doux triomphes à sa fidèle servante. 11 reçut Tiburce avec allégresse, et le jeune homme descendit bientôt dans la piscine du salut, d’où il remonta purifié, et respirant avec délices l’air pur de cette nouvelle vie qu’il avait si ardemment ambitionnée.

Valérien revint auprès de son épouse; mais Urbain retint Tiburce, les

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sept jours entiers durant lesquels les néophytes devaient porter la robe blanche. L’onction du Saint -Esprit, dans le sacrement de Confirmation, consacra soldat du Christ le jeune athlète, et il goûta cette nourriture mystérieuse qui divinise l’homme, et dont Valérien lui avait révélé l’ineffable harmonie avec le lis et la rose. Devenu un homme nouveau, Tiburce fit enfin ses adieux au vieillard, et vint retrouver Cécile et Valérien. Il était tout rayonnant de la grâce céleste; une ardeur inconnue transportait son âme, et un ineffable pressentiment l'avertissait que de hautes destinées lui étaient réservées. En attendant ce dénouement glorieux, les anges de Dieu se faisaient voir à lui, et il conversait avec eux. S’il témoignait au ciel un désir, ces aimables messagers s’empressaient de l’obtenir pour celui qu’ils regardaient déjà comme leur frère. Cécile et Valérien admiraient les merveilles de la puissance et de la bonté de Dieu dans ce jeune patricien que le paganisme et l’amour de cette vie semblaient avoir captivé pour jamais, et les liens qui unissaient les trois amis devenaient de jour en jour plus étroits et plus doux. Cécile dominait tout cependant par l’autorité de son caractère et par la mâle éloquence de sa parole. Armée pour tous les genres de lutte, prête à tous les combats comme à tous les dévouements, elle était plus que jamais, malgré sa jeunesse, l’un des plus solides appuis de la chrétienté de Rome.

Avant de voir s’ouvrir la lice dans laquelle devaient vaincre et triompher les trois héros, arrêtons-nous un moment à contempler le sublime spectacle qu’offrait au ciel et à la terre l’amour des deux époux que l’ange était venu couronner. La grâce par laquelle Dieu sanctionne l'union conjugale était descendue sur eux; elle avait confondu leurs cteurs dans une ineffable tendresse, forte comme la mort, affranchie de la servitude des sens; affection plus intime que celle qui lie le frère à une sœur chérie, et semblable en quelque chose à celle qui au ciel unit les anges épris en commun de la beauté divine. Nous avons entendu saint Justin révéler aux Césars, dans son Apologie, qu’un tel amour se rencontrait souvent alors chez des époux chrétiens, et déclarait ainsi l’indépendance de l’âme à l’égard de l’attrait sensuel. L’Église chrétienne devait garder en son sein ce mystérieux élément qui fait apparaître la dignité humaine dans tout son éclat, et renverse les vulgaires pensées de l’homme charnel. Aux yeux du chrétien, le mariage

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est avant tout l'alliance de deux âmes; le monde n’y voit et n’y cherche que le côté sensuel. Il a fallu que l’humanité, redressée par le Christ, en vînt à comprendre que l’essence de l’amour est dans les sentiments, et qu’on en profane le nom en l’appliquant exclusivement à un attrait si souvent volage et toujours passager. C’est pour cela que l’Esprit-Saint a semé sur la route de l’Eglise les exemples les plus éloquents : au sein de Rome païenne, Valérien et Cécile; sur le trône impérial de Constantinople, sainte Pulchérie et Marcien; sur celui d’Occidcnt, l’empereur saint Henri et sainte Cunégonde; en Angleterre, saint Édouard et Édithe; en Pologne, Bolcslas V et une autre sainte Cunégonde; en Hongrie, Coloman et Salomé; au midi de la France, saint Elzéar de Sabran et sainte Delphine de Glandèvc; en Bretagne, le duc Pierre II et la bienheureuse Françoise d’Amboise; dans le Maine, le comte Robert de Sillé et la bienheureuse Jeanne de Maillé, etc.

Telle fut l’alliance plus angélique qu'humaine dont la demeure des Valerii fut l'heureux témoin. Valérien et Céçile y goûtèrent cet amour qui procède de Dieu même, auteur du lien conjugal. Là véritablement se réalisait ce tableau de l'union des époux chrétiens tracé par Tertullicn, peu d’années après. « Ensemble ils prient, ensemble ils se prosternent, ensemble ils jeûnent; l’un l’autre ils s'instruisent, ils s’exhortent, ils se soutiennent. De compagnie on les voit à l’église, de compagnie au banquet divin; les épreuves et les joies, ils les partagent également. Nul secret à se dérober, jamais d’isolement, jamais de dégoût. Ils n’ont pas à se cacher l’un de l’autre pour visiter les malades, pour assister les indigents. Leurs aumônes sont sans discussion, leurs sacrifices sans froissement, leurs pratiques pieuses sans entraves. Chez eux pas de signes de croix furtifs, pas de timidité dans leurs pieux transports, pas de muettes actions de grâces. Ils chantent à l’envi les psaumes et les cantiques, et s’ils sont rivaux en quelque chose, c’est à qui célébrera le mieux les louanges de son Dieu. » (Ad uxorem., lib. IL)

La situation des deux époux dans Rome leur imposait nécessairement des habitudes en rapport avec leur rang. Riche de grands biens, parmi lesquels était la villa du Numidiquc, sur la voie Tiburtinc, Cécile était devenue la dispensatrice d’une opulente fortune, et elle en profitait pour satisfaire son ardent amour envers les pauvres du Christ. Sans rien perdre de l'humilité

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et de la modestie d'une chrétienne, elle retint les parures dont usaient les dames romaines de sa condition. Les Actes nous apprennent qu’elle portait une robe brodée d’or, dès le temps qui précéda son mariage. Ce vêtement qui fut empourpré de son sang a reparu deux fois aux regards attendris des fidèles, en 8îi et en 1 5<jy. A cette dernière date, on prit soin d'en prendre le dessin en couleur, et il en existe au moins deux peintures, de mains diverses, mais conformes pour le fond et les détails. L’une, sur marbre, se conserve à Rome au musée Kircher; l’autre, sur bois, de plus petite dimension et plus soignée, se garde à l’abbaye de Solesmes, où elle est arrivée après avoir séjourné plus ou moins longtemps à Cologne.

Il est certain que, sous les premiers Césars, les dames romaines n’étaient pas autorisées à porter des tuniques brodées ou brochées d’or. Ce luxe ne commence à s’établir que sous les Antonins. Le premier exemple qu’on en trouve est celui de l’impératrice Faustine, femme de Marc-Aurèle. En 1 71, à la veille de l’expédition contre lesQuades et les Marcomans, cet empereur, voulant subvenir aux besoins de la guerre, mit en vente un grand nombre de choses précieuses, entre lesquelles se trouvaient des joyaux et des objets de parure à l’usage de l’impératrice. Parmi ceux-ci, Julius Capitolinus (in Antonin. Philosoph., cap. xvu) signale des robes de soie brodées d’or. Il ajoute que, ces vêtements ayant sans doute tenté d’imitation les dames romaines, Marc-Aurèle, trois ans après, dérogeant à la sévérité des lois somptuaires, permit aux femmes du plus haut rang d’en user désormais. Qu'une fille des Metclli, entourée d’une famillequi devait être fière d’un tel rejeton, ait dû se conformer aux exigences de son rang, rien n’est plus naturel; nous verrons d’ailleurs les circonstances les plus ordinaires de la vie de notre héroïne s’encadrer constamment avec les usages du temps où elle a vécu.

Sur les deux peintures dont nous parlons, la teinte du vêtement de Cécile, gravement altérée par le temps, paraît avoir été la couleur verte; et il est à remarquer que cette couleur est maintenue par Paul Véronèse dans son touchant tableau de la mort de la martyre. La robe est celle que les anciens nommaient cyclade, à cause du cercle en broderie qu elle avait dans sa partie inférieure; mais on voit que le luxe de Faustine et de ses imitatrices avait enchéri sur la cyclade primitive, qui d'abord était unique au bas du

vêtement. La robe de la martyre reproduit ce cercle de distance en distance, dans toute la hauteur. Les manches offrent aussi la cydade, répétée plusieurs fois dans leur longueur. Au rapport de Bosio, l’or de toutes ces broderies jetait encore un éclat très-vif en 1 599.

Sainte Agnès, qui appartient au siècle suivant, rend grâces à l’Epoux divin, dans scs Actes, de l’avoir revêtue d’une cydade tissue d'or. Plus d’un siècle écoulé depuis l’époque où nous sommes arrivés, avait dû étendre l’usage de cette parure.

En se prêtant ainsi aux convenances de la société à laquelle elle appartenait, Cécile, toujours vigilante et forte contre elle-mcme, continuait de mortifier son corps par l’âpreté du cilice qu’elle cachait sous la richesse et la mollesse apparentede ses vêtements. Valérien rendait grâces à Dieu de l’avoir uni à une épouse dont toute la vie était pour lui comme un éclatant flambeau qui lui révélait toutes les vertus, et Cécile, témoin des saintes œuvres de son époux, bénissait le ciel d'avoir créé pour eux deux ce lien chaste et sacré qui les établissait dès ce monde dans les conditions de la vie céleste.

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