‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 64 sur 113 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Violence* à Rome contre les chrétien*. — Turcius Almachitis, chargé de les poursuivre, n'a point été préfet de Home. — Altération que son nom a subie. — Valéricn et Tiburce cités au tribunal de ce personnage, pour avoir donné leurg soins à la sépulture de* martyr*. — Fermeté des deux frères. — Al* machius les condamne à avoir la tête tranchée. — Noble conduite du greffier Maxime. — Il conduit les martyrs i sa maison. — Entrevue de Cécile et de Yalérien. — Nuit passée dans l’instruction des néophytes et l’administration du baptême. — Les deux frères sont immolés au pagus Triopius. — Sépulture que leur donne Cécile. — Martyre de Maxime. — Cécile l'ensevelît près des deux frères. — Le phénix.

1 début de l’année 178, le charme d’une telle union ne s’offrait pas aux deux époux avec le calme qui, dans d’autres siècles, a entouré l’existence de leurs imitateurs. Nous avons vu, dès l’année précédente, les dispositions du Palatin à l’égard des chrétiens de Lyon. Les Actes de saint Symphorien d’Autun, qui sont comptés parmi les sincères, contiennent un rescrit impérial de la même époque, qui traduit parfaitement les dispositions et le caractère du chef de l’Empire à l'égard de l’Église. * Nous avons reconnu, y est-il dit, que les préceptes légaux sont violés de notre temps par les chrétiens. Punissezles de supplices divers, quand ils ont été arrêtés, à moins qu’ils ne sacrifient à nos dieux, afin que la sévérité vienne à l'appui de la justice, et que cette rigueur qui consiste à couper court au crime arrive promptement ù son terme. » Cette recrudescence de la persécution qui paraissait se montrer avec

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un certain regret hypocrite, avait pour ministre, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois, l’irritation populaire qui fournissait au besoin un prétexte à la violation des engagements quelconques, pris à l'occasion du miracle de la légion Fulminante. On fut sourd aux réclamations d’Athénagore, et, jusque dans Rome, les sévices recommencèrent avec parti pris. Marc-Aurèlc tenait à terminer sa carrière comme il l’avait commencée, et naturellement il ne devait pas rencontrer d’obstacles chez son jeune fils Commode.

La liste des préfets de Rome présente malheureusement beaucoup de lacunes au temps où nous sommes arrivés. Les Actes de sainte Cécile nous donnent un Turcius Almachius, qui aurait géré cette haute magistrature à l’époque du martyre de l’illustre Romaine. Comme la plupart des monuments de cette nature, ces Actes qui s’encadrent si parfaitement dans l’histoire et sont confirmés jusque dans les détails les plus minutieux par les faits archéologiques, reçurent, de la part de leur compilateur, quelques légères interpolations qu’il est aussi aisé de corriger que de reconnaître. Dom Ruinait, dans ses Acta stneera , en a relevé grand nombre du même genre, qui ne diminuent point la valeur et l’autorité des documents qu’un copiste malhabile a cru quelquefois perfectionner, en ajoutant de son fond certaines particularités, soit sur la chronologie, soit sur les offices dont furent revêtus les personnages qu’il met en scène d’après des monuments certains et originaux.

Constatons d’abord que Turcius Almachius n’a pu être préfet de Rome. Le savant Borghesi a prouvé que cette charge, l’une des plus importantes du régime impérial, n'était jamais conférée qu’à des personnages de la plus haute distinction, et honorés, au moins une fois déjà, de la dignité consulaire. Dion Cassius (lib. t.xxvm, 14) rapporte qu'une des mesures qui révoltèrent le plus la noblesse romaine contre le gouvernement éphémère de Macrin(ii7), fut qu’il avait confié la préfecture urbaine à un personnage qui n’avait pas encore été consul, comme s’il eût voulu, dit l’historien, « souiller ainsi le sénat. » Personne n'ignore que le nom de Turcius Almachius est complètement absent des fastes consulaires durant les trois premiers siècles. Le Turcius des Actes de sainte Cécile n’a donc pu être qu'un magistrat inférieur, préteur peut-être, ou mieux encore délégué du préfet de Rome aux causes religieuses. Il est même possible que cette délégation soit venue

D'après un tableau de Pinturicchio , conservé au musée de Berlin. Quinzième siècle.

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à Turcius du propre mouvement de Marc-Aurèle qui, au rapport de Capitolinus (in AI. Anton. X }, confiait volontiers la décision de certaines affaires à d'anciens préteurs. Le même historien nous apprend que ces favoris du prince ne se recommandaient pas toujours par l’illustration de leur origine. Ainsi, un certain Vétrasinus, ancien gladiateur, se voyant éconduit de la préturc sous le prétexte que l’opinion publique était à ménager, osa répondre, sans être démenti par Marc-Aurèle, qu’il retrouvait parmi les préteurs bon nombre de ses anciens camarades de l’arène. A l’appui de ce que nous disons, certains traits de l’interrogatoire de Cécile témoignent dans le juge d’une vulgarité qui ne se fût pas rencontrée chez un préfet de Rome, et dans les réponses de Cécile elle-même un accent qui dénote en celle qui parle le sentiment de la supériorité du rang.

Le nomen T urcius se trouve encore assez aisément au quatrième siècle, et une fois même vers la fin du troisième; mais on s’accorde assez généralement à regarder le cognomen Almachius comme étranger par sa conformation même au génie de la langue latine. Sirmond et Mazochi en ont été frappés. M. de Rossi produit l’inscription d’un certain Amachius dont peut-être le nom altéré aurait produit celui qu’on lit dans les Actes. Nous devons signaler ici, sur l’un des monuments de la tribu Succusana, le nom d’un L. Lartius Aoemachus. Ce nom traduit du grec (’A«î qui combat sans relâche), forme une appellation qui, passée au moule romain, n’a du moins rien d’étrange. Amachius ( qui ne combat pas) est peut-être une corruption en même temps qu’un contre-sens d’ Aoemachus. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier que ce cognomen, devenu avec le temps Almachius, ne sente un peu le gladiateur. Dans notre récit nous maintiendrons, ces réserves faites, l’appellation vulgaire.

Ce personnage fut donc choisi vers l’année 178, pour présider aux violences qui s’exercèrent contre les chrétiens dans Rome, et donnèrent lieu aux réclamations d’Athénagore. Ces violences sont exprimées d’une façon trèsénergique dans les Actes de sainte Cécile. Elles avaient de préférence pour objet des chrétiens d’une condition inférieure. M. de Rossi établit qu’une hécatombe entre autres eut lieu sur la voie Appienne. C’était non loin des cryptes de Prétextât, de celles de Lucine et du cimetière que l’on creusait à ce moment même aux frais des Cæcilii chrétiens, dans la région fameuse en

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martyrs sur laquelle Urbain exerçait sa sollicitude. Après chaque exécution, venait pour les chrétiens le soin de la sépulture des victimes de la foi. Almachius, disent les Actes, non content de déchirer par toutes sortes de tortures les membres des chrétiens, voulait que leurs corps demeurassent sans sépulture.

Valérien et Tiburce, animés, par Cécile, se dévouèrent à recueillir les saintes dépouilles des soldats du Christ, et à les entourer d’honneurs. Souvent il leur fallait racheter à prix d’or ces corps immolés par la fureur païenne, et rien n’était épargné pour rendre la sépulture complète. On réunissaitavec amour les membres séparés par le glaive, on recherchait jusqu'aux instruments du supplice, afin de conserver à la postérité chrétienne le témoignage complet de la victoire. Le sang de ces glorieuses victimes était gardé avec un soin particulier. On le recueillait avec des éponges, que l’on pressait ensuite sur des fioles ou des ampoules. Aucun péril n'arrêtait la sollicitude fraternelle des deux jeunes patriciens envers ces morts vénérés, pauvres, la plupart, selon la chair, mais déjà rois dans les palais du ciel. Jaloux de témoigner leur respect envers de si glorieuses dépouilles, ils n’épargnaient pas même les parfums les plus précieux, en même temps qu’ils subvenaient par d’abondantes aumônes, et par toutes les œuvres de la miséricorde, aux familles chrétiennes que la perte de leurs chefs ou de leurs principaux membres avait laissées dépourvues des ressources nécessaires à la vie.

Les corps des nombreuses victimes de la cruauté d’Almachius furent recueillis furtivement dans les divers cimetières déjà ouverts sur la plupart des voies qui sortaient de la ville ; mais il paraît certain que celui qui se construisait à ce moment par les soins des Cæcilii, sur la voie Appicnne, en reçut un certain nombre dans scs galeries à peine ébauchées. Le feu ayant été le supplice d’une partie de ces chrétiens, leur sépulture devait exiger moins de place. Tous les anciens Martyrologes ont conservé la mémoire de plusieurs centaines de martyrs qui auraient ainsi reposé dans ces cryptes nouvelles, qui sont appelées ad sanctam Cæciliam. Avec quel tendre respect Cécile accueillait les restes inanimés de ces valeureux athlètes, avec quelle ardeur elle enviait le sort de ceux qui avaient déjà rendu au Christ le témoignage du sang, avec quelle sainte fierté elle contemplait le courage de son époux et de son frère, initiés seulement depuis quelques jours à la foi chrétienne, et déjà si dévoués aux œuvres laborieuses qu’elle imposait alors

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aux plus généreux de ses disciples ! Valérien et Tiburce ne tardèrent pas à être dénoncés à Almachius, et pour leurs largesses envers des personnes viles, et pour l’infraction qu'ils osaient faire à la défense d’inhumer les corps des martyrs. Ils furent donc accusés l’un et l’autre, et conduits devant le tribunal. Almachius n’avait pas l'intention de sévir contre ces deux jeunes patriciens qu’il avait fait mander à sa barre ; il voulait simplement les intimider, et obtenir une satisfaction pour la violation publique qu’ils avaient osé faire de ses ordres.

« Comment! leur dit-il, vous qui, par votre naissance, avez droit au titre de Clarissimes, pouvez-vous avoir dégénéré de votre sang, jusqu’à vous associer à la plus superstitieuse des sectes? J’apprends que vous dissipez votre fortune en profusions sur des gens de condition infime, et que vous vous abaissez jusqu’à ensevelir avec toute sorte de recherches des misérables qui ont été punis pour leurs crimes. En faut-il conclure qu’ils étaient vos complices, et que c’est là le motif qui vous porte à leur donner ainsi une sépulture d’honneur ? »

Le plus jeune des deux frères prit la parole. « Plût au ciel, s’écria Tiburce, qu’ils daignassent nous admettre au nombre de leurs serviteurs, ceux que tu appelles nos complices ! Ils ont eu le bonheur de mépriser ce qui paraît être quelque chose et cependant n’est rien. En mourant, ils ont obtenu ce qui ne paraît pas encore, et qui néanmoins est la seule réalité. Puissions-nous imiter leur vie sainte, et marcher un jour sur leurs traces! »

Almachius, déconcerté par la fermeté de cette réponse, chercha un incident pour rompre le discours du jeune homme. II crut l’avoir trouvé, en relevant la ressemblance frappante qui existait entre les deux frères. « Dis-moi , Tiburce, quel est le plus âgé de vous deux ? » Telle fut la question du juge. Tiburce répondit : « Ni mon frère n’est plus âgé que moi, ni moi plus jeune que lui; le Dieu unique, saint et éternel, nous a rendus tous deux égaux par la grâce. »

« — Eh bien ! dit Almachius, dis-moi ce que c’est que ce qui paraît être quelque chose et n’est rien. — Tout ce qui est en ce monde, repartit vivement Tiburce, tout ce qui entraîne les âmes dans la mort étemelle, à laquelle aboutissent les félicités du temps. — Maintenant, dis-moi, reprit Almachius, qu'est-ce que ce qui ne paraît pas encore et est néanmoins la

seule réalité? — C’est, dit Tiburce, la vie future pour les justes, et le supplice à venir pour les injustes. L’un et l'autre approchent, et par une triste dissimulation nous détournons les yeux de notre cœur, afin de ne pas voir cet ineffable avenir. Les yeux de notre corps s'arrêtent aux objets du temps, et, mentant à notre propre conscience, nous osons employer pour flétrir ce qui est bien les termes qui ne conviennent qu’au mal, et décorer le mal lui-même de ceux qui servent à désigner le bien. »

Almachius interrompit le jeune homme : « Je suis sûr, dit-il, que tu ne parles pas selon ton esprit. — Tu dis vrai, reprit Tiburce, je ne parle pas selon l’esprit que j'avais lorsque j’étais du siècle, mais selon l’esprit de celui que j’ai reçu au plus intime de mon âme, le Seigneur Jésus-Christ. — Mais sais-tu même ce que tu dis ? repartit Almachius, contrarié d’entendre sortir de la bouche du jeune homme ce nom sacré qui attestait la profession du christianisme dans celui qui le proférait avec tant d’amour. — Et toi , dit Tiburce, sais-tu ce que tu demandes? — Jeune homme, répondit Almachius, il y a chez toi de l’exaltation. » Tiburce répondit : « J’ai appris, je sais, je crois que tout ce que j’ai dit est réel. — Mais je ne le comprends pas, repartit le magistrat, et je ne saurais entrer dans cet ordre d’idées. — C’est, dit le jeune homme, empruntant les paroles de l’apôtre, c’est que « l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu ; mais l’homme spirituel juge toutes choses, et n’est jugé lui-même par personne. » (I Cor., n.)

Almachius sourit avec dépit, dissimulant l’injure qu’il venait de recevoir, et, ne voulant pas laisser le jeune homme se compromettre davantage, il le fit écaiter, et ordonna de faire avancer Valérien.

a — Valérien, lui dit-il, la tète de ton frère n’est pas saine; toi, tu sauras me donner une réponse sensée. — Il n’est qu’un seul médecin, répondit Valérien ; c’est lui qui a daigné prendre soin de la tête de mon frère et de la mienne, en nous communiquant sa propre sagesse; c’est le Christ, Fils du Dieu vivant. — Allons, dit Almachius, parle-moi raisonnablement. — Ton oreille est faussée, répondit Valérien; tu ne saurais entendre notre langage. »

Le magistrat se contint, et, refusant toujours d’accepter la confession spontanée du christianisme que les deux frères aspiraient à faire devant son tribunal, il essaya l’apologie du sensualisme païen, auquel les Césars avaient

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été redevables de la soumission passive que leur prêtait l’Empire. « C’est vous-mêmes, dit-il, qui êtes dans l’erreur, et plus que personne. Vous laissez les choses nécessaires et utiles pour suivre des folies. Vous dédaignez les plaisirs, vous repoussez le bonheur, vous méprisez tout ce qui fait le charme de la vie; en un mot, vous n’avez d'attrait que pour ce qui est contraire au bien-être et opposé aux plaisirs. »

Valérien répondit avec calme : « J’ai vu, au temps de l’hiver, des hommes traverser la campagne au milieu des jeux et des ris, et se livrant à tous les plaisirs. En même temps, j’apercevais dans les champs plusieurs villageois qui remuaient la terre avec ardeur, plantaient la vigne et écussonnaient des roses sur les églantiers; d’autres greffaient des arbres fruitiers, ou écartaient avec le fer les arbustes qui pouvaient nuire à leurs plantations; tous enfin se livraient avec vigueur aux travaux de la culture.

« Les hommes de plaisir, ayant considéré ces villageois, se mirent â tourner en dérision leurs travaux pénibles, et ils disaient : « Misérables que vous êtes, laissez ces labeurs superflus; venez vous réjouir avec nous; venez partager nos jeux et nos délices. Pourquoi se fatiguer ainsi à de rudes travaux ? Pourquoi user le temps de votre vie à des occupations si tristes? » Ils accompagnaient ces paroles d’éclats de rire, de battements de mains et d’insultantes provocations.

u A la saison des pluies et de la froidure succédèrent les jours sereins, et voilà que les campagnes, cultivées par tant d’efforts, s’étaient couvertes de feuillages touffus, les buissons étalaient leurs roses fleuries, la grappe descendait en festons le long du sarment, et aux arbres pendaient de toutes parts des fruits délicieux et agréables à l’oeil. Ces villageois, dont les fatigues avaient paru insensées, étaient dans l’allégresse; mais les frivoles habitants de la ville, qui s’étaient vantés d’être les plus sages, se trouvèrent dans une affreuse disette, et regrettant, mais trop tard, leur molle oisiveté, ils se lamentèrent bientôt, et se disaient entre eux : « Ce sont là pourtant ceux que nous poursuivions de nos railleries. Les travaux auxquels ils se livraient nous semblaient une honte; leur genre de vie nous faisait horreur, tant il nous paraissait misérable. Leurs personnes nous semblaient viles, et leur société sans honneur. Le fait cependant a prouvé qu’ils étaient sages, en même temps qu’il démontre combien nous fûmes malheureux, vains et

insensés. Nous autres, nous n’avons pas songé à travailler; loin de venir à leur aide, du sein de nos délices nous les avons bafoués, et les voilà maintenant environnés de fleurs et brillants de l'éclat du succès. »

C’est ainsi que le jeune patricien, dont le caractère grave et doux formait un si aimable contraste avec le naturel impétueux de son frère , imitait le langage de Salomon, et flétrissait les vanités du monde au sein même de la plus vaine et de la plus voluptueuse des cités. Almachius avait écouté jusqu'au bout le discours de Valérien; reprenant à son tour la parole, il lui dit : « Tu as parlé avec éloquence, je le reconnais ; mais je ne vois pas que tu aies répondu à mon interrogation. — Laisse-moi achever, reprit Valérien. Tu nous as traités de fous et d’insensés, sous le prétexte que nous répandons nos richesses dans le sein des pauvres, que nous donnons l’hospitalité aux étrangers, que nous secourons les veuves et les orphelins, enfin que nous recueillons les corps des martyrs, et leur faisons d’honorables sépultures. Selon toi, notre folie consiste en ce que nous refusons de nous plonger dans les voluptés, en ce que nous dédaignons de nous prévaloir aux yeux du vulgaire des avantages de notre naissance. Un temps viendra où nous recueillerons le fruit de nos privations. Nous nous réjouirons alors ; mais ils pleureront, ceux qui tressaillent maintenant dans leurs plaisirs. Le temps présent nous est donné pour semer; or ceux qui, en cette vie, sèment dans la joie, moissonneront dans l'autre le deuil et les gémissements, tandis que ceux qui aujourd’hui sèment des larmes passagères recueilleront dans l’avenir une allégresse sans fin.

« — Ainsi, répliqua Almachius, nous et nos invincibles princes, nous aurons pour partage un deuil éternel, tandis que vous, vous posséderez à jamais la vraie félicité ? — Et qui êtes-vous donc, vous et vos princes? s’écria Valérien. Vous n’êtes que des hommes, nés au jour marqué, pour mourir quand l’heure est venue. Encore aurez-vous à rendre à Dieu un compte rigoureux de la souveraine puissance qu’il a placée entre vos mains. »

L’interrogatoire avait dépassé le but que le juge s'était proposé. En voulant seconder les mauvaises dispositions de l’État contre les chrétiens, et produire un effet sur les membres de la haute société romaine qui appartenaient à la religion proscrite, il avait dépassé le but et amené une complication inattendue. Deux patriciens avaient comparu devant lui, et bientôt.

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par l’imprudence du magistrat, des paroles offensantes pour la dignité impériale étaient sorties de leur bouche. La profession du christianisme était flagrante dans les deux frères; elle avait retenti jusque dans le sanctuaire des lois. Almachius songea à sortir de cette situation difficile, en faisant à Tiburce et à Valérien une proposition qui, s'ils l’acceptaient, allait tout aussitôt les mettre hors de cause. Il leur dit donc : « Assez de discours inutiles ; plus de ces longueurs qui font perdre le temps. Offrez des libations aux dieux, et vous vous retirerez sans avoir subi aucune peine. »

Il ne s’agissait ni de brûler de l’encens aux idoles, ni de prendre part à un sacrifice; une simple libation, à peine aperçue des assistants, dégageait les deux frères de toutes poursuites, et mettait à couvert la responsabilité du magistrat et l'honneur des lois de l’Empire. Valérien et Tiburce répondirent à la fois : « Tous les jours nous offrons nos sacrifices à Dieu, mais non pas aux dieux. — Quel est, demanda Almachius, le dieu auquel vous rendez ainsi vos hommages ? » Les deux frères répondirent : « Y en a-t-il donc un autre, que tu nous fais une pareille question à propos de Dieu ? En est-il donc plus d’un ? — Ce dieu unique dont vous parlez, répliqua Almachius, dites-moi du moins son nom. — Le nom de Dieu, dit Valérien, tu ne saurais le découvrir, quand bien même tu aurais des ailes, et si haut que tu pusses voler. — Ainsi, répondit le magistrat, Jupiter, ce n’est pas le nom d’un dieu? — Tu te trompes, Almachius, dit Valérien ; Jupiter, c’est le nom d’un corrupteur, d’un libertin. Vos propres écrivains nous le donnent pour un homicide, un personnage rempli de tous les vices, et tu l’appelles un dieu ! Je m’étonne de cette hardiesse; car le nom de Dieu ne saurait convenir qu’à l’être qui n’a rien de commun avec le péché, et qui possède toutes les vertus. — Ainsi, reprit Almachius, le monde entier est dans l’erreur; ton frère et toi, vous êtes les seuls à connaître le véritable Dieu? »

A ces paroles, une noble et sainte fierté s’émut au cœur de Valérien, et, proclamant les immenses progrès de la foi chrétienne, il osa répondre : « Ne te fais pas illusion, Almachius; les chrétiens, ceux qui ont embrassé cette doctrine sainte, ne peuvent déjà plus se compter dans l’Empire. C’est vous qui formerez bientôt la minorité ; vous êtes ces planches disjointes qui flottent sur la mer après un naufrage, et qui n’ont plus d’autre destination que d’être jetées au feu. »

Almachius, irrité de la généreuse audace de Valérien, commanda qu'il fût battu de verges ; il hésitait encore à prononcer contre lui la peine de mort que requéraient les lois de l’ Empire. Les licteurs dépouillèrent aussitôt le jeune homme, et sa joie de souffrir pour le nom de Jésus-Christ éclata par ces courageuses paroles : « Voici donc arrivée l’heure que j’attendais avec tant d'ardeur; voici le jour qui m’est plus agréable que toutes les fêtes du monde. » Pendant qu’on frappait cruellement l’époux de Cécile, la voix d’un héraut faisait retentir ces paroles : « Gardez-vous de blasphémer les dieux et les déesses. » En même temps, et à travers le bruit des coups de verges, on entendait la voix énergique de Valérien, qui s’adressait à la multitude : « Citoyens de Rome, s’écriait-il, que le spectacle de ces tourments ne vous empêche pas de confesser la vérité. Soyez fermes dans votre foi; croyez au Seigneur qui seul est saint. Détruisez les dieux de bois et de pierre auxquels Almachius brûle son encens; réduisez-les en poudre, et sachez que ceux qui les adorent seront punis par des supplices éternels. »

Durant cette exécution qui avait lieu en dehors du prétoire, les passions s’agitaient au dedans. Quelle serait la fin de cette cause, que l'inhabile magistrat avait amenée avec tant d'imprudence ? Au lieu de deux jeunes gens qu’il n’avait voulu qu’intimider, il avait en face deux chrétiens, dignes, par leur mâle courage, d’être comparés aux plus héroïques martyrs qu’il venait d’envoyer à la mort. Laisserait- il se retirer, après un châtiment passager, ces hommes qui avaient insulté les divinités de l’Empire, bravé les lois, et défié un représentant de la puissance publique jusque sur son siège ; ou sévirait-il contre eux jusqu’à la peine capitale ? un conseil perfide, qui faisait appel à sa cupidité, fixa les incertitudes d’ Almachius. Tarquinius, son assesseur, lui dit en particulier : « Finis-en avec eux : l’occasion est bonne. Si tu mets du retard, ils continueront de distribuer leurs richesses aux pauvres jusqu’à ce qu’elles soient épuisées, et, quand ils auront été enfin punis de la peine capitale, tu ne trouveras plus rien, n Almachius comprit ce langage. Ses intérêts pouvaient être mêlés jusqu’à un certain point avec ceux du fisc; il résolut donc de ne pas laisser échapper la proie. Les deux frères furent de nouveau amenés devant lui, Valérien, le corps ensanglanté par les verges, et Tiburce, saintement jaloux que son frère lui eût été préféré dans l’honneur de souffrir pour le Christ. La

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sentence fut immédiatement rendue; elle était commune aux deux jeunes patriciens, et portait qu'ils seraient conduits au pagus Triopius, situé sur la voie Appienne, entre la troisième et la quatrième borne milliaire. Au bord de la route, s’élevait le temple de Jupiter, qui servait comme d’entrée au pagus. Valérien et Tiburce seraient invités à brûler de l’encens devant l’idole, et, s’ils refusaient de le faire, ils auraient la tête tranchée.

C'en était fait : les deux frères, entraînés par la soldatesque, se mettaient en marche pour le lieu de leur martyre. Ils allaient s’éloigner de Rome, sans qu’il eût été donné à Valérien de revoir un instant son épouse, à Tiburce de prendre congé de sa soeur; tant était rapide le mouvement qui les emportait l’un et l’autre vers la patrie des anges. Cécile n’avait pas été présente à l’interrogatoire des deux confesseurs; mais l’ardeur de ses prières les avait assistés devant le juge, et ils s'étaient montrés dignes d’elle et de leur baptême. Dieu, cependant, qui voulait que la vierge survécût à leur départ pour le ciel, ménageait, à ce moment même, une entrevue pleine de consolation pour les trois amis,

Maxime, greffier d’Almachius, avait été désigné pour accompagner les martyrs au lieu de l’épreuve. C’était à lui de rendre compte au juge de l’issue du drame. Il devait ramener libres Tiburce et Valérien, s’ils sacrifiaient aux dieux, ou certifier leur exécution, s’ils persistaient dans la profession du christianisme. A la vue de ces deux jeunes hommes qui marchaient d’un pas si léger vers le supplice, et s’entretenaient ensemble avec une joie tranquille et une ineffable tendresse, Maxime ne put retenir scs larmes, et leur adressant la parole : « O noble et brillante fleur de la jeunesse romaine ! s’écria-t-il; ô frères unis par un amour si tendre! vous vous obstinez donc dans le mépris des dieux, et, au moment de perdre toutes choses, vous courez à la mort comme à un festin ! »

Tiburce lui répondit : « Si nous n'étions pas assurés que la vie qui doit succéder à celle-ci durera toujours, penses-tu donc que nous montrerions tant d’allégresse à cette heure? — Et quelle peut être cette autre vie? dit Maxime. — Comme le corps est recouvert par les vêtements, reprit Tiburce, ainsi l’âme est revêtue du corps; et de même que l’on dépouille le corps de ses vêtements, ainsi en sera-t-il de l’ame à l'égard du corps. Le corps, dont l’origine grossière est la terre, sera rendu à la terre; il sera réduit

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