‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 66 sur 113 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Cécile est poursuivie par Almachius eu sujet des biens de son mari. — Elle convertit les envoyés de ce magistrat, et passe la propriété de la maison du Transtévcre au sénateur Gordien. — Elle est enfin citée et comparaît devant Almachius. — L'Eglise de Sainte-Cécile de Lupo Pac/.o , appelée aussi de Turre campi. — Interrogatoire de Cécile. — Elle attaque le paganisme et confise la foi chrétienne. — Almachius la fait reconduire à sa maison, où il ordonne qu'elle soit étouffée par la vapeur du cjiJjriu/n. — Elle est miraculeusement préservée de la mort. — Un licteur est envoyé pour lui trancher la tête. — Il se retire après avoir frappé tiois coups, et laisse la vierge baignée dans son sang. — Lite obtient de Dieu trois jours pour revoir Urbain, et remettre â l'Eglise romaine, par les mains du saint évêque, la propriété de sa maison. — Elle meurt, -r Son corps est déposé sur la voie Apprenne dans la crypte commencée par les C&cllii. — Urbain est l’objet des poursuites d’Almachius. — Il est arrêté et mis ft mort. — Sa sépulture au cimetière de Préteitat.

a sensation que dut produire dans la haute société de Rome l’exécution des deux jeunes patriciens, était de nature à inquiéter le Palatin, où l’on ne pouvait se dissimuler l’action du christianisme sur un grand nombre de membres de l’aristocratie. Après l’application d’une semence de mort, avait lieu la confiscation des biens; mais cette sentence de mort avait été à peine prévue. Pour la provoquer, il avait fallu l’attitude méprisante que Tiburcc et Valérien avaient témoignée envers le paganisme; un procès capital avait remplacé ce qui ne devait, être qu’une solennelle remontrance. On ne jugea donc pas à propos de mettre immédiatement la main sur les biens personnels des deux martyrs. Le palais des Valciii au Transtévcrc, avec son riche mobilier.

tentait l’avidité du fisc; mais Cécile était héritière de la fortune de son epoux. Le moyen efficace d’atteindre cette proie était d’amener la veuve du martyr à quelque démonstration hostile aux lois de l'Empire contre les chrétiens. On ne provoquerait pas Cécile à sacrifier aux dieux : son caractère était trop connu pour qu’on osât risquer une telle imprudence; mais on pouvait essayer de la compromettre, en même temps qu’on emploierait les pièges de la légalité pour la dépouiller. L’appréhension d’avoir à se mesurer avec cette jeune veuve dont l’énergie et l’indépendance chrétienne n’étaient ignorées de personne, furent cause que plusieurs mois s’écoulèrent avant que Cécile eût reçu aucune citation à comparaître devant Almachius, à qui le Palatin laissait le soin de terminer cette odieuse affaire.

Dans sa prévoyance, Cécile profita du répit qui lui était donné, pour distribuer aux pauvres les richesses mobilières qu’elle trouvait sous sa main. A la veille de son départ pour le ciel, elle voulais selon l’Évangile, envoyer devant elle ses trésors. (Luc, xn.) Quant à la maison quelle avait habitée avec Valéricn, sa pieuse ambition était, en imitant Praxède et Pudentienne, d’en faire un nouveau Titre pour le service de l’Église romaine.

Almachius, qui sentait le besoin de réparer son honneur compromis en pleine audience par les rudes répliques de Tiburce et de Valéricn, imagina d’abord de tendre un piège à Cécile, en cherchant à provoquer de sa part, sans publicité, un acte de complaisance envers l’idolâtrie, espérant s’en couvrir comme d’un succès. S’il réussissait, le fisc pourrait, il est vrai, se trouver frustré d’une partie de ses espérances; mais on aurait du moins l’avantage d’éviter un jugement dont la fin peut-être serait tragique, et causerait de l’agitation dans le public. Il imagina donc de traiter avec Cécile de puissance à puissance, et, au lieu de la mander à son prétoire, l’idée lui vint d’envoyer au domicile de l’épouse de Valéricn des officiers de justice, pour lui proposer de se prêter sans bruit sous leurs yeux à quelque pratique, si insignifiante qu’elle fût, de la religion de l’Empire. On en prendrait acte, et le danger de se commettre en public avec une chrétienne telle que Cécile serait éloigné.

Les gens d’ Almachius se transportèrent au palais des Valcrii, et présensentèrent à Cécile la proposition de ce magistrat. La vierge démêla aisément l’émotion que leur inspirait sa contenance pleine de douceur et de gravité.

LE MARTYRE

Le respect, la déférence, l'embarras d’avoir à remplir près d’elle une telle mission, paraissaient dans leurs paroles et jusque dans leur attitude.

Elle leur répondit avec un calme céleste : «Concitoyens et frères, écoutezmoi. Vous êtes les officiers de votre magistrat, et au fond de vos cœurs vous avez horreur de sa conduite impie. Pour moi, il m’est glorieux et désirable de souffrir tous les tourments pour confesser le nom du Christ ; car je n’ai jamais eu la moindre attache à cette vie. Mais je vous plains, vous qui êtes encore dans l’âge de la jeunesse, du malheur que vous avez d’être ainsi aux ordres d’un juge rempli d’injustice. » A ce discours, les appariteurs d’Almachius ne purent retenir leurs larmes, et ils se lamentaient de voir une jeune dame si noble, si belle et si sage, courir à la mort avec un tel empressement; ils la suppliaient de ne pas permettre qu’une si brillante fortune, embellie de tant de charmes, devînt la proie du trépas.

La vierge les interrompit par ces paroles : « Mourir pour le Christ, ce n’est pas sacrifier sa jeunesse, mais la renouveler; c'est donner un peu de boue pour acquérir de l’or, échanger une demeure étroite et vile contre un palais magnifique, offrir une chose périssable et recevoir en retour un bien immortel. Si aujourd'hui quelqu’un mettait à votre disposition un amas de pièces d’or, à la seule condition de lui donner en retour autant de pièces d'une vile monnaie de même poids, ne vous montreriez-vous pas empressés pour un échange aussi avantageux ? n’engageriez- vous pas vos parents, vos alliés, vos amis, à profiter comme vous de cette bonne fortune? ceux qui voudraient vous en détourner, en viendraient-ils jusqu’aux larmes, vous les réputeriez fous et malavisés. Cependant , tout votre empressement n’aurait abouti qu’à vous procurer un métal plus précieux, mais terrestre, en échange d’un autre métal plus grossier et à poids égal. Jésus-Christ, notre Dieu, ne se contente pas de donner ainsi poids pour poids; mais ce qu’on lui offre, il le rend au centuple, et il ajoute encore la vie éternelle. »

Subjugués par ce discours, les assistants ne pouvaient plus contenir leur émotion. Dans le transport de son zèle d’apôtre, Cécile monte sur un marbre qui se trouvait près d’elle, et d’une voix inspirée, elle s’écrie : « Croyezvous ce que je viens de vous dire ? » Tous répondent à la fois : « Oui , nous croyons que le Christ, Fils de Dieu, qui possède une telle servante, est le Dieu véritable. » — « Allez donc, reprit Cécile, et dites à ce malheureux

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Almachius que je demande un délai, que je le prie de retarder quelque peu mon martyre. Durant cet intervalle, vous reviendrez ici, et j’y aurai fait venir quelqu’un qui vous rendra participants de la vie éternelle. » Les officiers d' Almachius, déjà chrétiens dans le cœur, lui portèrent la nouvelle du refus qu’avait fait Cécile d’accéder à sa proposition, et en même temps la demande qu’elle faisait d’un délai de comparution. Almachius s'abstint de donner l’ordre immédiat d'amener la vierge devant son tribunal.

Urbain ne tarda pas à recevoir un message de Cécile qui l'instruisait de son prochain martyre , et des nouvelles conquêtes qui se préparaient pour la foi du Christ. Non-seulement les appariteurs d'Almachius, mais un grand nombre d’autres personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, principalement de la région transtibérine, avaient ressenti l’ébranlement de la grâce divine, et aspiraient au baptême.

Urbain vint en personne recueillir une si riche moisson, et bénir une dernière fois la vierge héroïque qui, dans peu de jours, devait tendre du haut des cicux sa palme au saint vieillard, dont la présence fut pour elle, à un tel moment, une sensible consolation. Le baptême fut célébré avec splendeur, et plus de quatre cents personnes reçurent la grâce de la régénération. Telle était la riche offrande que Cécile présentait au Christ, si peu d’heures avant d’aller au martyre. Un dernier soin la préoccupait; celui d’assurer à l’Église romaine la possession de sa maison. Elle n’avait d’autre moyen pour cela, que d’en céder à temps la propriété à une personne de confiance qui l’appliquerait à la destination fixée par la vierge. Elle arrêta son choix sur un des nouveaux baptisés, nommé Gordien, qui était décoré du titre de Clarissime. Ce fut avec ce patricien que Cécile, libre encore, passa le contrat qui garantissait à l’Église, sous la garde d'un nom nouveau, la jouissance du don que lui avait préparé la vierge. Un arrêt de confiscation des biens de Cécile après son martyre ne pouvait plus dès lors atteindre ce palais que sa présence et celle de Valérien avaient sanctifié.

Urbain, malgré les périls, fixa sa demeure sous le toit de Cécile; mais à peine y était-il établi, que la vierge reçut l’ordre formel de comparaître. On était à la veille des Jdes de septembre (iï septembre). Cécile, heureuse d'étre arrivée au moment de confesser sa foi, s’était parée comme une noble patricienne. Le lieu où Almachius tenait son audience était situé au Champ

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