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LE MARTYRE
de Mars, à peu de distance de la maison des Cæcilii, près de l'amphithéâtre de Statilius Taurus, dont les décombres ont formé l’éminence que l’on appelle Monte Giordano. Une église y fut bâtie pour rappeler le lieu où Cécile avait confessé la foi. Sur les anciens diplômes cités par Fonseca (de liasilica S. Laurentii in Damaso), on voit qu’elle était appelée, au moyen âge, Sainte-Cécile de Lupo Pacho, et aussi de Turre Cantpi.
C’est là que, la première et unique fois, notre héroïne vit en face l’homme dont les mains étaient teintes du sang de son époux et de son frère ; qu’elle se trouva au milieu d’un prétoire, où l’on apercevait de toutes parts les images impures des faux dieux ; mais jamais l’épouse du Christ, qui tenait le monde sous scs pieds, n’avait paru plus imposante par la dignité et la simplicité de son maintien. Ravie en celui qui possédait tout son cœur, et qui l’appelait enfin aux noces de l’éternité, ses regards s’abaissaient sur la terre avec un dédain sublime. Elle allait ouvrir la bouche pour répondre ; mais sa parole n’allait être qu’une protestation contre cette force brute qui tentait d’arrêter les âmes dans leur essor vers le bien infini. Sa mission d’apôtre était accomplie; les martyrs qu’elle avait formés l’avaient précédée au ciel; d’autres devaient bientôt l’y suivre ; il ne lui restait plus qu’à rendre le dernier témoignage dont le prix était la palme.
L’interrogatoire de Cécile nous est parvenu en son entier, ponant la trace visible de son authenticité, dans le style parfaitement contemporain qui y règne d'un bout à l’autre, et qui contraste si évidemment avec la diction vulgaire du compilateur des Actes. Les paroles de la martyre et d’Almachius furent recueillies par les greffiers du tribunal, comme on avait coutume de le faire, et la Providence divine a veillé sur la conservation d’un document de si haut intérêt. Mais, comme tant d’autres monuments, ce précieux interrogatoire avait souffert en certains endroits d’indiscrètes superfétations, qui sans doute n’en altéraient- pas la substance, mais en rompaient l’unité et parfois le caractère. Ces additions, dues à quelques copistes peu éclairés du moyen âge, ont été reproduites dans les éditions des Actes données par Bosio et par Laderchi. Nous devions avant tout donner dans sa pureté primitive un texte si capital. Pour cela, nous avons trouvé le travail déjà tout fait par M. de Rossi, à qui l’histoire de sainte Cécile est si redevable. Ces additions maladroites et invraisemblables ont
pu être constatées par la confrontation avec de nombreux manuscrits des Actes. Une trentaine de ces manuscrits, pris dans les bibliothèques de l’Italie, de la France et de la Suisse, s’accordent à repousser ces fourrures qui du reste, nous en convenons, laissent subsister le texte entier de l’interrogatoire. On a été à même de constater l’époque à laquelle elles ont été insérées, par la traduction grecque que Siméon Métaphraste fit des Actes de sainte Cécile au dixième siècle. Cette traduction, très-exacte d’un bout à l’autre, est totalement exempte des superfétations que les nombreux manuscrits latins dont nous venons de parler ne contiennent pas. Au seizième siècle, Mombritius et Surius donnèrent dans leurs collections des Actes des saints ceux de sainte Cécile, en retraduisant en latin la version de Métaphraste, et en se conformant aux plus anciens manuscrits. Ce sont eux que nous allons suivre, désireux de laisser dans toute sa pureté un monument aussi sacré, qui a fait partie de ces actes publics dont les chrétiens se procuraient des copies, et qui étaient ensuite transcrits par les notaires de l’Église romaine.
Almachius frémit à la vue de sa victime si douce et si fière. Cherchant à se donner de l’assurance, il feignit de ne pas reconnaître l'héritière des Cæcilii, et il osa ouvrir ainsi l’interrogatoire :
Almachius. Jeune fille, quel est ton nom ?
Cécile. Cæcilia.
Almachius. Quelle est ta condition ?
Cécile. Libre, noble, clarissime.
Almachius. C’est sur ta religion que je t’interroge.
Cécile. Ton interrogation n’était donc pas précise, si elle donnait lieu à deux réponses.
Almachius. D'où te vient cette assurance ?
Cécile, se serrant d’un texte de saint Paul : « D’une conscience pure et d’une foi sans déguisement. » (I Tim., i.)
Almachius. Ignores-tu quel est mon pouvoir ?
Cécile. C’est toi-même qui ignores ce qu’est ton pouvoir. S’il te plaît de m’interroger à ce sujet, je puis te montrer la vérité avec évidence.
Almachius. Eh bien ! parle; je serai charmé de t’entendre.
Cécile. La puissance de l'homme est semblable à une outre remplie de
LE MARTYRE. 397
vent; qu’on vienne à percer l’outre avec une simple aiguille, soudain elle s’affaisse, et tout ce qu’elle semblait avoir de consistance a disparu.
Almachius. Tu as débuté par l’injure, et tu continues sur le même ton.
Cécile. Il n'y a injure que lorsqu'on allègue des choses qui n’ont pas de fondement. Démontre que j’ai dit une fausseté, je conviendrai alors de l’injure; autrement, le reproche que tu m’adresses est une calomnie.
Ce début de l’interrogatoire montre à quel point l’antique fierté romaine vivait encore à Rome chez les chrétiens de grande race, au moment où toute dignité tendait à disparaître sous l’abaissement de l’Empire. En face du parvenu qui osait tenir à sa barre la fille des Mctelli, le Numidique eût reconnu son sang. Une des additions au texte de l’interrogatoire consiste à faire donner par Cécile à Almachius le titre de préfet. Ni les trente manuscrits, ni la version grecque de Métaphraste, ne reproduisent ce mot qui n’a pu se trouver sur l’interrogatoire, puisque Turcius Almachius ne fut jamais préfet de Rome, mais un simple magistrat subalterne. Au reste, son ton et la maladresse de son langage dénotent assez l’homme vulgaire qui n’a rien de commun avec le Prxfectus urbis, lequel, à cette époque et longtemps après, était toujours, comme nous l’avons dit, un personnage consulaire.
Almachius changea de discours, et s’adressant à Cécile : « Ignores-tu donc, lui dit-il, que nos maîtres, les invincibles empereurs, ont ordonné que ceux qui ne voudront pas nier qu’ils sont chrétiens, soient punis, et que ceux qui consentiront à le nier soient acquittés ? »
Le lecteur doit remarquer que les termes dont se sert ici Almachius, en citant le texte officiel qui frappait les chrétiens, sont identiques à ceux qu’on lit dans les Actes des martyrs de Lyon, comme étant la réponse officielle du Palatin consulté sur le sort des confesseurs retenus dans les prisons. Cette relation entre les deux documents est une preuve de plus de l’authenticité et de la contemporanéité de l’un et de l’autre.
Cécile. Vos empereurs se trompent, et ton Excellence avec eux. L’ordre que tu attestes toi-même avoir été porté par eux, prouve seulement que vous êtes cruels et que nous sommes innocents. Si le nom de chrétien était un crime, ce serait à nous de le nier, et à vous de nous obliger par les tourments à le confesser.
Almachius. Mais c’est dans leur clémence que les empereurs ont statué
cette disposition ; ils ont voulu par là vous assurer un moyen de sauver votre vie.
Cécile. Est-il une conduite plus impie et plus funeste aux innocents que la vôtre ? Vous employez les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs la qualité de leur délit, le lieu, le temps, les complices; s’agit-il de nous, tout notre crime est dans notre nom; car vous savez que nous sommes innocents. Mais nous connaissons toute la grandeur de ce nom sacré , et nous ne pouvons en aucune façon le renier. Mieux vaut donc mourir pour être heureux, que vivre pour être misérables. Vous voudriez nous extorquer un mensonge ; mais, en proclamant la vérité, c’est nous qui vous infligeons la plus cruelle torture.
Almachius. Choisis l’un de ces deux partis : ou sacrifie aux dieux, ou nie simplement que tu sois chrétienne, et tu pourras te retirer.
A cette proposition, un sourire de compassion parut sur les lèvres de Cécile. «Quelle humiliante situation pour un magistrat! dit-elle; il veut que je renie un nom qui témoigne de mon innocence, et que je me rende coupable d’un mensonge. Il consent à m’épargner, et il est prêt à sévir contre moi; il semble ne rien voir, et rien n’est plus précis que son regard. Si tu as envie de condamner, pourquoi exhortes-tu à nier le délit? Si ton intenüon est d’absoudre, pourquoi ne te donnes-tu pas la peine de t’enquérir ?
Almachius. Mais voici les accusateurs; ils déposent que tu es chrétienne. Nie-le seulement, et toute l'accusation est mise à néant; mais si tu persistes, tu reconnaîtras ta folie , lorsque tu auras à subir la sentence.
Cécile. Une telle accusation était l’objet de mes voeux, et la peine que tu me réserves sera ma victoire. Ne me taxe pas de folie ; fais-toi plutôt ce reproche, pour avoir pu croire que tu me ferais renier le Christ.
Almachius. Malheureuse femme, ignores-tu donc que le pouvoir de vie et de mort m’a été conféré par les invincibles princes ? Comment oses-tu me parler avec cet orgueil ?
Cécile. Autre chose est l’orgueil, autre chose la fermeté; j’ai parlé avec fermeté, non avec orgueil; car nous avons ce vice en horreur. Si tu ne craignais pas d’entendre encore une vérité, je te montrerais que ce que tu viens de dire est faux.
l.E MARTYRE.
Almachius. Voyons, qu’ai-je dit de faux ?
Cécile. Tu as prononcé une fausseté, quand tu as dit que tes princes t'avaient conféré le pouvoir de vie et de mort.
Almachius. Comment ai-je menti en disant cela ?
Cécile. Oui, et si tu me l’ordonnes, je prouverai que tu as menti contre l’évidence même.
Almachius. Alors, explique-toi.
Cécile. N’as-tu pas dit que tes princes t’ont conféré le pouvoir de vie et de mort ? Tu sais bien cependant que tu n'as que le seul pouvoir de mort. Tu peux ôter la vie à ceux qui en jouissent, j’en conviens; mais tu ne saurais la rendre à ceux qui sont morts. Dis donc que tes empereurs ont fait de toi un ministre de mort, et rien de plus; si tu ajoutes autre chose, c’est mentir, et mentir en vain.
Almachius. Assez d’audace : sacrifie aux dieux. » En prononçant ces paroles, le juge désignait les statues qui remplissaient le prétoire.
Cécile. Je ne sais vraiment ce qui est arrivé à tes yeux, où et comment tu en as perdu l'usage. Les dieux dont tu parles, moi et tous ceux qui ici ont la vue saine, nous ne voyons en eux que de la pierre, de l'airain ou du plomb.
Almachius. En philosophe, j’ai dédaigné tes injures, quand elles n’avaient que moi pour but ; mais l'injure contre les dieux, je ne la puis supporter.
Cécile. Depuis que tu as ouvert la bouche, tu n'as pas dit une parole dont je n’aie fait voir l’injustice, la déraison, la nullité; maintenant, afin que rien n’y manque, te voilà convaincu d’avoir perdu la vue. Tu appelles des dieux ces objets que nous voyons tous n’être que des pierres, et des pierres inutiles. Palpe-les plutôt toi-même, tu sentiras ce qu’il en est. Pourquoi t’exposer ainsi à la risée du peuple ? Tout le monde sait que Dieu est au ciel. Quanta ces statues de pierre, elles feraient meilleur service si on les jetait dans une fournaise pour les convertir en chaux. Elles s’usent dans leur oisiveté, et sont impuissantes à se défendre des flammes, aussi bien qu’à t’arracher toi-même à ta perte. Le Christ seul sauve de la mort, seul il délivre du feu l'homme coupable. »
Ce furent les dernières paroles de Cécile devant l'homme qui représentait la puissance païenne. Elle voulut flétrir publiquement le grossier fétichisme
qui depuis si longtemps asservissait le monde racheté du sang d'un Dieu. Libre à l’égard de tout ce qui passe, le martyre était sa seule ambition ; mais avant de présenter sa tête au glaive, elle avait voulu faire un dernier et solennel appel à la conscience de ceux qui l’entendaient. Ses paroles demeurèrent après elle, et éveillèrent dans plus d’un cœur des sentiments qui ne pouvaient trouver leur expansion que dans le christianisme. Elles devinrent un héritage pour les fidèles de Rome; et, peu d’années après, l’argument qu’avait fait valoir Cécile contre l’injustice et la déraison de la loi qui régissait les procès des chrétiens, reparaissait dans l’Apologétique de Tertullien, relevé encore, mais non créé, par le génie et l’éloquence du célèbre Africain.
Almachius et ceux qui le mettaient en mouvement n'avaient pas été sans prévoir l’issue d’une cause dont Rome tout entière devait retentir. Quelle peine imposer à une jeune dame romaine d’un tel caractère et d’un tel rang ? Il avait été résolu que Cécile ne périrait pas sous le glaive. On l’enfermerait dans la salle des bains de son palais, que les Romains appelaient le Caldarium. On maintiendrait un feu violent et continu dans l’hypocauste, et la vierge, laissée sans air sous la voûte ardente, aspirerait la mort avec la vapeur embrasée, sans qu’il fût besoin de l’épée d’un licteur pour l’immoler. Ce supplice arbitraire qui n’avait pas, il est vrai, son fondement exprès dans la pénalité romaine, avait l'avantage de faire éviter l’éclat et le tumulte. La philosophie couronnée triomphait dans l’extermination d'une chrétienne, dont le rang, l’éloquence vive et le caractère sympathique, étaient dans Rome une gène pour le paganisme. Le patriciat d’ailleurs ne pourrait voir un déshonneur dans ce supplice employé déjà contre une impératrice. Octavic n’avait-ellc pas été ainsi livrée aux ardeurs dévorantes du caldarium par ordre de son mari Néron ? On sait que cette manière privilégiée de sortir violemment de la vie fut plus tard imposée par Constantin à sa femme l’impératrice Fausta.
Cécile fut donc reconduite à cette maison que le Ciel avait prédestinée à devenir le théâtre de toutes ses gloires. En la léguant à l’Église, il y avait peu de jours, la vierge ignorait qu'elle devait d’abord la consacrer par son sang. En la quittant tout à l’heure pour se rendre à l’audience d’Almachius, elle pensait n’avoir plus à en franchir le seuil. Son cœur tressaillait en saluant l'arène, quelle qu’elle fût, où elle allait avoir à soutenir la lutte
LE MARTYRE
contre l'ennemi de Dieu; et voici qu’on l’entraînait vers cette demeure sacrée, où son zèle avait conquis au Christ Valérien ctTiburcc, où, venu du ciel, un ange avait ceint son front d’une fraîche et odorante couronne. Ce fut donc avec une sainte allégresse qu’elle se vit enfermée dans l’étroit réduit où elle devait laisser cette vie mortelle et commencer la vie qui ne finit pas.
Mais une si grande martyre ne pouvait être immolée sans l’effusion de son sang, et le stratagème dont s’applaudissait la politique n’était pas appelé à réussir. Cécile, enfermée dans le caldarium, y passa le reste du jour et la nuit suivante, sans que l’atmosphère enflammée qu’elle respirait eût seulement fait distiller de ses membres la plus légère moiteur. Une rosée céleste, semblable à celle qui rafraîchit les trois enfants dans la fournaise de Babylone, tempérait délicieusement les feux de cet ardent séjour, et l’on pouvait dire de la vierge ce que, plus tard, saint Léon le Grand a dit de l’intrépide archidiacre Laurent, « que le feu de l’amour qui le consumait au dedans, ôtait toute sa force au feu matériel qui l’environnait au dehors. » En vain les ministres de la cruauté légale attisaient l’incendie par le bois dont ils alimentaient sans cesse le brasier; en vain un souffle dévorant s’échappait sans relâche par les bouches de chaleur, et versait dans l’étroite enceinte les bouillantes vapeurs des chaudières; Cécile demeurait invulnérable, et attendait avec calme qu’il plût à l’Époux divin de lui ouvrir une autre route pour monter jusqu’à lui.
Ce prodige renversa l’espoir qu’on avait conçu de ne pas en venir jusqu’à verser le sang d’une si illustre dame; mais il n’était plus possible de s'arrêter dans la voie funeste où l’on s’était engagé. Un licteur fut envoyé avec ordre de trancher la tête de Cécile, dans ce lieu même où elle se jouait avec la mort. Le bourreau se présenta armé de l’instrument du supplice. La vierge le vit entrer pleine de joie, comme celui qui venait lui apporter la couronne nuptiale. Elle s’offrit au martyre sanglant, avec l’empressement que l’on pouvait attendre de celle qui jusqu’alors avait triomphé de tout ce qui effraye, et de tout ce qui séduit la nature humaine.
Le licteur brandit son glaive avec vigueur; mais son bras mal assuré n’a pu , après trois coups, abattre encore la tête de Cécile. Il laisse étendue à terre et baignée dans son sang la vierge sur laquelle la mort semble craindre d’exercer son empire, et il se retire avec terreur. Une loi défendait
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au bourreau qui, après trois coups, n’avait pas achevé sa victime, de la frapper davantage.
Les portes de la salle du bain étaient demeurées ouvertes, après le départ du licteur; la foule des chrétiens qui attendaient au dehors la consommation du sacrifice, s’y précipite avec respect. Un spectacle sublime et lamentable s’offre à leurs regards : Cécile, aux prises avec le trépas et souriant encore à ces pauvres qu'elle aimait, à ces néophytes auxquels sa parole avait ouvert le chemin de la véritable vie. On s’empresse de recueillir sur des linges le sang virginal qui s’échappe de ses blessures mortelles; tous lui prodiguent les marques de leur vénération et de leur amour. D’un instant à l'autre ils s’attendent à voir s’exhaler cette âme si pure, brisant les faibles et derniers liens qui la retiennent encore. La couronne est suspendue au-dessus de la tête de Cécile; elle n’a plus qu’à étendre la main pour la saisir, et cependant elle tarde. Les fidèles ignoraient encore le délai qu’elle avait sollicité et obtenu.
Durant trois jours entiers, ils l’entourèrent gisante sur les dalles du caldarium inondées de son sang. Partagés entre l’espoir et la crainte, ils adoraient en silence les mystérieuses volontés du Seigneur sur son héroïque servante. De temps en temps la voix affaiblie de Cécile se faisait entendre; elle les exhortait à demeurer fermes dans le Christ. D’autres fois, la martyre faisait approcher d’elle les pauvres; elle leur prodiguait les marques les plus touchantes de son affection, et veillait à ce qu’on leur distribuât ses dernières aumônes. Les agents de l’autorité ne se présentèrent pas; ils savaient que la victime respirait encore; et d'ailleurs cette maison ensanglantée devait paraître aussi redoutable aux païens, qu'elle semblait auguste aux fidèles qui la vénéraient comme la glorieuse arène où Cécile avait conquis la palme.
II y eut un moment où le flot du peuple fidèle s’écoula. La vierge mourante allait enfin recevoir la visite d’Urbain qui, depuis quelques jours, comme nous l'avons dit, abritait son exil dans la maison de Cécile. Jusqu’à cette heure désirée, la prudence n’avait pas permis au vieillard d’approcher de la martyre qui l’attendait avec ardeur pour monter au ciel. Cécile voulait faire une remise solennelle, entre les mains d’Urbain, de cette maison devenue sacrée à tant de titres. Avant de partir pour le prétoire, elle en
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