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LE MARTYRE
avait assuré la propriété légale au fidèle Gordien; elle désirait la consigner elle-même à l’Église romaine en la personne du vicaire d’Éleuihère. Urbain pénétra dans la salle du bain, et ses regards attendris s’arrêtèrent sur Cécile étendue comme l’agneau du sacrifice sur l’autel inondé de son sang.
La vierge tourna vers lui son reil mourant, où se peignaient encore la douceur et la fermeté de son âme : « Père, lui dit-elle, j’ai demandé au Seigneur ce délai de trois jours, afin de remettre entre vos mains et ces pauvres que je nourrissais, et cette maison pour être consacrée en église à jamais. »
Après ces paroles, la vierge se recueillit en elle-même, et ne songea plus qu'à la félicité de l’Épouse qui va être admise auprès de l’Époux. Elle remercia le Cbrist de ce qu’il avait daigné l'associer à la gloire de ses athlètes, et réunir sur sa tête les roses du martyre aux lis de la virginité. Les cieux s’ouvraient déjà au-dessus d’elle, et une dernière défaillance annonça les approches du trépas. Elle était couchée sur le côté droit, les genoux réunis avec modestie. Au moment suprême, ses bras s’affaissèrent l’un sur l’autre; et, comme si elle eût voulu garder le secret du dernier soupir qu'elle envoyait au divin objet de son unique amour, elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive, et son âme se détacha doucement de son corps. On était au 16 des kalendes d’octobre (16 septembre).
Il appartenait à Urbain , l’hôte de Cécile, de rendre les derniers devoirs à la fille desMetelli. Assisté du ministère des diacres, il présida aux funérailles d’une si grande martyre. On ne toucha pas aux vêtements de la vierge, plus riches encore par la pourpre du sang glorieux dont ils étaient imbibés que par les broderies d’or dont ils étaient relevés; on respecta jusqu’à l'attitude dans laquelle elle avait expiré. Le corps, réduit par la souffrance, fut déposé dans un cercueil formé de planches de cyprès que l’on avait eu le loisir de préparer à l’avance, et l’on plaça aux pieds de la jeune matrone les linges et les voiles dans lesquels les fidèles avaient recueilli son sang.
La sépulture de Cécile devait consacrer le nouveau cimetière de la voie Appienne. Cette crypte des Cæcilii n’avait pas semblé suffisamment disposée encore pour recevoir les corps de Valérien et de Tiburce après leur martyre, et Cécile avait dû les ensevelir de préférence au cimetière de Prétextât. C’est là aussi qu’elle avait déposé avec un intérêt tout maternel la
dépouille de Maxime. Les corridors du nouveau cimetière étaient à peine ébauchés. Une seule salle funéraire, appelée bientôt aux plus hautes destinées, et dépourvue encore de tout ornement, se trouvait assez achevée pour recevoir l’auguste dépôt. Au fond de cette salie, dans le lieu principal, en face de la porte, s’ouvrait à fleur de terre une arcature légèrement cintrée et destinée à recevoir un sarcophage. Le lecteur apprendra plus tard le motif pour lequel cette arcature, vide de son précieux dépôt, fut ensuite fermée par une cloison de briques qui, en s’écroulant, a révélé la destination première.
Urbain fit établir le sarcophage sous cette arcature, et il y renferma l’arche de cyprès où dormait la martyre. Le couvercle de marbre fut scellé sur le sarcophage, et protégea le mystérieux trésor. En attendant d’autres honneurs, Cécile devint ainsi le centre d’un groupe de martyrs que la persécution de Marc-Aurèle accroissait chaque jour, et dont les restes étaient admis dans les loculi des galeries que l'on creusait à la hâte. C’est pour cette raison que cette région de Rome souterraine fut appelée par les chrétiens : Ad sanctam Caciliatn, jusqu’au moment où un nom plus solennel lui fut imposé; mais les anciens Martyrologes conservèrent la trace de cette appellation première.
Les événements que nous venons de raconter s’accomplirent pendant qu’Éleuthèrc occupait la chaire apostolique. Si nous ne l’y voyons pas figurer en personne, c’est que nous n'avons pas d’autres mémoires que les Actes eux-mêmes, dont le rédacteur, selon l’usage de ceux qui l’ont précédé et suivi, se concentre uniquement sur le personnage dont il a entrepris de raconter le martyre, et ne s’inquiète aucunement de donner à son récit l’encadrement historique que la science devra suppléer dans les âges postérieurs. Ce système regrettable s’applique aux Actes les plus authentiques des martyrs de Rome, tels que ceux de sainte Félicité et de saint Justin, dont il faut que l’historien de l'Eglise comble les lacunes par de laborieuses recherches.
Au milieu de la tempête qui agitait l'Église de Rome, Éleuthère qui représentait les intérêts du christianisme tout entier, put tenir le gouvernail de l’Église durant quinze ans, sans être atteint par les poursuites de la puissance publique. Urbain, son vicaire, semble avoir été plus à découvert.
csi -
LE MARTYRE
et ses relations avec les Cæcilii chrétiens l'exposaient en première ligne aux recherches de la police impériale, à la suite des événements tragiques qui venaient d’avoir lieu. La précaution qu'avait prise Cécile de disposer de sa maison, rendait illusoire de ce côté la sentence de confiscation. L'argent et le riche mobilier distribués aux pauvres par Cécile ne se trouvaient plus; Almachius dut croire qu'elle pouvait avoir consigné ses trésors entre les mains d'Urbain. Il fallait donc à tout prix mettre la main sur ce vieillard, qui deux fois déjà avait comparu devant la justice romaine sous la prévention de christianisme. On finit par le découvrir avec deux prêtres et trois diacres, dans une grotte où il se tenait caché.
Les Actes de saint Urbain sont trop récents pour avoir dans toute leur teneur une valeur historique; mais, comme tant d’autres, ils renferment diverses particularités qui viennent de plus haut, et ont leur prix pour l’historien. Ainsi Almachius insiste sur le grand nombre de chrétiens qui ont été suppliciés depuis quelque temps, et nous avons vu les traces de ce carnage dans les Actes mêmes de la martyre. Almachius en vient bientôt à réclamer les richesses de Cécile, dont il accuse Urbain d’être le dépositaire. « C’est, dit-il, le vain espoir d'une autre vie, qui a si tristement séduit Cécile, son mari et son beau-frère, et leur a fait sacrifier l’existence la plus brillante. En mourant, ils t'ont laissé, dit-il en s’adressant à Urbain, d’immenses trésors; il s'agit de les restituer. — Insensé, répondit le vieillard, rends plutôt hommage au Créateur, pour lequel ceux dont tu parles ont donné leur vie, après avoir distribué aux pauvres tous leurs biens. » A la suite d’un interrogatoire, dans le cours duquel Almachius fit battre les compagnons d’U rbain pour les punir de la fermeté de leurs réponses, les martyrs furent reconduits en prison. Peu après on les ramena de nouveau devant le juge, et, par son ordre, ils furent conduits au pagusTriopius, dans l’espoir qu’ils consentiraient à brûler de l'encens devant l’idole de Jupiter. Il est évident que le motif d’Almachius, en choisissant de préférence ce pagus, était de donner plus d'éclat à l’apostasie d’Urbain , s’il venait à abjurer le christianisme dans les lieux mêmes qui étaient le centre de son action, et aussi sans doute plus de solennité à son exécution, s’il refusait de sacrifier aux dieux dans une région si fréquentée par les chrétiens.
L’essai tenté par Almachius n’ayant pas réussi à son gré, on ramena
dans Rome Urbain et ses compagnons, et la sentence définitive fut qu'ils seraient conduits à un temple de Diane, avec ordre aux soldats de leur trancher la tête, s’ils refusaient de sacrifier. Urbain et ses compagnons s’étant montrés fermes jusqu’à la fin, ils furent aussitôt mis à mort. Il est probable que ce temple de Diane était lui-même situé sur la voie Appienne; car les Actes de saint Urbain, d’accord en cela avec tous les monuments, affirment que le corps du saint évêque fut enseveli au cimetière de Prétextât. Une
Fig. 134. — L’Église de SainM-'rbain, ancien temple païen, à la Caffarella.
riche chrétienne que les Actes désignent sous le nom de Marménia, et qui possédait un prædium sur le sol même au-dessous duquel s'étendaient les cryptes chrétiennes, fit disposer une vaste salle en maçonnerie, dont le tombeau du saint évêque occupait le centre. Elle y employa les marbres les plus précieux, et la salle tout entière en était revêtue avec le plus grand luxe. Les fouilles récentes de M. de Rossi, au cimetière de Prétextât, qui nous ont déjà rendu le tombeau de saint Januarius, et ouvert un vaste ambulacre du deuxième siècle où se trouvent les débris de tombeaux d’une grande importance, nous restitueront, espérons-le, lorsqu’elles pourront être reprises, l’important hypogée que Marménia construisit pour Urbain.
Sur les débris du pagus Triopius, près du nymphée d’Égérie, s’élève
LE MARTYRE
encore de nos jours un temple païen, transformé depuis de longs siècles en une église dédiée à saint Urbain. Ainsi que nous l'avons dit, cette appellation jointe au fait incontestable de la sépulture du saint évêque à quelques pas de là, au cimetière de Prétextât, est un monument du séjour qu’il fit dans ces parages, et vient confirmer les relations qu’il fut à même d’entretenir avec les Cæcilii chrétiens. Nous donnons ici une vue de ce temple contemporain des événements que nous racontons (fig. 1 34). On ne s’accorde pas sur le nom de la divinité à laquelle cet édifice fut dédié. Longtemps on l’a appelé le temple des Cantines; maintenant on le désigne sous le nom de temple de Bacchus. Nous ferons plus loin mention des peintures relatives à saint Urbain, dont il fut décoré au moyen âge.
4 ai ste cécii.i:, — 5a